Actualité à la Hune

Vécu : un cyclone en approche des Açores

«Nous nous sommes préparés à l’attaque du cyclone Gordon»

Le 20 août dernier, un cyclone de catégorie 2 a frappé les îles de Sao Miguel et de Santa Maria, bien au Nord de la zone tropicale. Nous étions aux Açores avec notre voilier. Récit d’une expérience stressante…
  • Publié le : 24/09/2012 - 00:01

Cette fois, nous sommes prêts !Dans la marina de Punta Delgada (île de Sao Miguel, Açores), notre Sun Shine 38 Coccinelle attend le cyclone Gordon, équipements démontés, défenses à poste, au cœur d’une toile d’araignée d’aussières.Photo @ Gilles Ruffet Voilà deux semaines que nous sommes arrivés aux Açores, au terme d’une traversée éprouvante : huit jours pour parcourir les 820 milles qui séparent Camarinas, en Galice (Espagne), de Punta Delgada, sur l’île de Sao Miguel, capitale des Açores – la faute à des vents plutôt faibles voire inexistants. La faute aussi à un petit front dont nous avions pris connaissance sur les fichiers Grib avant de partir : avec deux petites filles à bord, nous avons préféré le négocier à la cape, une quinzaine d’heures durant, plutôt que de s’évertuer à planter des pieux dans la mer. Nous partons pour un long voyage à bord de notre Sun Shine 38, Coccinelle, et nous préférons ménager nos deux petites…

Les premiers jours à Punta Delgada ont été consacrés à la résolution de quelques problèmes techniques : pompe à eau de mer du moteur, étanchéité d’un des panneaux avant, renouvellement du parc de batteries. Puis nous sommes partis quelques jours autour de cette superbe île – volcans, lacs, côtes escarpées.

Gordon en approcheLa progression du cyclone Gordon, du vendredi 17 août 2012 (1) au lundi 20 août 2012 (5). Notez son renforcement le samedi 18 (2) et, surtout, le dimanche 19 à 00h00 (3) et 12h00 (4), puis son affaiblissement rapide dans la nuit du dimanche au lundi (5).Photo @ N.O.A.A. Gordon approche

Sur les cartes météo(*), nous avions bien repéré cette grosse dépression tropicale qui ne suivait pas le chemin habituel des phénomènes cycloniques – en temps normal, ceux-ci vont vers les Antilles, remontent vers le Nord et viennent mourir en atteignant parfois les côtes européennes. Les Gribs prévoyaient que cette tempête tropicale, après sa formation au large du Cap Vert, effectuerait une boucle dans le sens des aiguilles d’une montre, en direction du Nord, puis de l’Est, en passant au Nord des Açores, et en s’évanouissant peu à peu. Bon, elle finirait bien par mourir…

Il n’en est rien. Les isobares autour de la dépression tropicale se resserrent, puis celle-ci reçoit un nom de baptême, Gordon, pour accéder au grade de tempête tropicale. Dès le vendredi, les prévisionnistes indiquent clairement un passage sur Sao Miguel pour le dimanche ou le lundi.

Les choses commencent à réellement devenir sérieuses quand le phénomène reçoit l’appellation de cyclone.

Coccinelle avant…Coccinelle dans la marina avant l’alerte…Photo @ Gilles Ruffet Nous commençons alors à nous préparer au pire, tout en espérant que d’ici là – c’est-à-dire deux jours plus tard –, la tempête tropicale se sera affaiblie, ou mieux, qu’elle aura eu l’idée d’aller mourir ailleurs. Quoi qu’il en soit, dès le samedi matin, la quasi-totalité des bateaux présents dans le port – français, allemands, suisses, anglais, portugais – se préparent à subir un cyclone.

Même si Punta Delgada est considéré comme l’un des meilleurs abris des Açores, ceci est vrai pour les cargos : pour nous, les petits, la houle se faufile jusqu’au fond du port, et vient malmener les bateaux présents dans la jolie marina à moitié pleine. En cas de coup de vent de Sud-Est, le ressac est conséquent.

Coccinelle après… et Coccinelle après l’alerte du dimanche : génois sur enrouleur, trinquette, panneaux solaires, capote et bimini démontés et rangés à l’intérieur, antenne BLU démontée et saisie sur le pont. La GV, elle, est soigneusement saucissonnée et la bôme, posée sur le pont.Photo @ Gilles Ruffet Coccinelle se défend

Puisque nous ne pouvons pas fuir, il nous faut subir. Peu à peu, la cinquantaine de bateaux de voyage commence à se dévêtir – génois sur enrouleur dégréés et affalés, grands-voiles démontées ou soigneusement roulées et ferlées. Et d’impressionnantes toiles d’araignée de bouts et d’aussières se tissent autour des bateaux.

Dans un premier temps, nous pensons laisser le génois à poste : par le passé, nous avons subi deux tempêtes sérieuses dans le port de La Rochelle, Xynthia en 2010, et une autre en février de l’année précédente, tout aussi plus violente. Nous avions gréé une cravate autour de la voile enroulée pour que le vent ne s’engouffre pas dedans – ça avait tenu.

Ce dont nous sommes persuadés, c’est qu’il faut éviter tout contact avec le catway ou le ponton. Heureusement, la marina étant loin d’être pleine, la plupart des bateaux choisissent d’occuper un emplacement sans voisin, donc sans risque de le heurter, de voir les barres de flèche s’emmêler ou les défenses se faire écraser. Cela dit, il faut ensuite immobiliser notre Sun Shine de 11,65 mètres à au moins un mètre du catway, ce qui a un inconvénient évident : l’impossibilité de descendre à terre ! Heureusement, l’eau des Açores est plutôt chaude cette année, 24°C …

Un impératif : dénuder le pont au maximumBôme posée sur le pont, nous nous efforçons de démonter tout ce qui peut l’être et risque d’offrir un prise au vent, dont les cagnards, bien sûr.Photo @ Gilles Ruffet Une Coccinelle prise dans la toile

Quand nous avons décidé de rester aux Açores jusqu’à début novembre, avant de descendre ensuite vers les Antilles, nous avons investi dans une bonne aussière – 50 mètres de 24 mm –, en prévision de mouillages de médiocre qualité dans lesquels il faudrait peut-être subir des coups de vent. Nous possédons également à bord une autre aussière de 50 mètres mais en 20 mm, le câblot qui prolonge le mouillage, ainsi que deux autres longueurs, en diamètre 16 mm, de 40 et 60 mètres. Au final, seule celle de 40 mètres ne sera pas utilisée pour la toile d’araignée de notre Coccinelle.

Le samedi est donc consacré au tissage de la toile. Mais quand, dimanche matin, la tempête tropicale est reclassée en cyclone de catégorie 1, puis 2, avec la possibilité de vents à 100 nœuds et une houle induite de l’ordre de 10 mètres, il faut considérer les choses différemment, et les opérations de démontage s’accélèrent.

Un enrouleur sous surveillanceGénois affalé et rangé, une écoute est frappée à mi-hauteur sur l'enrouleur, afin de le maintenir sous tension et d'éviter qu'il ne vibre.Photo @ Gilles Ruffet L’ennemi numéro un des amarres : le ragageDans cette situation encore plus que d’ordinaire, il est fondamental de bien protéger ses aussières avec des protections adaptées. Le ragage sectionne rapidement même les plus gros cordages !Photo @ Gilles Ruffet Nous démontons tout ce qui dépasse sur le pont ! Le génois est donc dégréé, plié et rangé, l’émerillon de l’enrouleur est hissé à mi-hauteur et une écoute maintient le tube sous tension pour éviter qu’il n’entre en vibration.

La trinquette, dans son sac banane, est stockée à l’intérieur, de même que les panneaux solaires. L’antenne BLU est démontée et saisie sur le pont. Le bimini – qui, la veille, avait simplement été saucissonné – est démonté et rentré, tout comme la capote, bien sûr. En revanche, nous nous contentons de saucissonner la GV, avant de poser la bôme sur le pont.

Au final, il ne reste sur le pont que le strict minimum ou ce qui est indémontable : les chandeliers, les drisses, le mât… Le vent est annoncé comme devant souffler d’abord sur notre travers, puis de face. Nous avons un léger handicap en étant amarrés au vent du catway, et non sous le vent. Bruno, le responsable du port, passe sa matinée à aider les plaisanciers à passer des amarres sur le ponton d’en face à l’aide de son semi-rigide.

Last but not least, les enfants. Nous faisons le tour des hôtels – trop chers pour nous. Nous nous rabattons sur une petite salle annexe de la capitainerie, où sont entreposées les archives, et que le personnel du port met gentiment à la disposition des deux familles présentes à bord de bateaux.

La plupart des bateaux sont donc aussi prêts que possible, à l’exception d’un ou deux voiliers – un Outremer qui a conservé son gennaker à poste (!), et un monocoque dont le skipper ne voyait pas matière à s’inquiéter…

La menace se préciseDimanche soir, le ciel se charge, se couvre, noircit, la tension monte dans le port. Gordon approche.Photo @ Gilles Ruffet Bric à bracEncombré, l’intérieur de notre Sun Shine ! L'équipement de pont a pris place dans la cabine avant, comme pour un hivernage...Photo @ Gilles Ruffet Gordon attaque !

Et pourtant… Le samedi après-midi, les pêcheurs de Punta Delgada eux-mêmes mènent leurs plus petits bateaux jusque dans la marina. Si eux quittent la partie du port qui leur est réservée pour venir s’abriter ici, c’est qu’il va se passer quelque chose…

En fait, c’est plus la mer que le vent qui nous inquiète. Le vent, si on est bien amarrés qualitativement et quantitativement, ça se gère. Mais la houle qui rentre dans une marina, c’est autre chose ! Cette migration des pêcheurs semble en tout cas justifiée : les derniers fichiers météo laissant entrevoir le passage du cyclone entre Santa Maria et Sao Miguel, avec, en milieu de nuit, un vent cataclysmique d’Est-Sud-Est, soit en plein dans l’axe du port.

Le dimanche après-midi, une atmosphère de fin du monde règne sur Punta Delgada – ciel plombé, atmosphère lourde, plaisanciers déambulant sur les pontons tout en décortiquant la préparation des autres.

Pour notre part, nous sommes amarrés avec 17 cordages : quatre gardes avant en 24, sur les taquets arrières du bateau, doublées par quatre autres de 16 mm, frappées sur les petits winches de rouf, et venant s’entourer autour des catways, au cas où les taquets casseraient, plus deux autres gardes frappées sur les winches, pour pouvoir les régler, le cas échéant.

Un ultime cordage, au cas où…Au cas où les taquets du ponton cèderaient, un ultime cordage est passé autour du catway lui-même...Photo @ Gilles Ruffet S’y ajoutent deux pointes arrière et deux autres pointes croisées, frappées sur les padeyes de bastaques, histoire de répartir les efforts sur différents points d’ancrage du bateau, plus un bout de 50 mètres de 20 mm frappé de l’étrave au ponton d’en face.

Vers 18 heures, le vent commence à rentrer, d’ESE, comme prévu : 20 nœuds, 25, 30, puis la pluie arrive, soutenue, à mesure que la brise vire au NNE. Le vent monte à une cinquantaine de nœuds, ça devient sérieux. Et puis… et puis le cyclone s’affaiblit. Certes, il est violent sur les hauteurs ; à l’aéroport, la houle projette des cailloux sur le front de mer – et l’île de Santa Maria, à 50 milles de là, s’en sort moins bien, touchée par des rafales nettement plus fortes… mais, dans la marina, aucun incident à déplorer. Quant au cumul de pluie, il s’avère assez modéré, de l’ordre de 70 mm. Une forte tempête, bien sûr, mais sans rapport avec le cataclysme que l’on nous avait prédit. Cela dit, personne ne s’en est plaint…

(*) Avec une clé 3G et une carte SIM portugaise, nous avons un accès permanent à Internet, ce qui évite de devoir multiplier les allers-retours au bistrot ou au cyber-café. Nous avons ainsi pu télécharger les fichiers Gribs deux fois par jour, lors de chaque remise à jour.

Jets de pierresLundi matin, la forte houle a projeté des pierres sur la promenade du front de mer. Pas un cyclone, d’accord, mais une tempête quand même.Photo @ Gilles Ruffet
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Açores : un anticyclone plutôt que des cyclones !

Le cheminement des cyclones obéit à certaines règles – et les Açores sont davantage connues pour leur anticyclone que pour leurs cyclones ! En général, ces phénomènes prennent naissance dans les eaux chaudes à l’ouest du Cap Vert, se déplacent vers les Antilles en se creusant, frappent les Caraïbes ou la côte Sud-Est américaine avant de remonter vers l’Europe où elles meurent généralement avant de l’atteindre, victimes des eaux plus froides – les exceptions sont souvent violentes pour nous.

Gordon, lui, n’est pas allé jusqu’aux Antilles, mais a incurvé sa route vers le Nord, puis l’Est, jusqu’à passer aux Açores. Le  dimanche 19 août, en milieu de journée, Gordon est passé dans la catégorie 1 de l’échelle de Saffir-Simpson, qui quantifie la force des cyclones, avec des vents moyens de l’ordre de 75 nœuds, avec rafales à 90. Quelques heures plus tard, alors qu’il s’apprêtait à frapper Sao Miguel, il s’est encore renforcé pour être reclassé 2.

Une alerte de tempête tropicale a été lancée pour les îles situées au centre, et surtout à l’Est des Açores. Heureusement pour tous ceux qui étaient présents à ce moment-là sur Sao Miguel, Gordon a perdu de sa force en arrivant dans le canal séparant les deux îles. Ensuite, après avoir quitté les eaux relativement chaudes des Açores (près de 25°C en cette année 2012), il a rapidement perdu de sa vigueur sur les eaux plus froides de l’Atlantique Nord.