Certes Paradoxe n'est pas la réplique exacte de Fujifilm, mais son programme de croisière ULTRA-rapide a fait peu de compromis à la performance pure.
Photo © D.R. (Benoît Cabaret)
C’est l’histoire d’un Américain d’une soixantaine d’années, amateur de voile, particulièrement de trimaran, qui a suffisamment de moyens pour envisager d’acquérir un 60 pieds afin de naviguer en croisière. «
Cela faisait une quinzaine d’années que cela le titillait, mais des revers de fortune ont souvent repoussé son projet», explique Benoît Cabaret, l’architecte qui s’est finalement chargé du projet du
Paradoxe.
«Son rêve ultime aurait été de se faire construire un trimaran dans l’esprit de ceux des années 80, comme le Nootka
de Mike Birch ou le CLM
d’Hervé Cléris.»
Pas la peine de tourner autour du pot : se payer un trimaran de 60 pieds de course-croisière – un rêve qui n’a pas sa réalisation sur le marché – implique un certain coût. «Au début des années 2000, la construction des moules en carbone du trimaran Fujifilm destiné à Loïck Peyron était revenue à 350 000 ou 400 000 euros», fixe Samuel Marsaudon qui les avait fait réaliser dans ses ateliers. Certes, aujourd’hui on peut compter sur une évolution des technologies et des matériaux qui allège la facture, mais dans l’enveloppe globale, la création des moules implique un gros poste. «Surtout qu’à l’heure actuelle, la question d’un éventuel prochain client reste en suspens», précise l’architecte.
Autre solution, facile, se tourner du côté du marché des occasions. Un tri ORMA, ça se trouve.
Géant, par exemple, 800 000 euros.
«Mais s’il s’agit de le modifier pour l’utiliser en croisière, cela devient lourd à assumer et hasardeux», précise Benoît Cabaret.
Pour faciliter la manœuvre d'un équipage réduit et amateur, le pont du Paradoxe a été élargi, par rapport à celui de son modèle Fujifilm, et toutes les commandes y sont ramenées.
Photo © D.R. (Benoît Cabaret)
Après quelques pérégrinations, l’équipe s’est donc décidée pour réutiliser les moules dudit
Fujifilm, moyennant une location de 20 000 euros à la société qui en est actuellement propriétaire, Banque Populaire.
La coque centrale, le carénage des bras de liaison et les flotteurs sont reproduits à l’exactitude. Enfin, presque…
Benoît Cabaret explique : «Bien évidemment, faire un multi de course ne répond pas tout à fait aux mêmes contraintes que de faire un trimaran qui permette de naviguer en croisière très rapide et procure des sensations qui rappellent celles d’un bateau de course. Pour notre client, il ne s’agissait pas de tirer une copie exacte du Fuji original de Peyron... Quand nous l’avons fait naviguer sur l’un de ces bateaux, il s’en est bien rendu compte.»
Dans son cahier des charges, le client a listé près d’une tonne cinq d’équipement supplémentaire dont il aura besoin à bord… L’argument, couplé au programme croisière, a nécessité de la part de Cabaret qu’il multiplie le volume intérieur par trois. Conséquence directe, la coque centrale a légèrement été élargie et son volume augmenté, afin qu’elle puisse porter plus. La largeur hors tout, elle, a été diminuée de 17,50 mètres à environ 14,50 mètres, afin de réduire le poids total et de brider la bête.
Pour cette dernière raison, c’est un gréement de 50 pieds qui a été préféré à l’original de Fuji, «ce qui correspond grosso modo à un gréement de 60 pieds sous ris / trinquette, précise l’architecte, mais cela paraît plus gérable pour un équipage amateur.»
Les foils ont été supprimés, les autres appendices pompés sur des existants.
Pour le reste, encore quelques modifications. Les possibilités de mouiller ont été étudiées : propulseur d’étrave, davier et ancre rétractable ont ainsi été posés. Le pont a bien sûr lui aussi été corrigé, afin que Paradoxe puisse être facilement manœuvré. L’architecte cite les winches électriques, le cockpit élargi où toutes les commandes sont ramenées, l’écoute de GV hydraulique et la navigation «pousse bouton».
Samuel Marsaudon décrit l’intérieur. «La hauteur sous barrot a été relevée pour garantir une meilleure habitabilité. Paradoxe est équipé de deux cabines doubles, une sous le cockpit qui ressemble plutôt à un lit breton, et une devant, de la taille de celle que l’on trouve dans un mono de 45 pieds, avec une grande salle de bain, plus deux couchettes dans le carré. Côté équipement, il y a tout : le frigo, le four, l’évier, le désalinisateur…»
«Il a malgré tout fallu sensibiliser le client au fait que le poids est l’ennemi numéro 1», reprend l’architecte. Puis l’équipe s’est mise d’accord sur une finition relativement sobre : «Du panneau sandwich, parfois en carbone, peint en blanc. Et quand plusieurs options étaient réellement envisageables, son plaisir a primé.»
Sans aucune hésitation, les lignes du trimaran de 60 pieds Paradoxe font envie au commun des mortels...
Photo © D.R. (Benoît Cabaret)
Au final, le chantier annonce un déplacement de 9 tonnes pour
Paradoxe, alors que
Fujifilm en faisait six.
«Pour les mètres carrés habitables, par contre, s’amuse Marsaudon,
pas de comparaison !»
Samuel Marsaudon chiffre la facture totale à 1,5 millions d’euros, auxquels devront s’ajouter – propriété intellectuelle oblige – les droits inhérents à la réutilisation des formes, à verser aux architectes de Fujifilm, Benoît Cabaret et Nigel Irens. «Un trimaran 60 pieds de course coûte en général presque le double de ce prix», laisse-t-il en suspens.
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Comparatif Fujifilm / Paradoxe
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Longueur
Largeur
Tirant d'eau
Voiliure au près
Déplacement
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Fujifilm
18,28 m
17,50 m
-
300 m2
6 t
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Paradoxe
18,28 m
14,49 m
3,95 m
180m2
9 t
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Mais du côté de l’architecte, ce genre de réhabilitation est-il intéressant ?
«En terme d’architecture navale pure, sûr, les architectes préfèrent penser un bateau de A à Z, mais l’idée de réutiliser des formes déjà existantes pour les adapter à un nouveau projet a un côté ludique», répond Cabaret, assez content de lui !
Luxe ultime, l’Américain a prié son équipe de satisfaire la jauge ORMA… car, s’il en avait la possibilité, il ne se priverait pas d’une course océanique, telle que la Route du Rhum.
Après un peu plus d’un an de chantier et 22 000 heures de travail, Paradoxe devrait finalement être livré fin octobre. Le futur propriétaire n’a pas révélé dans quel port d’attache nous pourrions admirer ce bijou, fruit d’un recyclage haut de gamme… Mais l’intention de l’Américain serait bien de passer ses hivers aux Antilles et sinon de naviguer entre la Méditerranée et la Californie (Etats-Unis). Tiens donc, quelle idée…
M.B.
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