Actualité à la Hune

Mini-Transat 2013 - Vécu (2)

Le récit de Ian, chaviré et démâté en Pogo 2

  • Publié le : 19/11/2013 - 22:42

Mini-Transat 2013 : Ian Lipinski, Pogo 2En 2013, sur son Pogo 2 de 2005 Pas de Futur sans Numérique, Ian Lipinski avait remporté le Mini-Fastnet (avec Charlie Pinot) et fini 3e de la Demi-Clé (avec Erwan Grossman). Il a démâté dès la première nuit entre Sada et Pointe-à-Pitre.Photo @ Thierry Martinez (Sea & Co)Après le récit d’Arthur Léopold-Léger, tombé à l’eau lors de la première étape de la Mini (à lire ici), voici celui de Ian Lipinski, dont le Pogo 2 n°539, Pas de Futur sans Numérique, a chaviré et démâté dès la première nuit de l’étape entre Sada et Pointe-à-Pitre. Ici aussi, des mots simples, un récit direct – qui fait froid dans le dos.

 

«24 heures ont passé depuis que je suis monté à bord du cargo polonais. Avec mon nom d’origine polonaise, je suis traité comme un roi et passe mon temps entre une cabine luxueuse en comparaison de mon défunt Mini 6,50 et la passerelle. Je continue ainsi un peu à naviguer, mais dans une direction autre que la Guadeloupe∞

Quel dommage et quel gâchis, après tant d’attente et de préparation, que de devoir abandonner et la course et mon petit bateau que je bichonnais depuis deux ans. Avant d’être récupéré par le cargo, je regardais tout le matériel qui flottait autour de moi et voulais tout récupérer... mais je n’ai pu monter à bord du cargo qu’avec mon passeport.

Ian LipinskiA 32 ans, Ian Lipinski – ingénieur Supaéro – disputait sa première Mini.Photo @ Jacques Vapillon (Sea & Co)La course avait pourtant bien débuté pour moi… Je sors de la baie de La Corogne en tête des bateaux de série, et bord à bord avec les protos les plus rapides – Gwenolé Gahinet, Bertrand Delesne ou Julien Pulvé. Je suis donc dans le coup. Par prudence, lorsqu’il nous faut empanner dans l’après-midi, je décide d’affaler le spi (le code 5), afin de manœuvrer plus sereinement. Je me fais ainsi rattraper par les copains qui me talonnent, mais je sais que la route est longue – et le but est de bien passer cette nuit qui s’annoncet sportive.

Je renvoie le spi une fois la manœuvre terminée, et navigue alors bord à bord avec Renaud Mary qui a réussi l’empannage sans affaler, et m’a ainsi repris les deux petits milles que j’avais sur lui. Il faut dire que sous spi, nous allons très, très vite, en permanence entre 11 et 16 nœuds ! Mais je sais que le vent doit monter et qu’il va falloir affaler le spi à temps…

Lorsque je décide finalement d’affaler, le vent souffle déjà à 28 nœuds établis avec rafales. A peine je me lève du poste de barre pour manœuvrer que le bateau part au tas et se couche. J’essaie d'affaler, mais c'est trop tard. L’amure du spi, que je choque en grand pour ne pas exploser mon bout-dehors, file et se coince à l’étrave. Muni d'un couteau, je foncepour aller à l’avant du bateau qui est couché à l'horizontale, libère l’amure qui menace de briser le bout-dehors, car le spi claque très violemment dans ce vent qui continue de monter. Je fais attention, car les déplacements à bord sont très délicats !

L’amure libérée, le bateau reste couché : l’écoute a filé en grand et le spi vole et bat haut dans le ciel. J’essaie alors de lâcher de la drisse pour redresser le bateau et pouvoir reprendre une route dans le sens du vent et diminuer le vent apparent… erreur ! Le spi part encore plus loin du bateau, et je le vois voler et claquer comme un cerf-volant à plusieurs dizaines de mètres. Je ne me résous pas à couper la drisse, car c’est le début de course mais je dois me dépêcher de trouver une solution avant que le bateau ne démâte – les secousses sont violentes et les tensions énormes.

Je décide d’essayer de rapprocher mon cerf-volant fougueux du bateau et commence à ramener la drisse au winch – laborieux et épuisant. J’ai envie de pisser, mais il y a urgence à sauver le spi et le mât... Une fois la drisse reprise en grande partie, je winche sur l’écoute et réussi à rapprocher le spi du bateau, toujours couché à 50 degrés. Une fois le point d’écoute à portée de main, je libère à nouveau la drisse, mais ne réussis pas à récupérer le spi qui part à l’eau et chalute.

Me voilà avec le tissu qui traîne dans l’eau, impossible à ramener à bord. Je décide d’affaler la GV et le solent, afin de diminuer le fardage du bateau et ralentir sa dérive. Je réussis alors à récupérer mon spi. Ouf ! J'ai perdu 45 minutes, mais tout est intact et je peux reprendre ma route après avoir renvoyé un peu de grand-voile et le solent. Je suis bord à bord avec Clément Bouyssou et Justine Mettraux... Ça va, je suis encore dans le coup, mais quelle bêtise!

La nuit tombe, tout le monde a levé le pied. Pourtant, à un moment, une vague plus forte que les autres m’entraîne dans un surf spectaculaire qui se termine par un planté comme je n’en avais jamais fait : l’arrière du bateau se dresse au-dessus de l’étrave, puis retombe sur le côté. Je suis projeté sous le vent et retombe dans l’eau – du bon côté des filières.

Ouf, encore – belle frayeur qui me coûte une barre franche cassée et une centaine de litres d’eau à l’intérieur, qu’il me faut écoper. L'intérieur est d'ailleurs un beau chantier : tout le matériel matossé à l’arrière a été projeté à l’avant, plusieurs caisses de nourriture ont explosé – un joli bordel… C’est en tout cas un bon avertissement et je navigue désormais capot de descente fermé pour le reste de la nuit.

J’ai l’impression que le vent baisse un peu et hésite à renvoyer un ris dans la grand-voile. Mais je me souviens du planté de début de nuit et décide de rester sage et de pouvoir me reposer par tranche de dix minutes. Après la cinquième ou sixième sieste, intercalée de moments à la barre, et alors que je viens d’ouvrir le capot pour sortir, le bateau accélère dans un surf bien plus rapide que les autres.

J’ai le réflexe de me tenir à l’ouverture. Je sens le bateau partir très rapidement à la gîte. Mais il ne s'arrête pas comme d’habitude dans son mouvement de roulis, au contraire, le mouvement s’accélère et, en moins d’une seconde, le bateau chavire et se met à l’envers.

A l’intérieur, j’ai les jambes qui passent par-dessus la tête qui cogne contre la coque et me sonne. En même temps, je sens l’eau s’engouffrer à l’intérieur. Me voici dans une baignoire sombre avec 50 centimètres d’air pour respirer et un sacré foutoir. Quelques secondes pour reprendre mes esprits. La situation est mauvaise, pas désespérée. Je sais que le bateau est muni de flottabilité suffisante pour l’empêcher de couler. Ça, c’est la théorie, mais je suis rapidement conforté par le niveau d’eau qui a l'air de se stabiliser. Pour respirer, ça devrait donc aller. Je pense ensuite au froid. Nous disposons à bord d’une TPS, combinaison Néoprène très épaisse de survie. Je la trouve dans le noir et réussis à l'enfiler. Elle me réchauffe vite.

Le bateau est toujours à l'envers, et je décide de signaler mon chavirage grâce à la balise de détresse qui fonctionne via un satellite. Je n’en ai jamais déclenchée de ma vie, c’est un peu étrange... Je ne suis pas plus affolé que ça : je n’ai pas l’impression de trop me refroidir, le bateau est toujours à l’envers, mais je respire... Je ne me laisse pas aller à penser à la course qui s’arrête si brutalement, mais je pense à Marie, notre bébé en cours, ma famille. Pas question de mourir, ça va bien se passer.

J’imagine que le signal de détresse de la balise a dû fonctionner, et qu'au pire, l‘organisation de la course cherchera à comprendre pourquoi, d’un seul coup, mon bateau n’avance plus et n‘émet plus de position AIS... il me faut donc attendre. J'ai de l'eau et de la nourriture – pas besoin de la chercher, en plus, tout flotte à portée de mains !

45 à 60 minutes après le chavirage, le bateau se retourne enfin. Je peux, grâce à ma VHF portable de secours, appeler Eric Cochet, qui était quelques milles derrière moi avant le chavirage. Il m'a doublé, bien sûr, mais par chance, il m’entend, ce qui me réconforte. Je lui explique la situation qu’il peut rapporter au bateau-accompagnateur. Il me propose de faire demi-tour pour venir à mes côtés, mais je refuse, conscient qu’il ne pourra rien faire, et qu’il est très inconfortable, voire dangereux, pour lui de revenir face au vent et à la mer.

Je décide alors de multiplier les moyens de signaler mon chavirage : je lance un Mayday avec ma VHF portable – aucune réponse. Je tire ensuite une fusée de détresse qui devrait bien se voir dans la nuit toujours présente.

Je commence à essayer de vider le bateau avec des seaux. Le niveau baisse, mais remonte dès que je m’arrête... Je n’ai pourtant pas identifié de voie d’eau conséquente. Je trouve une des deux peluches emmenées à bord, et part à la recherche de la deuxième – mais je ne retrouverai pas mon petit Coco qui me suit depuis trente-deux ans...

Finalement, vers 8h30 UTC, un cargo arrive à l’horizon. Je m’imagine la difficulté pour lui de me repérer dans les vagues de 4 mètres... Je déclenche donc un feu à main – je saurai plus tard que c’est bien ce feu qui lui aura permis de me localiser. Ce premier cargo m’indique, en passant à côté, un autre cargo qui arrive derrière. Je comprends que c'est sur cet autre bateau que je vais être récupéré.

Ayant entendu d'autres récits de sauvetage par cargo, je sais que tout n’est pas encore joué et que le plus dangereux est à venir. Je sais aussi qu’il va falloir monter sur une échelle de corde, le long de la coque métallique, et qu’avec les vagues, ça peut être difficile. Je décide donc d’enlever ma TPS dans laquelle je ne me sens pas à l'aise pour des acrobaties.

Finalement, j’ai juste une grosse frayeur lorsque l’arrière du cargo se présente et que je me sens passer sous la voûte arrière soulevée par la houle. En retombant, le cargo éclate mon bateau sans m’écraser pour autant. Je n’ose pas sortir sur le pont de peur de me faire éjecter par les chocs. Le cargo recule et je dérive sous son vent, où la mer s’atténue sensiblement. L’équipage m’envoie des amarres que je bloque sur mes winches. Mon bateau est ainsi stabilisé et l’échelle est ensuite installée le long de la coque. Ça monte, ça descend, il faut trouver le bon timing pour la saisir dans le haut de la vague – et surtout, surtout ne pas tomber à l’eau ! A la troisième tentative, je réussis et monte rapidement jusqu'au pont – gagné !

Peu après, j’utilise la VHF du cargo pour souhaiter bon vent à mes amis qui continuent la course et à côté desquels nous passons. Je réussis même à en voir quelques-uns…

Accueil chaleureux par le capitaine polonais. Je passe mon temps à la passerelle où je peux ainsi continuer un peu à naviguer. Nous allons passer Gibraltar cette nuit, ce sera pour moi une première – et ça devrait bien se passer.

La Mini peut compter sur moi pour revenir, juste un peu de temps pour me remettre de cette histoire et il faudra établir un nouveau plan d’attaque !»

Ian doit être débarqué par le cargo Mazouri ce mardi 19 novembre à Sfax, en Tunisie. Ses proches essayent de voir ce qu’ils peuvent mettre en œuvre pour récupérer le bateau, mais il y a peu d’espoir vu son état.

 

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Le récit d'Arthur Léopold-Léger, passé à l'eau lors de la première étape de la Mini 2013, est à lire ici.

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