Les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro se sont achevés le 21 août 2016 et pour une fois les voileux ont pleinement été associés à la fête puisque les régates se sont déroulés dans la baie. Les véliplanchistes français, Charline Picon et Pierre Le Coq, se sont distingués en obtenant respectivement l'or et le bronze dans la catégorie RS:X. Camille Lecointre et Hélène Defrance ont, quant à elles, ramené le bronze en 470.

Actualité à la Hune

EN ROUTE VERS LES JEUX (2)

L’avant-Rio par Julien d’Ortoli et Noé Delpech (1/2)

D’ici aux jeux Olympiques de Rio de Janeiro (du 5 au 21 août 2016), Voiles et Voiliers vous présentera dans chacun de ses numéros les membres de l’équipe de France de voile. Après Pierre Le Coq, voici la paire Julien d’Ortoli et Noé Delpech qui défendront les couleurs tricolores en 49er. Pour encore mieux connaître nos représentants, nous vous proposons un verbatim des athlètes sur voilesetvoiliers.com en accompagnement de leur portrait dans le magazine. Première partie de l’entretien que nous ont consacré les deux compères. Et retrouvez-les en vidéo ici.
  • Publié le : 19/03/2016 - 00:01

Dortoli / DelpechPhoto @ Gilles Martin Raget

Les débuts

Julien d’Ortoli : «Dans ma famille, il fallait faire du bateau et j’ai été mis sur un Optimist à sept ans. Ça me plaisait mais sans plus. J’aimais bien jouer au foot – on est à Marseille ! –, faire du judo, du ski. Et puis il y a eu une régate organisée par mon club l’YCPR un jour de carton de mistral ; on a fait cette régate quand même, avec mon père qui me suivait sur un Zodiac en criant partout. J’ai pleuré toute la journée, j’ai failli abandonner dix fois mais j’ai fini la manche. Comme j’étais le seul benjamin à avoir fini, j’ai gagné. Ce n’était pas très légal, mais le soir en recevant la coupe, je me suis dit : «Gagner, c’est génial !» Ensuite, j’ai gagné une CIM où il y avait 350 bateaux, et là pareil, tu n’y crois pas !…. Il y a des bateaux partout, des gens partout, et c’est toi qui gagnes. Je me suis dit : là il y a un coup à jouer ! Et j’ai envisagé que j’allais peut-être faire de la voile pendant longtemps !»

Noé Delpech : «Je suis né à Montpellier, j’ai grandi à La Réunion où j’ai appris la voile, ça m’a plu. On était une bonne bande de copains. Assez vite, ce sont les résultats qui poussent à persévérer. J’ai fait de l’Optimist pendant six ans, puis du 420 avec Morgan Lagravière. On a été deux fois champions du monde jeune, et des cadres de la FFV nous ont approchés pour savoir ce qu’on voulait faire. Ces trois années de 420 avec des titres ont été des moments clés. A partir de l’instant où tu fais du 49er, qui est une série olympique, la finalité c’est clairement les JO.»

Dortoli / DelpechPhoto @ Gilles Martin Raget

Le bateau : le 49er

J. d’O. : «J’étais trop grand et trop lourd pour barrer un 470, et aussi trop léger pour le 49er, mais c’était plus facile de tenter l’aventure dans ce sens-là, et puis ça m’attirait. Dans mon club, je côtoyais un peu Dimitri Deruelle qui était sélectionné olympique. Je voyais son bateau, ça me donnait envie. Au début, c’est impressionnant. Tu es debout, tu as ce trapèze, c’est instable. Si tu ne fais rien, il dessale, c’est un autre monde ! Heureusement, au début, j’ai navigué avec Ulysse Hoffman qui avait deux ans d’expérience et qui me conseillait.
C’est un bateau technique, vachement cher, il faut trouver de l’argent. La première année, tu as l’impression que tu ne sais plus faire de voile, que tout le monde va plus vite, fait mieux, tu te dis que tu n’y arriveras jamais ! C’était en 2004, j’avais vingt-et-un ans. Pour être fort, il allait falloir que j’en fasse six jours par semaine… Tu suis des études, il y a les copains, tu te poses des questions. J’y suis allé, j’ai commencé à progresser un peu, la FFV était là, me disant : «tu sais on pense à toi», puis avec Noé on s’est trouvé. On est parti faire un championnat du monde en 2007 pour voir et on a été pris en 2008 en équipe de France. Là, tout d’un coup, c’est un peu la fin de la galère. Il y a des aides, un vrai encadrement, c’est sérieux, c’est pro, et à trois mois des jeux, on fait 5 à Medemblick face à tous les sélectionnés olympiques. C’est un peu là que l’aventure s’est lancée. Et puis il y a eu ces deux podiums à Hyères en 2010-2011 qui avaient une supersaveur.»

N.D. : «Le 49er est sorti en 1997. Il est aux JO depuis 2000, cela fait douze ans que j’en fais, dont neuf avec Julien. Notre association est venue de nous. Nous étions encore jeunes, nous naviguions ensemble au pôle France de Marseille, nous étions assez proches, dans un bon groupe d’amis. Au début, nous avons navigué pendant trois ans avec des équipiers différents. Il faut trouver un bateau, des sous, des partenaires. Dans notre sport, il faut dire que nous avons besoin d’être entourés par la famille, par un club qui te soutient moralement et financièrement tant que tu n’as pas des résultats en série olympique.
Quand on a commencé, on était un peu en retrait par rapport aux membres de l‘équipe de France, puis après notre mondial de Riva del Garda – on a finit 12e –, on nous a demandé d’intégrer l’équipe de France. Là, on était bien en retard sur Manu Dyen et Steph Christidis, mais on a fait nos premiers podiums en Sailing World Cup. On avait quelques lacunes dans le vent fort, on savait qu’on voulait tenter les JO de Rio 2016, on donnait tout ce qu’on pouvait à l’entraînement.»

Le matériel

N. D. : «En moyenne, on a un bateau par an. Les deux constructeurs McKay (NZ) et Ovington (UK) sont assez proches et produisent des bateaux bien finis. Mais il y a un très gros travail à faire sur l’équipement, les mâts, les dérives, les voiles. Même si c’est une monotypie, il y a des différences. On travaille en partenariat avec l’ENV, qui nous aide beaucoup sur les mesures de dérives ; nous avons développé nous-mêmes des protocoles de test dont nous sommes très contents. Cela consiste principalement à en acheter plusieurs, à faire des tests de souplesse et à voir comment ils réagissent selon des protocoles. Tu achètes, tu mesures, et tu revends.»

Dortoli / DelpechPhoto @ Gilles Martin Raget

Progression

J. d’O. : «Historiquement, on était très à l’aise dans le petit temps, les deux podiums que nous avons faits à la SOF 2010 et 2011, étaient des semaines de petit temps. On arrivait à gagner des manches de grosse brise, mais c’était un peu plus irrégulier. Lors du dernier mondial 2016, en février dernier à Clearwater (Floride, Etats-Unis), on a fait deux très bonnes journées avec du vent fort, pas de très grosse brise mais des vagues énormes. On a bien bossé techniquement, on est plus à l’aise, on a beaucoup progressé en vitesse dans la brise. On a pris un peu de poids, c’est la partie facile, on s’est beaucoup rapproché des meilleurs. Ce n’était plus un facteur limitant. On a bossé sur le matériel, sur un mât qui nous convenait très bien. Pour les voiles, on ne peut rien toucher, juste les choisir. Il a fallu les mesurer, les tester. Nous avions un jeu au mondial qui était très polyvalent et que nous savions très bien régler.»

N. D. : «De 2007 jusqu’à nos meilleurs résultats en 2013, la courbe était clairement ascendante. Après, le début de cette nouvelle PO a été plus compliqué, nous étions un peu en dedans pendant deux saisons. Nous nous sommes posé beaucoup de questions, avons essayé de changer pas mal de choses dans notre manière de fonctionner. Ça a été un petit peu dur, nous avons eu moins de résultats, mais sur le long terme, l’effet a été positif. Il y a eu une rupture depuis janvier, avant le championnat du monde ; nous sommes revenus sur des choses basiques, simples, que nous savons faire bien. Nous avons fait un gros travail sur le matériel, nous étions assez sereins sur notre vitesse et le travail effectué ; sur la communication en interne, les décisions tactiques, nous nous étions rabattus sur des choses très simples que l’on faisait très bien avant.»

Dortoli / DelpechPhoto @ Gilles Martin Raget

A bord

J. d’O. : «En course, on ne se parle pas trop. Il y a une vraie routine. En arrivant sur le plan d’eau, on règle le bateau. On s’y colle : s’il y a des refus en tribord, en bâbord, la vague, notre position sur le bateau, comment on borde le foc, la tension de hale-bas… c’est là qu’on va le plus échanger. Ensuite, on redescend au portant ; là, on va plutôt parler du vent, de ce que chacun a vu, si c’est mieux à droite, à gauche, si c’est compliqué ou pas. Après, on s’occupe de ligne de départ. Mais une fois que le départ est donné, c’est vrai qu’il n’y a plus beaucoup de son, juste de petits ajustements. C’est vrai que l’on se connaît hyperbien, cela fait neuf ans que nous naviguons ensemble. Le 49er est atypique car c’est l’équipier qui a la grand-voile. Au-dessus de 6 nœuds, le bateau se barre à deux, notre avantage est que l’on n’a plus besoin de se parler pour la conduite. Je sais très bien que quand je vais lofer il va border, que quand je vais relancer il va ouvrir sans pour autant avoir à se le dire. C’est juste des petits échanges : «là j’ai l’impression qu’on a bloqué je vais ouvrir un peu mon foc. On navigue assez haut, je borde un peu». Lui il va me dire : «on a besoin de plus tolérance, je vais lâcher un peu de hale-bas», que des petits ajustements : «attention, ça fait deux ou trois fois que tu es un peu haut en haut de vagues». Tous les équipages qui seront aux JO reproduisent ce même schéma. Ils se connaissent assez pour ne plus avoir à se parler et naviguer de manière naturelle.»

Dortoli / DelpechPhoto @ Gilles Martin Raget

Les départs

J. d’O. : «Il y a une dimension technique très importante. Garder le bateau sur place, face au vent, garder son trou sans déraper, en jouant avec les voiles, ça vire très bien à l’arrêt, donc il y a un vrai travail – qu’il est possible que certains parviennent à faire un peu mieux que d’autres. Il y a un vrai boulot de coordination avec l’équipier qui peut aider et sur l’assiette et avec son foc. Ce qui est difficile lorsque l’on ne part pas à une extrémité, c’est la profondeur à la ligne. C’est vrai pour toutes les séries ; il y a des moments où tu peux prendre des repères mais si la flotte est trop haute, on ne les voit jamais. Donc là, c’est de la confiance, du feeling. Tu as vu ta ligne à une minute trente, puis tu la vois plus jusqu’au top, et pourtant il va falloir lancer avant les autres pour jouer. Ça, c’est du boulot que l’on peut travailler seul à l’entraînement. Et puis il y a une troisième dimension qui est très théorique sur la position de la flotte. Il y a des formes de pics et de vagues et, selon que tu es en avant ou en arrière, il y a des moyens de s’en sortir. Si tu es un peu en arrière mais qu’il y a un bateau sur un pic, lui, il doit voir, donc je suis à trois ou quatre longueurs de la ligne, et je me cale sur lui pour lancer à temps. Ce sont des choses vues sur des images aériennes sur lesquels on remarque ces effets de flotte. Là-dessus, il y a pas mal à gagner, même si aux JO on a des flottes de vingt bateaux où ce phénomène est plus réduit.»

d’Ortoli et Delpech se rapprochent de RioPhoto @ Jen Edeney /Edney AP/49er Class

La tactique

N. D. : «J’ai les décisions tactiques sur les près, Julien prend le relais à la bouée au vent pour le portant. C’est un fonctionnement assez courant en France. Les Anglo-Saxons sont plutôt sur un skipper qui prend les décisions et un équipier qui donne surtout des informations. La tactique, c’est assez subjectif. On est sur un plan d’eau extérieur avec plein d’éléments qui sont en train de bouger, assez aléatoires. Parfois, on essaie de trouver des solutions cartésiennes, c’est ce que l’on a essayé de faire ces dernières années, et je pense que l’on s’est un petit peu perdu en faisant trop d’analyses. Aujourd’hui, on essaie de récupérer toute cette partie un peu instinctive, ce feeling que l’on peut avoir avec le vent ; et sur le plan tactique, on ne cherche plus à faire des choses trop compliquées, mais à avoir des positionnements dégagés qui nous donnent le temps de faire marcher notre bateau et non plus se forcer à aller à des endroits où l’on voudrait être avec les dangers de la flotte autour de nous.»

J. d’O. : «Ça reste une série rapide et qui vire moins bien qu’un 470 ou un Laser, mais déjà mieux qu’un Nacra. Ça change beaucoup selon les types de condition, il faut savoir s’adapter. Avec un vent cisaillé, on va quand même pouvoir faire beaucoup de virements. Dans du vent stable avec de la mer, on va beaucoup perdre dans la manœuvre et jouer avec ça. A chaque départ de manche, il faut se mettre dans le mode qui n’est pas forcément identique à celui d’avant. La différence peut se jouer à 2 ou 3 nœuds.»

 

Deuxième partie de cet entretien à retrouver sur voilesetvoiliers.com le 30 mars 2016.