Les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro se sont achevés le 21 août 2016 et pour une fois les voileux ont pleinement été associés à la fête puisque les régates se sont déroulés dans la baie. Les véliplanchistes français, Charline Picon et Pierre Le Coq, se sont distingués en obtenant respectivement l'or et le bronze dans la catégorie RS:X. Camille Lecointre et Hélène Defrance ont, quant à elles, ramené le bronze en 470.

Actualité à la Hune

EN ROUTE VERS LES JEUX (5)

L’avant-Rio avec Sofian Bouvet et Jérémie Mion

Sélectionnés en 470, Sofian Bouvet et Jérémie Mion font partie des outsiders, capables du meilleur comme du moins bon. A Rio, il leur faudra hausser leur actuel niveau de jeu s’ils veulent une médaille. Mais les deux hommes le savent et s’ils y parviennent, ils termineront sur le podium, leur objectif. Rencontre.
  • Publié le : 24/05/2016 - 15:15

Bouvet Mion Hyères 2016 1Les deux font la paire : Jérémie Mion (à gauche) et Sofian Bouvet (à droite) espèrent bien revenir du Brésil une médaille autour du cou.Photo @ Gilles Martin-Raget

Les débuts

Sofian Bouvet : «J’ai commencé la voile à 7-8 ans, à Antibes, des petits stages d’été d’apprentissage. Au début, c’était d’abord une semaine. J’ai demandé à mes parents si c’était possible de faire la semaine d’après, et puis une autre, et au bout du compte, ils ont senti que ça me plaisait clairement. Après, Didier Charvet, l’entraîneur en Optimist du yacht-club d’Antibes (qui est devenu depuis la SRA), a demandé si c’était possible d’en faire à l’année et de disputer des compétitions. J’en ai fait jusqu’à quatorze ans, j’ai réussi à faire une sélection au championnat d’Europe. Je sentais que je me débrouillais bien mais que j’avais un petit souci de maturité. C’était un peu dur, mais bon. C’est l’une des meilleures écoles car c’est tellement difficile à faire avancer que la moindre demi-longueur gagnée peut se transformer en gros gain à la bouée au vent.

Ensuite, j’ai fait du 420 de jusqu’à dix-sept ans. J’ai eu un parcours assez compliqué, j’ai eu beaucoup d’équipiers, c’était un moment un peu difficile. J’ai bien conscience que je ne devais pas être très facile à vivre, et mes équipiers non plus. Il y a quand même eu d’assez bons résultats avec une qualification au championnat du monde. Vers la fin du 420, je commençais à avoir envie d’aller plus loin. Cela a été le moment du choix entre continuer dans l’olympisme ou se lancer dans les études. J’avais clairement envie d’aller plus loin.»

Jérémie Mion : «J’avais une grand-mère qui offrait un stage de voile à tous ses petits-enfants à l’âge de 8 ans, donc j’ai vraiment débuté au Val André, en Bretagne. Sinon, j’ai commencé en Ile-de-France sur le lac de Cergy-Pontoise parce qu’il y avait une classe sportive avec des horaires aménagés “voile”. J’avais un pote qui faisait ça et qui m’a dit “Viens, c’est cool !” ; ensuite, j’ai rencontré des gens top qui m’ont donné envie de continuer. Je n’ai fait de l’Optimist qu’un an et demi, puis je suis passé en Equipe, un bateau en double également fait pour les jeunes. C’était top, car ça m’a permis très rapidement d’être dans l’échange et dans la communication avec un équipier.

En Equipe, j’ai eu un titre de champion de France. Nous avons aussi fait un championnat d’Europe, puis je suis passé en 420 avec un autre barreur. C’était pas mal, mais pas excellent ; ce n’est que la derrière année que j’ai réussi à faire cinquième au championnat d’Europe 420 jeune et à me sélectionner aux championnats du monde et d’Europe l’année d’après.»

Bouvet Mion Hyères 2016 2Au trapèze, Jérémie Mion, 27 ans ; à la barre, Sofian Bouvet, 26 ans.Photo @ Gilles Martin-Raget

La rencontre

S. B. : «Nous avons commencé avec Jérémie en septembre 2007 à Brest. Quelques mois avant, j’étais allé le voir pour savoir ce qu’il faisait l’année d’après, lui dire que j’étais très intéressé pour passer en 470. Il avait la même envie, nous avons fait un test ensemble, et il y a eu tout de suite un bon feeling, il n’y a pas eu de questions à se poser derrière, nous avons tout de suite voulu naviguer ensemble et tenter l’expérience ensemble.»

J. M. : «Cela fait huit ans. Nous avons eu une pause d’un peu plus d’un an quand je suis allé naviguer avec Nicolas Charbonnier pour la sélection des JO de Londres. Il m’avait demandé de naviguer avec lui parce que son équipier s’était blessé. Nous en avons beaucoup discuté avec Sofian, et nous nous étions dit que c’était une bonne expérience, une occasion de vivre chacun de notre côté. Ça a été génial car je me suis rendu compte en ne naviguant plus avec Sof’ que ce qu’il me manquait, c’était cette cohésion, cet état d’esprit que l’on arrivait à avoir ensemble et qui nous tirait vers le haut. Du coup, quand nous avons repris ensemble en septembre 2012, ça a été génial et depuis, c’est du bonheur en barre. Voilà.»

L’ascension en 470

J. M. : «Dès notre début avec Sofian, cela a été excellent car, après un an et demi dans la série, nous avons été champions d’Europe et champions du monde chez les moins de 22 ans. Et nous avons réitéré l’année suivante. Ensuite, nous avons fait toutes les régates senior dans les dix premiers avec des Medal Races.»

Bouvet Mion Hyères 2016 4"Le 470 est un bateau très exigeant", explique Sofian Bouvet.Photo @ Gilles Martin-Raget

Le 470

S. B. : «Le 470 est un bateau très exigeant. C’est assez facile d’avoir une vitesse élevée rapidement, d’être assez proche des bons, mais pour passer le cap et jouer dans les dix meilleurs mondiaux, il y a vraiment une marche importante à franchir qui se joue sur de nombreux détails. C’est un bateau sur lequel il est très difficile de griller les étapes. C’est aussi ce qui me plaisait quand je suis arrivé dans la série ; j’ai vraiment senti que de notre côté nous étions capables, d’entrée de jeu, de jouer avec les meilleurs à l’échelle d’une manche, mais que sur un championnat, nous faisions beaucoup plus d’erreurs que les tous bons.»

Barreur et équipier ?

S. B. : «Ça ne s’arrête pas à ça. C’est plutôt les deux ensemble. Individuellement, nous sommes très proches de tout le monde, mais il y a aussi la communication à bord qui est vraiment très importante, l’entente. Nous nous sommes rendu compte avec le temps qu’il y avait le besoin d’être très positifs entre nous, vu que nous passons énormément de temps ensemble, qu’il fallait que nous soyons soudés pour que cela nous rende meilleurs. Et aussi être bien synchronisés à bord. Si je veux pomper à un moment et que Jérémie n’est pas prêt à ce que je le fasse, cela va être néfaste pour le bateau. Nous essayons de bien nous caler ensemble quand nous démarrons une journée, pour trouver le rythme, voir comment faire pour être très synchronisés. Dans certaines conditions où nous sommes très à l’aise, il n’y a pas besoin de se parler, nous nous comprenons juste avec la gestuelle.»

J. M. : «Au près, c’est plutôt moi qui fais la tactique car je suis plus disponible pour cela. Sofian est plutôt à conduire le bateau et à réguler avec la grand-voile ; et au vent arrière, c’est plutôt le contraire car j’ai la tête dans le spi et Sofian peut plus facilement tourner la tête. Techniquement, nous échangeons mais nous n’avons pas besoin de beaucoup car nous nous connaissons très bien. A chaque petit coup de reins, nous savons comment cela va se passer. Notre point fort, c’est la technique, mais parfois cela nous prend tellement que nous en oublions de prendre la bonne décision, de prendre du recul par rapport à tout ce qui se passe, sachant qu’aux Jeux, la pression va être encore plus importante et qu’il y a de grandes chances que cela fasse la différence.»

Bouvet Mion Hyères 2016 5En route vers Rio : les deux compères disputeront leurs premiers jeux Olympiques cet été au Brésil.Photo @ Gilles Martin-Raget

Les Jeux

S. B. : «Rio, c’est notre rêve depuis tout petits qui s’est réalisé, et nous avons vraiment pris le temps d’en discuter ensemble, nous avons aussi pris le temps de savourer le moment ; maintenant, nous sommes plutôt dans une période où nous savons pourquoi nous y allons. Nous allons l’aborder de la même manière que notre sélection. Nous savons qu’il y aura de la pression, que ce sera difficile, plus amplifié forcément. Nous savons qu’il faudra être prêts le jour J et qu’il n’y aura pas une autre régate pour se rattraper.»

J. M. : «Pour l’instant, je ne sens pas particulièrement la pression. J’ai surtout ressenti une grosse satisfaction après notre sélection, mais de temps en temps je me rappelle que nous sommes sélectionnés. Je sais qu’à un moment, ça va me tomber dessus. Nous allons continuer à essayer de bien le gérer et à ne pas être surpris, mais pour l’instant, je reste dans le présent à tenter de faire au mieux tous les jours.»

Le plan d’eau de Rio

S. B. : «Le plan d’eau est vraiment bien car il demande de la polyvalence. La baie intérieure dans laquelle il y a vraiment beaucoup de zones de courants qui bougent à l’échelle d’une journée est très tactique. A certains moments, il faut avoir accepté de passer d’une zone à une autre pour faire du gain. Parfois, les flottes peuvent s’étirer énormément, mais c’est plus impressionnant qu’autre chose. Il faut se dire que chaque point compte et ne rien lâcher. A l’extérieur de la baie, c’est un peu plus une course de vitesse où le courant est un peu moins fort, une houle plutôt formée, un vent plutôt stable qui vient généralement du large, c’est un peu plus facile à lire.»

J. M. : «Les conditions de Rio nous vont plutôt bien car elles sont supervariées. L’été dernier, il y a eu des conditions dans lesquelles on ne voyait plus le mât des autres bateaux entre les vagues, c’était énorme ! Chaque jour nous changeons de rond, nous savons qu’il va falloir nous adapter. Nous sommes très bien dans le petit temps, nous avons bien progressé dans le vent et nous sommes devenus des clients dans le vent fort aussi : donc nous avons tout intérêt à avoir des conditions qui changent tous les jours, et ça va nous faire plaisir.»

Bouvet Mion Hyères 2016 3En 2016, Mion et Bouvet ont gagné le championnat d'Europe puis terminé deuxièmes du championnat d'Europe Open de 470 et quatrièmes du championnat du monde.Photo @ Gilles Martin-Raget

Barrer dans la brise

S. B. : «Je prends vraiment beaucoup de vagues dans la figure, c’est difficile de voir clair ! J’essaie de m’appuyer sur des choses assez simples et de stabiliser au maximum l’assiette pour éviter qu’il y ait des coups de freins, des coups de gîtes qui se transforment en minipertes. J’essaie aussi de me concentrer là-dessus et de jouer sur les réglages dynamiques, barber, dérive, hale-bas. Quand j’ai la possibilité de voir quelque chose, je tente de voir 50 ou 100 mètres devant le bateau pour anticiper ce qui va arriver.»

La dernière ligne droite

S. B. : «Nous essayons de faire pas mal de travail physique car ce sera un paramètre superimportant par rapport à la lucidité que cela peut apporter. Si je suis prêt physiquement le jour J, cela me permettra de tenir beaucoup plus longtemps et pourquoi pas jusqu’au bout avec une sensation de fraîcheur. Parfois, sans s’en rendre compte, si nous ne sommes pas “tip-top” physiquement, on peut se mettre dans le rouge à l’échelle d’une manche, et même si nous dormons bien la nuit, nous accumulons de la fatigue. Après, il y a des petites pertes sur tactique qui peuvent être néfastes. En poids, nous sommes sur la tranche haute. En 470, c’est dans la tranche 130-140 kg, nous, nous sommes plutôt sur 138, mais nous sommes bien.»

La vitesse

S. B. : «C’est un travail difficile car il ne faut pas se perdre. Par exemple, si nous essayons une dérive, il faut mettre tout notre meilleur matériel compétitif pour trouver si c’est vraiment elle qui est bénéfique et pas le reste du matériel. Du coup, c’est un travail assez complexe, il faut être bien vigilant sur ce que nous montons sur le bateau ce jour-là et savoir ce que nous allons essayer. Nous sommes vraiment sur de l’affinage. Sur les modèles de grand-voile, foc et spi, nous savons vraiment ce que nous voulons mettre. Mais nous avons toujours envie de gagner un “pouillème”.»

 

La tactique

J. M. : «Nous avons des points tactiques à travailler, il y a encore des petits creux où nous nous écartons un petit peu trop de la flotte. Nous prenons un peu trop de risques, nous n’avons pas besoin de ça parce que nous sommes très bons au contact, nous allons vite, nous savons très bien manœuvrer.»

 

La PO 2016

J. M. : «Nous avons très bien commencé, nous étions un peu les leaders car les plus vieux avaient fait une pause. Nous sommes champions d’Europe 2013, nous avons gagné une étape de la coupe du monde à Miami juste après puis nous avons eu un petit moment de creux l’année qui a suivi. Nous étions dans les dix premiers, mais nous n’arrivions plus à monter sur les podiums. Le déclic a été la coupe de printemps de Marseille 2015 que nous avons gagnée. Nous nous étions dit : “Nous savons que nous pouvons être bons, mais c’est le moment de remonter sur le podium pour gagner, il faut mettre l’énergie au taquet.” Et nous avons gagné. Depuis, nous avons fait 2e au Test Event de Rio, puis 3e au mondial et au championnat d’Europe. Nous avons retrouvé le niveau, mais nous savons que pour le maintenir, c’est un travail de tous les jours et une énergie de dingue.»

Bouvet et Mion champions d’Europe !Le 12 avril dernier, Jérémie Mion et Sofian Bouvet décrochaient le titre européen de 470 à Palma de Majorque.Photo @ Jesus Renedo/Sailing Eenergy/SNA

La concurrence

J. M. : «Il y a les Australiens qui sont très présents. Ce sont les plus gros clients. Ils sont champions du monde plusieurs fois, nous savons que nous les avons déjà battus. Ensuite, il y a les Croates, les Anglais et les Américains qui sont forts. Sept nations seront là, nous savons que nous avons notre carte à jouer. Cela fait quatre mois que nous sommes à un très très bon niveau, mais nous sentons que nous avons encore une marge de progression.»

Points forts, points faibles

J. M. : «Notre point fort, c’est notre relation. Dans des moments de pression importants, avec l’enjeu qui va monter, nous voyons tout le monde se désunir un peu, nous voyons les énervements. Nous, pour l’instant, nous arrivons très bien à parler de chaque moment compliqué. Il faut vraiment que nous arrivions à le faire, il n’y a pas de non-dits. Notre point faible, c’est un peu ces moments de manque de lucidité pour prendre des décisions stratégiques.»