Actualité à la Hune

Mini-Transat 2013 – Vécu (3)

Le récit de Gwénolé Gahinet, sauvé au large du Portugal

Après les récits d’Arthur Léopold-Léger (tombé à l’eau) et de Ian Lipinski (démâté), voici celui de Gwénolé Gahinet – grand favori de l’épreuve – qui a dû abandonner son Mini sur casse du palier de quille.
  • Publié le : 27/11/2013 - 00:01

Watever-Logways, proto n°800Sur son Watever-Logways, proto Lombard 2011 n°800, Gwénolé Gahinet avait déjà gagné la Demi-Clé 2012 et 2013, et fini 2e du Mini-Fastnet 2012 et de la Pornichet Select 2013.Photo @ Jacques Vapillon (Sea & Co)

Gwénolé Gahinet avait cette année un objectif : réaliser un doublé inédit sur la Mini-Transat en accrochant une seconde victoire, en prototype cette fois, après son titre en série en 2011. Mais, le 14 novembre au soir, le pallier de quille arrière de son n°800, Watever-Logways, casse… Voici son récit.
 

«Quoi de mieux, pour digérer un an de projet intense et un abandon de bateau, que de passer cinq jours en immersion totale avec neuf pêcheurs portugais ?

Cinq jours coupé du monde, à échanger des blagues et à se raconter nos vies en frangloespagnoportugais, à donner un coup de main pour ramener un espadon de 200 kilos, à poser des lignes de 50 milles de long, le tout au milieu des caisses de maquereaux qui servent d’appât et dans une ambiance de friture répandue par leur généreuse cuisine à l’huile !

Gwénolé GahinetA 29 ans, Gwénolé Gahinet était l’un des favoris de la Mini 2013 en proto – il avait déjà gagné en série en 2011.Photo @ Christophe BreschiMais revenons-en à ce qui m’a amené ici : la Mini-Transat. Après un mois d’attente et de rebondissements, la course est finalement lancée le 13 novembre de Sada, en Espagne, direction la Guadeloupe sans escale, en laissant deux îles des Canaries à tribord.

Je prends un bon départ et suis premier à sortir de la baie de Sada, talonné de près par trois ou quatre protos. Les prévisions annoncent du vent fort à l’approche du cap Finisterre, avec une houle de NE compliquée. Je prends donc le temps de prendre un ris dans le génois et la GV et de bien matosser les 200 kilos d’eau, de nourriture et de matériel.

J’envoie le spi medium arisé et c’est parti pour un bord de trois-quarts d’heure à fond – j’ai l’impression d’être constamment à 18 nœuds et je reviens bord à bord avec Benoît (Marie) et Giancarlo (Pedote), quand une grosse vague me fait partir à l’abattée, le bateau empanne et se retrouve couché sur l’eau : les 200 kilos matossés et la quille basculée sont sous le vent, la grand-voile à l’envers pliée autour de la bastaque, le spi est à l’eau et moi aussi jusqu’à la taille… Première leçon : quand tu vas à 18 nœuds en mini et que la mer est un champ de bosses, c’est que tu es trop toilé !

Quinze minutes d’effort plus tard, c’est reparti avec le code 5, plus petit. J’empanne assez près du DST – Dispositif de séparation du Trafic – qui règle la route des navires au large de Finisterre. A cause d’une mauvaise manipulation et d’une vague piégeuse, le bout-dehors se replie et le code 5 se retrouve dans l’eau. Quelques secondes plus tard, il se déchire en deux...

Perdre une voile le premier jour, quand il reste trois semaines de mer, c’est dur, mais je me raisonne : ce n’est pas la plus utilisée sur cette transat, il y a aussi deux spis et un gennaker à mettre sur le bout-dehors pour compenser l’angle mort. Ce n’est donc pas rédhibitoire, mais c’est quand même une bonne deuxième leçon : quand il y a de la mer et que tu n’es pas sûr de réussi ton empannage, mieux vaut affaler la voile d’avant !

Je fais le bord bâbord vers le Sud sous grand-voile à deux ris et génois un ris, il y a des rafales à 35-40 nœuds et une houle de 3- 4 mètres bien creuse, les surfs sont impressionnants.

Le vent mollit à mesure que je me rapproche de la côte portugaise. J’empanne vers 4 heures du matin, le 14, pour retrouver du vent plus fort à l’Ouest. Je suis sous gennaker, ça fuse bien avec des surfs à 16 nœuds. Je vais jusqu’à 12°W comme conseillé par les routages, j’affale le gennaker et j’empanne pour faire route directe vers les Canaries.

A ce moment-là, je me rends compte que mon anémomètre est cassé : je ne peux donc plus connaître la force du vent et le pilote ne peut plus fonctionner en mode «vent réel». C’est embêtant, mais pas dramatique…

Un peu plus tard, un choc violent me projette vers l’avant alors que je suis à l’intérieur. Ça ressemble à une collision avec un cétacé – un choc mou… En tout cas, je m’en sors indemne et, après une petite inspection, le bateau semble aussi en bon état.

Il fait presque nuit et je rentre pour faire une première sieste. Je m’aperçois que le brûleur de mon réchaud est tordu : il est à deux doigts de casser, il va falloir maintenant manger froid sauf peut-être par temps calme où je pourrais l’utiliser avec précaution… Décidément, le matériel a bien souffert en deux jours !!

La sieste est la bienvenue : vingt bonnes minutes de sommeil, ça remet les idées en place, surtout quand on a une petite baisse de moral ! Le plus dur, au début, c’est de réussir à bien s’installer au milieu des sacs et des bidons et à se détendre quand le bateau fait des surfs à 15 nœuds et des bonds dans les vagues…

Je suis content parce que j’y arrive plutôt bien, même avec ce nouveau petit craquement qui vient d’apparaître ; j’ai l’impression que ça vient du pied de mât. Le réveil retentit avec sa violence habituelle, je me lève, sors pour regarder le pied de mât, mais il n’y a rien d’anormal. Quand je rentre dans le bateau, je jette un coup d’œil à la tête de quille – et je l’aperçois qui fait de grands mouvements d’avant en arrière alors que le bateau surfe une vague !

Je regarde plus en détail et, à travers la bâche, je me rends compte que la quille n’est plus tenue par le palier arrière, elle ne tient que grâce au palier avant et au palan de bascule. Le craquement vient du palier avant et j’ai peur qu’il lâche…

J’attrape un bout pour le frapper à la tête de quille et limiter les mouvements. J’affale la grand-voile et une bonne partie du génois pour ralentir et limiter les mouvements du bateau dans les vagues.

Un coup d’œil au GPS : je suis à 100 milles de la côte portugaise ; il faudrait plus d’une journée au près pour la rejoindre – hors de question vu l’état de la quille. Les Canaries ? C’est du portant, mais elles sont encore à 600 milles et il y a du vent fort prévu pour les jours qui viennent. Ça ne paraît pas très raisonnable non plus.

Le danger ne semble pas immédiat, car la quille ne bouge presque plus maintenant que je vais lentement et que je l’ai sanglée avec un bout. Mais la situation peut se dégrader très rapidement : si elle casse, le bateau peut se retourner et rester stable à l’envers !

C’est le pire scénario : la balise serait immergée et n’émettrait plus ma position, il faudrait alors que je nage sous l’eau sans s’emmêler dans les bouts du cockpit pour ensuite essayer d’aller m’installer sur la coque retournée avec la balise et la VHF portable – vu l’état de la mer ce serait le cauchemar !

Que faire ? Et dans quel ordre ? Se mettre en combinaison de survie ? Préparer le radeau ? Déclencher la balise de détresse ? Appeler à la VHF ? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête, pas évident de faire le tri.

Je décide de demander assistance, car il ne me semble pas raisonnable de continuer tout seul à la voile vers un abri. Mais je ne veux pas lancer de signal de détresse : je veux attendre un bateau accompagnateur pour pouvoir discuter de mon problème et éventuellement être évacué.

J’appuie sur le bouton «Assistance» de la balise fournie par l’organisation : Denis Hugues, le directeur de course, sera normalement au courant et pourra détourner un des sept bateaux-accompagnateurs de la course. J’essaye aussi de joindre quelqu’un sur le canal VHF de la course, mais personne ne répond ; je passe donc sur le canal 16 et lance un «Pan Pan» avec ma position pour que quelqu’un soit au courant de la situation. Un cargo russe me capte et je lui donne le numéro de téléphone de la direction de course pour qu’il prévienne Denis. J’essaye aussi de lui expliquer mon problème – pas évident. Après quelques échanges, ça se résume à «keel broken».

J’enfile ma combinaison de survie.

Le cargo me dit qu’il a appelé, mais n’a pas plus d’infos sur la venue d’un bateau-accompagnateur. Il appelle aussi le MRCC portugais.

Trente minutes plus tard, il s’approche à moins de 100 mètres et je comprends qu’il manœuvre pour venir me récupérer. Un cargo de 180 mètres de long et de 10 mètres de haut, c’est vraiment impressionnant quand on est sur un Mini.

La houle fait rouler le cargo et j’imagine déjà ses 10 mètres de franc-bord en train de broyer mon bateau avec moi au milieu qui essaye de récupérer une échelle de corde, ça ne me plaît pas du tout !

J’envoie le génois pour m’éloigner et lui explique que je trouve ça trop dangereux, je préfère attendre un bateau-accompagnateur, pendant six heures s’il le faut, et lui demande de rappeler l’organisation de course. La discussion est difficile et je n’arrive pas à bien comprendre ce qu’il compte faire.

Le cargo recontacte le MRCC et c’est finalement le Jamaica, un bateau de pêche portugais, qui est dérouté. Il arrive une heure et demie plus tard. Cette fois, ça va être difficile de refuser l’évacuation car j’imagine que les bateaux-accompagnateurs ont peut-être d’autre chats à fouetter et ne peuvent pas venir m’aider.

Gwénolé à bord du JamaicaGwénolé à bord du Jamaica à son arrivée à Peniche.Photo @ Anne-Laure Guilbaud En attendant, je prépare le radeau, la balise et le bidon de survie dans le cockpit, le bateau est balloté par les vagues et j’ai un violent mal de mer, je vomis et dors un peu.

Le Jamaica arrive et je réalise que je vais abandonner mon n°800, ce super bateau sur lequel j’ai pris tant de plaisir et appris tant de choses cette année ! Ce bateau dans lequel j’ai mis toute mon énergie, les meilleures voiles possibles, des équipements sélectionnés et testés un par un… J’ai un pincement au cœur. Je prépare un bout à l’étrave pour tenter un remorquage dans la foulée mais je réalise que ça va être très compliqué à cause de la houle qui est toujours forte : l’objectif est avant tout de monter sur ce bateau sain et sauf !

L’équipage portugais me lance une bouée, je m’installe dedans, attend qu’ils soient le plus près possible ; après quelques encouragements de leur part, je saute à l’eau, et ils me récupèrent sans souci. Il faut dire que c’est leur métier et qu’ils passent leurs journées à remonter des espadons de 200 kilos !

Une fois à bord, je remercie l’équipage et jette un dernier coup d’œil au 800. Dans ma tête, c’est un mélange de plein de sentiments : le soulagement de m’être fait récupérer sans problèmes, la tristesse d’abandonner le bateau, la frustration d’abandonner la course au bout de deux jours…

L’organisation et ma famille ont eu un bon coup de stress, je m’en rends compte quand j’arrive à joindre François, de la direction de course, et Anne-Laure, ma compagne, avec le téléphone Iridium du bord. Ces discussions, bien que courtes, sont un vrai soulagement et nous permettent de nous remettre de nos émotions.

Les cinq jours qui suivent m’aident beaucoup à prendre du recul sur la situation. Les pêcheurs sont très sympas et m’expliquent leur vie : ils partent en mer quinze jours d’affilée et reviennent deux à trois jours à terre, ils travaillent 18 heures par jour, le tout dans la bonne humeur et une super ambiance.

Je réfléchis beaucoup aux raisons pour lesquelles la pièce a cassé – qu’est-ce que j’aurais pu faire pour éviter ça ? Est-ce que c’est dû au choc ? Est-ce que j’ai suffisamment vérifié les pièces quand on a démonté la quille début juillet ? Est-ce que j’aurais dû éviter le vent fort en allant plus près de la côte portugaise ? Je n’arrive pas à en ressortir une réponse évidente et ça me travaille un peu…

Le fait d’être aux côtés des pêcheurs me permet de relativiser : j’ai une chance incroyable de vivre de ma passion et le risque de casse fait partie du jeu. C’était une expérience très riche et je pense en ressortir grandi, même s’il va y avoir encore quelques moments un peu compliqués pour finir de gérer cette histoire au mieux.

Quoi qu’il en soit, je vous donne rendez-vous très vite pour de nouvelles aventures !»


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Illustration récit Arthur Léopold-LégerMini-Transat, vécu (1) : le récit d'Arthur, tombé à l'eau lors de la 1ère étape, est ici








Le récit de Ian LipinskiMini-Transat, vécu (2) : le récit de Ian, chaviré et démâté en Pogo 2, est là