Actualité à la Hune

Relance de la plaisance en Lybie

«Nous avons retapé un vieux Vaurien à Tripoli !»

Durant les 42 ans du règne de Kadhafi, la plaisance était au point mort en Libye. Aujourd’hui, dans un pays libre, un groupe d’amis a retapé et mis à l’eau un Vaurien. Une première du genre.
  • Publié le : 25/03/2013 - 00:01

Premier essai de notre Vaurien retapé à Tripoli…Le 2 février 2013, devant Tripoli, premier essai de notre Vaurien retapé. A peine deux minutes plus tard, un rivet de hauban va lâcher…Photo @ Maryline Dumas A Tripoli, Mathieu Galtier.

Le jeune couple ne s’y trompe pas. Debout, sur un ponton vermoulu de Tripoli, leur caméra ne pointe ni sur les cinq tours en forme de crayons renversés qui constituent le mini-centre d’affaires de la capitale libyenne, ni sur les kite-surfeurs qui décollent de l’eau. Non, dans leur viseur : un Vaurien qui s’apprête à prendre l’eau.

«Officiellement, la plaisance n’était pas interdite sous Kadhafi, explique Miloud Tabiaa, consultant au port de Tripoli. Mais la bureaucratie était si complexe et les bateaux si chers que seuls la famille Kadhafi et les proches pouvaient naviguer sur un voilier. Des coques de ce type [il désigne celle du Vaurien], il y en a des dizaines dans le port, mais il n’y a pas de voile. Les Tripolitains mettent un moteur pour en faire des embarcations de pêche.» Ce 2 février 2013 est donc un moment historique d’environ 2 minutes et 15 secondes.

Car Hasdrubal III dessale rapidement. La faute au rivet d’un hauban qui cède net. «On était tellement obnubilé par ce hauban qui pendait dans le vide que l’on a oublié la règle de base quand on empanne : changer de côté !», explique Guilhem Roger, copropriétaire du dériveur et adjoint au chef du service économique à l’ambassade de France de Tripoli. C’est donc assez piteusement que les deux acolytes (dont l’auteur de ces lignes) ramènent le dériveur sur la plage – même l’écope est perdue.

… et premier chavirage !… et entraîne notre premier chavirage. Lors de la deuxième sortie, un des aiguillots du safran cassera. La troisième se déroulera enfin normalement !Photo @ Maryline Dumas Lors de la deuxième sortie, c’est l’aiguillot du bas du safran qui casse. La troisième, et jusqu’ici dernière sortie, le 1er mars, se déroule sans dommage sur mer. Les ennuis sont apparus sur terre. Mal équilibrée sur la remorque et chahutée par les nids-de-poule, la coque du Vaurien se troue. Le colmatage express est pratiqué avec du mastic de salle-de-bain acheté au bord de la route.

Un Vaurien de 16 ans en route pour la Libye

Agé de 16 ans, Hasdrubal III démarre une nouvelle vie qui promet d’être mouvementée. Le prix à payer pour un bateau précurseur. Sa nouvelle destinée a pour point de départ un constat géo-climatique agréable : la Libye offre 1 770 kilomètres de côtes et du beau temps au moins neuf mois par an.

«Au départ, nous pensions acheter des planches à voile, raconte Ides, le second propriétaire du Vaurien (son prénom a été modifié, car il a souhaité garder l’anonymat). Mais nous sommes des débutants, le risque était donc de se retrouver à Lampedusa [île italienne où débarquent de nombreux clandestins africains] si les courants étaient contraires, à moins d’avoir une embarcation pour nous remorquer. L’idée du bateau est partie de là.»

Un transport épiqueEntre Tunisie et Lybie, un transport épique !Photo @ Yann Lelièvre Notre Vaurien le jour de l’achatA Djerba, Tunisie, le jour de l’achat. Coque abimée, mât de Caravelle et safran de Hobie Cat, usure, Hasdrubal III n’est pas au mieux !Photo @ Yann Lelièvre Guilhem, lui, a navigué en Optimist et en 420. Ides a plus d’expérience. Il a traversé la Manche sur un 30 pieds, participé à des stages à l’école des Glénans en habitable, et est familier de plusieurs dériveurs – 420, 470 et Hobie Cat.

Lors d’une escapade à Djerba, en Tunisie, fin novembre 2012, les deux amis rencontrent Rida, capitaine de la Marine marchande tunisienne et fondateur d’une école de voile. C’est là qu’ils tombent sur le Vaurien. «C’est plutôt le Vaurien qui est venu à nous, précise Guilhem. Rida n’avait pas grand-chose concernant les planches à voile. On lui a demandé s’il avait un catamaran. Il a dit non mais il avait un Vaurien à nous montrer. Il nous a expliqué que c’était le premier bateau qu’il avait récupéré quand il a créé son école de voile.»

Intéressés, les deux amis demandent au propriétaire d’effectuer les travaux nécessaires pour la mise à l’eau. Ils reviennent quinze jours plus tard. Entre-temps, ils effectuent les démarches auprès des autorités tunisiennes et libyennes – aucune formalité n’est encore prévue en Lybie. A leur retour à Djerba, le capitaine n’a fait que passer sommairement du gelcoat pour combler les trous de la coque et propose une remorque de jet-ski pour le transport. Prêts à abandonner la transaction (2 000 euros), ils font une sortie de trois quarts d’heure. C’est le déclic. «On s’imaginait arrivant par la mer à Leptis Magna ou à Sabratha [deux sites antiques classés au Patrimoine mondial de l’Humanité]», se souvient Ides.

De la pomme de mât à la dériveYann travaille sur le mât de Caravelle coupé pour le mettre à la jauge du Vaurien. Et Mohamed ponce la carène de seize ans d’âge. C’est bon de bosser en équipe !Photo @ Maryline Dumas Un chantier naval amateur improvisé

Les réparations ? Loin de constituer des obstacles, elles s’avèrent comme autant de raisons de passer des heures entre amis. A la frontière, les douaniers tunisiens tiquent, mais laissent passer le convoi. Leurs homologues libyens sont amusés par une cargaison si iconoclaste. Le passage se fait sans difficulté. Le seul reproche adressé est de ne pas avoir placé un phare à l’arrière du mât qui dépasse de la remorque. Après 300 kilomètres et près de sept heures de route, le «convoi exceptionnel» arrive à bon port – le jardin d’une villa de la banlieue Ouest de Tripoli, transformé pendant neuf semaines en chantier naval.

Réparations bâclées, nouveaux trous dans la coque causés par le transport, mât de Caravelle et safran de Hobie Cat 16 non adaptés, visserie en mauvais état, usure avancée pour son âge, Hasdrubal III n’est pas au mieux de sa forme. A ce stade, les deux marins laissent place à deux amis, accessoirement ingénieurs au sein de la société Ponticelli, qui surpervisent le chantier : Guillaume Perez, qui accueille le chantier, et Yann Lelièvre.

Ce dernier, capitaine de la Marine marchande française, ancien moniteur de la Fédération française de voile, ancien membre de la Fédération des industries nautiques et ancien compétiteur (en habitable, cata de sport, Laser et Hobie Cat), se mue avec délectation en chef des opérations. «On a divisé le chantier en trois parties : la réparation de la coque et des accessoires, la transformation du gréement et la modernisation de la remorque. Rien d’insurmontable.»

Un Vaurien, une bande de copainsUn Vaurien, une bande de copains – une histoire d'entraide qui vaut quelque chose !Photo @ Maryline Dumas De la résine clandestine et du Kevlar de compétition

Malgré tout, le chantier part avec deux handicaps majeurs. L’équipe, une bande d’une dizaine d’amis, est motivée mais n’a aucune expérience. «La seule chose que je savais faire, c’était poncer et peindre, alors, je me suis portée volontaire pour la dérive, s’amuse Maryline Dumas. Ensuite, on m’a demandé de redresser les ferrures du mât sur lesquelles j’ai tapé comme une malade. J’ai dû utiliser un tronc d’arbre coupé comme établi. Ça faisait très forgeron du Moyen-Age». A ses côtés, Malak Ramadan a apprécié l’aspect manuel. «J’adore travailler avec mes mains, confie cette passionnée de chevaux. J’ai appris beaucoup choses comme le maniement de la disqueuse. Et puis, c’est une excellente occasion de voir ses amis et d’organiser des barbecues !»

Coupure sur caoutchoucSylvia et Ides découpent une grosse bande de caoutchouc pour protéger les cales de notre remorque de route.Photo @ Maryline Dumas Quant moi, j’étais en partie responsable de la pose des rivets, pour le résultat que l’on sait. Après l’échec de la première sortie, les rivets sont remplacés par une tige filetée pour maintenir les ferrures des haubans. Heureusement, que l’équipe peut compter sur des éléments plus productifs. «C’est la première fois que je travaillais sur un bateau, explique Moe, le frère de Malak, mais comme tout Libyen, je sais bricoler et utiliser les outils.» C’est donc lui qui se voit confier la délicate mission de poncer la coque du bateau au niveau des trous. Et puis, il y a Jack…

Le manque de matériel adéquat oblige au système D. Ainsi, le mât de Caravelle est coupé aux dimensions de la jauge du Vaurien (6,30 mètres). La chute est ensuite utilisée comme manchon pour pallier la vétusté du mât où les haubans sont fixés. Sa partie plane est coupée puis pincée pour la rentrer. Mais rapidement, le morceau du mât refuse de s’enfoncer davantage car il a tendance à reprendre sa forme originelle bloquant ainsi sa progression.

La solution vient de Jack. L’ancien membre des services de Sa Majesté, tout en muscle comme il se doit, règle le problème en quelques coups de masse bien sentis. Plus délicat, la pose du gelcoat se révèle ardue. Les travaux se font en extérieur en hiver. La température n’est pas idéale car les 20°C ne sont pas toujours atteints. Finalement après 48 heures d’attente, le gelcoat tient. Quelques bulles d’air sont présentes, mais le plastique durcit normalement.

La débrouille a quand même ses limites. Concernant l’accastillage, la résine et les visseries inox, l’équipe est obligé de s’approvisionner en France lors des allers/retours des uns et des autres. «A Paris, j’ai acheté 25 mètres de bouts en Kevlar, raconte Yann, le sourire aux lèvres. Quand j’ai expliqué au vendeur que c’était pour un Vaurien, il a été surpris. C’est vrai que c’est un peu… luxueux. Pour la résine, impossible d’en trouver en Libye. Alors on en a ramené dans la soute de l’avion même si, normalement, c’est interdit. Mais on n’en avait pas pris beaucoup et on l’avait bien conditionné.» Au final, le Kevlar de compétition équipe un bout d’étai, la drisse de foc et le hale-bas de bôme.

Soudure sur remorqueGuillaume et Malak s’attellent à l’amélioration de la remorque, qui a tendance à faire des trous dans la coque de notre bateau !Photo @ Maryline Dumas Un safran en lamellé-collé

A l’intérieur du chantier, Guillaume Perez se lance son propre défi : réaliser une lame de safran de Vaurien en lamellé-collé. «Pour le premier bateau de plaisance de la Libye post-révolution, je me devais de faire mon premier safran en lamellé-collé ! Et puis, on n’allait pas le laisser en vulgaire plastique.»

Le safran est réalisé à partir de feuilles de contreplaqués. «Pour la longueur du safran, je pris la moyenne entre le minimum et le maximum autorisés par la jauge. Pour l’épaisseur, je me suis basé sur celle des fémelots. J’ai utilisé neuf lames de bois pour m’appuyer sur une lame centrale. J’ai calculé que l’épaisseur de la colle serait l’équivalent d’une dixième lame de bois. Pour le profil NACA, j’ai fait le dégradé à l’œil.»

Un safran haut de gamme !Vaurien hors d'âge, safran haut de gamme ! Le concepteur Guillaume Pérez (au centre) et les petites mains Guilhem Roger (à g.) et Mathieu Galtier.Photo @ Maryline Dumas Mâtage sur la plageSur fond de gratte-ciel et de vieilles barques de pêche, le premier mâtage du bateau sur la plage de Tripoli.Photo @ Maryline Dumas La première tentative tourne court. Plus habitué à sauter en parachute qu’à taquiner les vagues, Guillaume Pérez utilise de la colle à bois acrylique qui résiste mal à l’eau. La deuxième est la bonne, mais laborieuse. Après plusieurs magasins, la colle époxy est trouvée… mais conditionnée en petits tubes. C’est à la plus grande joie du vendeur qu’un carton d’une cinquantaine de tubes est acheté. Mais le produit est périmé. Sortir la résine et le durcisseur des tubes est un calvaire – et il faut six tubes par couche.

Le safran est ensuite posé entre deux plaques de bois maintenues par six serre-joints pendant une vingtaine de minutes. Après l’opération, le safran est verni. Mais le produit est pourri, si bien que le safran doit être reponcé et enduit d’époxy à la place. Martin, amateur éclairé de navigation et de passage en Libye pendant le chantier et la mise à l’eau, apprécie l’audace : «Quand j’étais en école de voile, j’avais l’habitude du système D et du bricolage, mais un safran en lamellé-collé, c’est fort ! Et le résultat est une vraie pièce d’artisanat.»

Après ses premières sorties, Hasdrubal III commence à se rôder. Mais l’équipe a décidé d’aller plus loin. Prochaine étape : se faire sponsoriser un spi aux couleurs du drapeau libyen ce qui compensera le vert – couleur fétiche de Kadhafi – du cockpit. Une idée qui fait saliver d’avance Guilhem – il envisage déjà des parcours avec temps à battre. Martin, lui, craint que le bateau ne sancisse avec le spi. «Sancir en Vaurien, c’est très improbable !» affirme Yann. Hasdrubal III n’en serait pas à une première près.