Les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro se sont achevés le 21 août 2016 et pour une fois les voileux ont pleinement été associés à la fête puisque les régates se sont déroulés dans la baie. Les véliplanchistes français, Charline Picon et Pierre Le Coq, se sont distingués en obtenant respectivement l'or et le bronze dans la catégorie RS:X. Camille Lecointre et Hélène Defrance ont, quant à elles, ramené le bronze en 470.

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JEUX OLYMPIQUES RIO 2016

Pierre Le Coq : «Thèse terminée, je signe pour quatre ans !»

A l’écouter, sa médaille de bronze à Rio, Pierre le Coq l’a vraiment arrachée. Le futur chirurgien-dentiste a retrouvé une vie «normale», doit soutenir sa thèse, mais a décidé de repartir pour une nouvelle préparation olympique, avec comme objectif l’or à Tokyo ! Il revient sur une semaine qui a été plus compliquée qu’il n’y paraît.
  • Publié le : 06/10/2016 - 15:30

Le CoqLa joie, la hargne et la fatigue de Pierre Le Coq à l’arrivée de la Medal Race. Photo @ Sailing Energy/World Sailing

Il sort de la gare «endimanché», la démarche chaloupée d’un mannequin, s’excuse presque de sa tenue. Il faut dire qu’à 27 ans, Pierre Le Coq, troisième médaillé olympique en planche à voile après Franck David (or en 1992) et Julien Bontemps (argent en 2008), doit recevoir une nouvelle médaille, celle de l’académie des sports. Il fait donc un aller-retour à la capitale et semble ravi de pouvoir rencontrer le Néo-Zélandais Dan Carter, grand prix de l’académie 2016, et a même prévu de faire un selfie avec la légende du rugby. S’il a laissé provisoirement au garage sa RS:X, il surveille la météo quand il ne planche pas sur sa thèse et ne manque pas une occasion d’aller naviguer dans les vagues de sa Bretagne natale, que ce soit en kite, surf, funboard ou planche à foil… Il a largement fêté sa médaille, revu celles et ceux qui l’ont fait rêver petit, de Franck David à Faustine Merret ou encore Fred Duthil.

Voilesetvoiliers.com : Tu sembles content de reprendre une vie «normale» ?
Pierre Le Coq :
Oui, j’avoue que ça fait du bien. Il y a eu un mois intense, avec beaucoup de sollicitations et ce plaisir de retrouver celles et ceux qui n’étaient pas à Rio. Au Brésil, j’étais dans ma bulle et je me suis rendu compte de l’effet JO qui est vraiment incomparable par rapport aux autres compétitions. Mais je suis content de retrouver une vie normale et saine aussi, sans petits fours ni champagne.

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton programme en ce moment ?
P. L. C :
C’est le retour à la réalité ! Je dois valider ma thèse de docteur en chirurgie dentaire… que j’avais laissé en suspens la dernière année. J’avais une bonne excuse, mais là c’est fini ! Et j’essaie de profiter un peu de la Bretagne, faire un peu de surf, de kite et de planche dans les vagues. C’est la meilleure période qui arrive avec les dépressions automnales. On est obligé de délaisser tous les jouets durant la préparation olympique pour se concentrer exclusivement sur la RS:X, et là je suis content de passer d’un engin à un autre sur ce terrain de jeu fabuleux qu’est le Finistère.

Voilesetvoiliers.com : Revenons aux Jeux. Ta famille était à tes côtés ?
P. L. C. :
Oui, bien sûr. Mon père a fait de la régate en planche (il a été champion de France, ndlr). Ma mère a fait aussi beaucoup de voile. Elle était licenciée dans le même club que moi (le CMV Saint-Brieuc) et chez nous, la voile est un peu un virus. J’avais aussi, outre mes sœurs et ma copine, un comité de soutien de dingues avec dix amis venus spécialement à Rio. Ils étaient une quinzaine à m’encourager depuis la plage toute la semaine, et ça a été un plus, car ces sept jours ont été très compliqués.

Plan d"eau Rio 2Avec ses reliefs et forts courants, le plan d’eau de Rio s’est révélé très compliqué, notamment pour les RS:X. Photo @ Sailing Energy/World Sailing

Voilesetvoiliers.com : Très compliqués. Tu t’attendais à ce que les JO soient plus faciles ?
P. L. C. :
Non ! (Rire) Je ne m’attendais pas à ce que ce soit une partie de plaisir. Je savais qu’il y avait une densité énorme, mais j’étais plutôt confiant. Tous les voyants étaient au vert. Physiquement, je ne m’étais jamais senti comme ça. Techniquement, j’étais l’un des plus rapides quelles que soient les conditions. Bref, j’étais capable de gagner des manches avec en plus une vitesse que j’avais rarement eue ces quatre dernières années. Et le premier jour des Jeux, j’ai une journée très difficile. Un vrai coup de bambou !

Voilesetvoiliers.com : Mais encore ?
P. L. C. :
Je pensais jouer aux avant-postes, j’avais repéré la concurrence, navigué deux semaines avant sur les différents sites, très bien marché lors des manches d’entraînement… et là, lors des deux premières régates des JO, je prends deux départs catastrophiques. Je pars vraiment bon dernier, reviens petit à petit pour finir deux fois septième. A la fin de la deuxième manche, je prends une avoinée par Stéphane (Jaouen), mon entraîneur, afin que je sorte un peu de mes gonds ! Je n’avais pourtant pas l’impression d’être stressé, mais certainement peur de prendre des risques sur les départs. C’est l’un de mes défauts. Et puis il y avait la pression des Jeux aussi, sans doute…

Voilesetvoiliers.com : Et lors de la troisième manche de cette première journée, que se passe-t-il ?
P. L. C. :
Je pars enfin super bien et passe dans les trois premiers à la marque au vent, et là, je me prends un sac plastique dans l’aileron. C’est juste l’enfer ! Je mets du temps à l’enlever. Je suis à l’arrêt et vois plus d’une dizaine de concurrents me doubler sous le vent. Je termine 12e de cette manche. Et une manche de 12 le premier jour, ça signifie que j’ai grillé mon joker. Je suis rentré à terre dépité, limite les larmes aux yeux. Je ne m’attendais pas du tout à vivre ça.

Voilesetvoiliers.com : Et ensuite ?
P. L. C. :
Il a fallu se remobiliser jour après jour. Mentalement, je n’ai rarement puisé aussi loin pour trouver les ressources nécessaires.

Le Coq pumpingDans le petit médium où pomper est autorisé, la planche à voile est terriblement physique. Photo @ Sailing Energy/World Sailing

Voilesetvoiliers.com : Tu partageais ta chambre avec Billy Besson durant les JO. Cela n’a pas dû être facile ?
P. L. C. :
Billy a été incroyable ! Avant les Jeux, sa hernie discale a quand même perturbé l’équipe de France. Ça a un peu cassé l’ambiance. Lui était alité toute la journée à l’hôtel, sous dérivé morphinique. Je lui montais ses repas matin, midi et soir. Marie (Riou) préparait le bateau seule sur le parking avec Franck (Citeau), leur entraîneur. Elle ne savait pas si elle allait disputer les JO et a été superbe d’abnégation. Et après ma première journée catastrophique, Billy m’a regonflé. J’étais en train de chouiner et lui, grand favori avec ses quatre titres de champion du monde, blessé comme il l’était, a trouvé les mots justes. Je ne sais pas comment il a pu régater dans l’état dans lequel il était. Ce mec est un «warrior» ! Il ne lâche rien. Je n’ai jamais vu une telle détermination. Pas une fois il s’est dit qu’il n’allait pas courir alors qu’il était dans un sale état. Quand tu vois une telle attitude, tu ne vas pas te plaindre alors que toi es au taquet et dans la meilleure forme physique de ta vie. J’ai pris une leçon, et j’avoue que ça m’a bien aidé à rebondir et conquérir cette médaille.

Voilesetvoiliers.com : Comment expliques-tu la domination du Néerlandais Dorian Van Rijsselberghe, déjà médaillé d’or en 2012 et vainqueur avant même la Medal Race ?
P. L. C. 
: Il a navigué sur une autre planète toute la semaine ! J’aurais sans doute pu le titiller un peu plus, mais ayant grillé mon joker le premier jour, j’ai navigué un peu sur la retenue… et face à Dorian, si tu n’es pas à fond, ce n’est même pas imaginable ! Il a été au-dessus sur tous les aspects de la régate, sur les départs, sur l’investissement physique, sur tous les duels. En tactique, chaque fois qu’il tentait un truc, ça passait. On a eu une journée complètement folle le premier jour, où l’on courait à l’intérieur de la baie. Il y avait 60 degrés de bascule et le vent passait de 0 à 20 nœuds. Nous n’avions jamais rencontré ces conditions en quatre ans de navigation ici, et là, il fait 4, 1, 1… quand moi je fais 7, 7, 12. Il a été bluffant. Ça l’a lâché totalement et il a continué à «archidominer». En vitesse, je n’avais pas forcément grand-chose à lui envier, mais toutes ses prises de risque ont toujours été payantes. Même sans cette première journée, ça aurait été très dur d’aller le chercher.

Voilesetvoiliers.com : Et la Medal Race. Quand tu passes la ligne d’arrivée, tu sais que tu es médaillé de bronze ?
P. L. C. 
: Oui (rire). Je sais que c’est bon. Je suis dans le gaz car totalement cramé par ma régate. C’est l’une des manches les plus physiques que nous avons eues, car limite planing. Le premier qui lâche, il se fait passer. La première partie de la manche ne se déroule pas forcément bien pour moi. J’ai mis un schéma tactique en place qui n’a pas fonctionné, et je me retrouve 200 mètres derrière le Polonais Piotr Myszka à la bouée au vent avec qui je joue la médaille. Là, je sais que je suis 4e virtuellement. Je l’ai en ligne de mire et je ne lâche rien. Ça redistribue vite et sur ce plan d’eau, rien n’est jamais figé. Physiquement, je suis encore frais même après sept jours de compétition. Là, je ne calcule plus, je lâche les chevaux… et repasse juste devant lui après le premier portant. Je parviens à le contrôler, mais il n’est jamais loin… à une centaine de mètres. C’est un match-race ! Il termine 150 mètres derrière moi.

Podium RS:XLe podium olympique avec, de gauche à droite, le Britannique, le Néerlandais et le Français. Photo @ Sailing Energy/World Sailing

Voilesetvoiliers.com : A l’arrivée, tu n’exploses pas de joie ?
P. L. C. :
Non, car c’est cruel pour le quatrième. Du coup, c’est dur de célébrer, car Piotr Myszka termine juste derrière moi. On passe la ligne quasiment en même temps. C’est quelqu’un que j’aime bien et que je respecte, qui a un palmarès hors du commun (deux fois champion du monde, une fois vice-champion du monde, ndlr) et mérite autant que moi d’être médaillé. Et puis il y a l’emballement médiatique pour les trois premiers… et rien pour les autres ! Les Jeux sont vraiment une régate à part, et tu as beau être préparé, il faut le vivre pour se rendre compte qu’entre une 3e et une 4e place, c’est le jour et la nuit.

Voilesetvoiliers.com : Es-tu favorable au fait que lors de la Medal Race les compteurs soient remis à zéro et que le vainqueur soit médaille d’or ?
P. L. C. :
Je suis d’accord pour que le mec qui gagne la Medal Race soit champion olympique.Mais de là à remettre les points à zéro, je trouve que c’est dur, car en voile on joue avec les éléments naturels, et il y a parfois des aléas qu’on ne rencontre pas dans d’autres sports. Je verrais assez bien un système – faisable ou pas – un peu comme la poursuite en biathlon, où tu pars en décalé selon ton classement lors des courses précédentes. Ça changerait totalement le format de course, mais au moins on pourrait imaginer garder l’avantage lors des onze manches de qualification. Il faut clairement qu’à l’issue de cette manche-là, celui qui gagne soit médaille d’or ! Il y a encore plein de gens qui se demandent pourquoi j’ai fini 7e sur dix à la Medal Race à Rio et obtenu la médaille de bronze. Je pense aussi qu’il y a un réel effort à faire au niveau de la compréhension télévisuelle, en incluant tous les différents marquages (distances, cadres, caps, vitesse…) pour décrypter et mieux saisir le concept, à l’image de ce qui se fait lors des régates de l’America’s Cup. Il faut que les gens qui n’y connaissent rien puissent comprendre.

Voilesetvoiliers.com : Tu vas donc soutenir ta thèse et ensuite ouvrir ton cabinet, ou tu repars pour Tokyo ?
P. L. C. :
Ouvrir mon cabinet, c’est un peu ambitieux ! Il faut déjà que je passe ma thèse et obtienne le diplôme. J’ai envie de retravailler comme chirurgien-dentiste car c’est un métier qui est manuel et que j’aime. Je n’ai pas envie de perdre la main non plus. Mais c’est clair que l’envie de repartir pour une PO est là… encore plus grande qu’avant. En partant à Rio, je ne savais pas si j’allais continuer après, car cela représente un tel investissement et tellement de sacrifices. Mais maintenant je sais que je veux de nouveau signer pour quatre ans ! Je n’ai pas fait le tour de la question. Et puis il y a une autre couleur de médaille à aller chercher. L’or me fait rêver, mais j’ai encore beaucoup de progrès à faire. Il y a un championnat du monde au Japon en octobre 2017, et ça laisse un an pour s’y remettre.

Plan d"eau RioAprès Rio (ici), c"est au Japon que se disputeront les prochains Jeux en 2020. Pierre Le Coq entend bien y naviguer !Photo @ Sailing Energy/World Sailing

Voilesetvoiliers.com : Vas-tu changer des choses par rapport à ta préparation olympique 2012-2016 ?
P. L. C. :
Oui, carrément ! Ma PO, ça été le rush du début à la fin, entre mes études et mon nouveau départ après deux ans d’interruption. L’arrache totale ! J’étais retombé 15e mondial. On n’a fait que rattraper le retard pendant quatre ans, et ça a été une course au temps de folie. Là, je sais que je pars mieux, mais j’ai vraiment envie de repousser mes limites et mes connaissances dans tous les domaines, me structurer en tant que vrai professionnel, pas comme semi-pro ou semi-amateur entre la fac et la planche… notamment dans la gestion de la préparation physique.

Voilesetvoiliers.com : Justement, on a le sentiment que l’aspect physique est presque plus important en planche que l’aspect régate pure ?
P. L. C. :
L’un ne vas pas sans l’autre ! Quand tu prépares les Jeux en RS:X, tu fais autant de vélo et de musculation que de navigation. Je veux m’entourer des meilleurs, profiter notamment d’une structure comme l’Insep, aller à la rencontre de préparateurs qui gèrent d’autres sports d’endurance, où le physique est prédominant dans la performance. La dimension physique est devenue énorme en planche. Si tu arrêtes de pomper dans certaines conditions, tu vois les autres passer devant. Donc il y a un moment où ça te limite même en technique. Dorian Van Rijsselberghe, sur les phases d’explosivité, met tout le monde d’accord grâce à un physique tout à fait exceptionnel. Enfin, j’ai de gros progrès à faire en stratégie, sur les départs, et sur la gestion de la prise de risques.