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CŒUR DE CHANTIER (31) : J COMPOSITES

Didier Le Moal : «Il ne faut pas sortir de l’ADN de la marque»

Régatier dans l’âme, Didier Le Moal est une figure du monde de la voile. Ses activités professionnelles l’ayant amené à travailler pour nombre de chantiers prestigieux. Le parcours de l’actuel président de J Composites demeurant plus que jamais intimement lié avec le cabinet d’architecture navale américain J Boats. Rencontre sans langue de bois.
  • Publié le : 03/04/2017 - 15:30

Didier Le MoalBreton d’origine, Didier Le Moal partage sa vie entre Les Sables-d’Olonne et La Rochelle où réside sa famille.Photo @ Christophe Favreau
Voilesetvoiliers.com : Comment débute votre carrière dans le monde de la plaisance ?
Didier Le Moal :
Après un Sport Étude Voile à La Rochelle et un BTS en construction mécanique obtenu à Bordeaux, je suis entré au bureau d’études de Gibert Marine à Marans en 1982. Dans un premier temps, je réalisais des plans d’exécution et d’homologation. Assez rapidement, je me suis occupé de la création des nouveaux bateaux, de la recherche d’architectes. J’ai même dessiné toute la gamme pêche-promenade des Gib Sea de l’époque. Je suis resté douze années chez ce constructeur. C’était les belles années de croissance de la plaisance même si à cette époque un problème d’osmose est venu gâcher la fête. Je quitte Gibert Marine fin 1994 pour créer un chantier afin de construire sous licence des bateaux américains, les fameux J Boats.

Voilesetvoiliers.com : Comment les aviez-vous découverts ?
D. Le M. : En 1994, la Société des Régates de La Rochelle, club où je suis toujours affilié, organise sous l’égide de l’ISAF les premiers Jeux mondiaux de la voile. A l’époque, sont invités tous les pays qui souhaitent venir, sans quota, ou plutôt niveau de résultats. Les bateaux étaient fournis et tirés au sort. Pour cette édition, ils avaient ajouté deux épreuves en quillard, une pour les hommes en J/24 et une pour les féminines en J/22. Avec des amis rochelais et après avoir été qualifiés, nous avons terminé premier équipage français en étant dans les dix premiers au général. Mon ancienne camarade de 470, Christine Briand, remporte elle de son côté le championnat féminin. A ce moment-là, je rencontre des personnes de chez J Boats. Je les avais contacté quelques mois avant pour voir si l’on pouvait construire sous licence des J/24. Pour étendre la gamme Gib Sea avec un bateau vraiment sportif. Cela n’avait pas abouti. Mais en décembre 94, après cette rencontre à La Rochelle, nous avons trouvé un accord avec la famille Johnstone.

Voilesetvoiliers.com : Vous n’étiez pas les seuls constructeurs à cette époque-là ?
D. Le M. :
J Boats est une marque et un cabinet d’architectes qui n’a pas d’unité de production propre. Par essence, ils ont des licences de fabrication distribuées à droite à gauche. En Italie, en Afrique du Sud. L’aventure débute donc pour moi.

J/80Avec près de 80 monotypes attendus à La Trinité pour le Spi Ouest-France Destination Morbihan, les J/80 vont une fois de plus battre le record d’engagés.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Vous créez ainsi votre premier chantier ?
D. Le M. : Je m’associe à Yves Roucher, alors patron d’Alubat. Nous montons une petite SARL, Kingcat, aux Sables-d’Olonne et achetons un jeu de moules de J/92 qui étaient en Slovénie. Au cours de l’année 95, nous fabriquons aussi des moules de J/80. Nous étions fabricants et on s’appuyait sur un réseau de distributeurs européens. Rapidement, j’ai mis en place notre propre réseau en France et sur l’Europe. Expliquant aux Américains que c’était loin de leur base et que nous allions nous occuper de leur commercialisation. Nos relations ont évolué dans ce sens. Les débuts ont été difficiles et le retour sur investissement a été long. Fort heureusement, la mayonnaise a fini par prendre. Est venue ensuite une autre phase, avec une gamme de bateaux plus gros, un peu aménagés.

Voilesetvoiliers.com : Vous les construisiez ?
D. Le M. : Au départ non, on les importait des USA. Avec ce que cela comportait de coûts et de problèmes comme par exemple l’alimentation électrique (110 V au lieu de 220 V en Europe, ndlr.) En deux mots, la finition intérieure était différente des standards européens. Nous avons donc commencé à importer coques et ponts de J/120 vers 97-98 pour réaliser les assemblages chez nous, nous appuyant sur nos compétences en menuiserie. Cela permettait aussi de motiver les réseaux de distribution. La gestion des options choisies par les clients était beaucoup plus simple. Assez rapidement, nous avons investi dans l’outillage pour tout fabriquer chez nous. Nous avons aussi demandé à nos partenaires de nous dessiner un bateau pour le marché européen. Après des échanges fructueux est né le J/109 en 2000. Une unité imaginée, conçue et réalisée entièrement aux Sables-d’Olonne. Une grande première pour les Américains et surtout un gros succès puisqu’il y en a eu 400 exemplaires de vendus dans le monde.

Voilesetvoiliers.com : Entre temps, votre parcours a évolué ?
D. Le M. : Effectivement. Yves Roucher rachète en 98 les chantiers Kirié qui étaient en difficulté. Je gère à l’époque les deux entités. Deux ans plus tard, Kirié est revendu à Alliaura Marine qui était propriétaire de Privilège et pour qui je travaille pendant trois ans. Avec mon associé, nous avions décidé en même temps de revendre J. Ce chantier maîtrisait la technologie de l’infusion et sous-traitait pour moi. Je le rejoins en 2003 en ramenant le business J et nous créons la société J Europe.

J/109Né en 2000, le J/109 remporte le Spi Ouest-France en 2002, 2003 (1er et 2ème) et 2004 (1er, 2ème, 3ème, 4ème).Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Il y a un petit accroc dans ce parcours avec ce chantier ?
D. Le M. :
J’ai quitté ce chantier en 2009, en parfait désaccord avec le propriétaire. Cela m’a permis d’aller faire un Master en management d’entreprise en Validation des équipes. Mon CV à l’époque ne correspondait pas aux réalités des fonctions que je pouvais occuper. En même temps, j’ai fait un petit passage à temps partiel chez Hanse pour gérer le commerce et le marketing  de l’ensemble des marques du groupe pour l’Espagne et la France. Et puis, J Europe dépose le bilan fin 2009. En mars de l’année suivante, à la barre du tribunal, nous rachetons le chantier avec mes associés, Yves Roucher et la famille Ringeard. Le chantier devient J Composites.

Voilesetvoiliers.com : Votre diffusion devient mondiale ?
D. Le M. :
De nos jours, toutes les nouvelles unités mises à l’eau sont conjointement conçues avec J Boats mais fabriquées en Vendée. Cela a été le cas pour le J/122, le J/97 et le dernier né, le J/112, sorti en novembre 2015. Le contrat de licence que nous avions au départ a ainsi évolué. Nous avons en charge tout le développement commercial et marketing  européen que je qualifie d’élargi. Nous avons par exemple recruté des distributeurs en Turquie, en Russie ou à Dubaï. Nous vendons aussi des bateaux en Inde. On a même traité avec la Marine pakistanaise pour la vente d’une flotte de J/80. J Composites a actuellement un fonctionnement de chantier identiques aux autres chantiers de plaisance en France, avec la seule différence que nous n’avons pas le choix de l’architecte. Mais nous déterminons le cahier des charges des nouveaux bateaux, la fourchette des prix, et travaillons même depuis deux ans sur le design intérieur avec Stéphane Roséo.

Voilesetvoiliers.com : Vos rapports avec les Américains sont donc au beau fixe ?
D. Le M. :
Ils sont excellents. Nous sommes sur le point de finaliser un nouveau partenariat. On ne se cache pas les choses. Nous sommes en relation téléphonique au moins deux heures par semaine. Parlant de stratégie ou de boulon de lest. Il y a des points où nous ne sommes pas toujours d’accord mais c’est un problème culturel. Ils restent très conservateurs par rapport à nous, latins. Sur le plan architectural nous n’avons jamais de mauvaise surprise mais il faut s’appliquer à les faire bouger. La conception des nouveaux bateaux de sport est réalisée aux USA. Pour la course-croisière, c’est chez nous.

J/112 ELe dernier né de la gamme, le J/112 E. Dessiné par J Boats, il est construit dans les chantiers J Composites aux Sables-d’Olonne. Photo @ Jean-Marie Liot
Voilesetvoiliers.com : Comment se porte J Composites ?
D. Le M. :
On peut toujours faire mieux. Mais la petite entreprise rachetée il y a sept ans avec un capital de 350 000 euros affiche aujourd’hui 1, 2 million de fonds propres et a réalisé au dernier exercice un CA de 9,5 millions d’euros. Avec 85% de ce CA à l’export dont 60 en Europe. Étant dans une activité très saisonnière, dans l’hémisphère Nord, nos clients préférant être livrés à la belle saison, nous faisons en sorte de caler notre activité en essayant de rester dans les contraintes administratives françaises. Aujourd’hui, nous sommes 47 personnes pour ne pas dépasser le seuil des 50. Si cela évolue prochainement, ce que je souhaite, je suis prêt à intégrer dix nouveaux salariés sans problème. Qui plus est, déplacer les seuils sociaux ne coûterait pas un centime à l’État.

Voilesetvoiliers.com : Combien d’unités sortent de chez vous ?
D. Le M. :
Par principe, nous mettons en place des plans de charges qui évoluent tous les mois en fonction de l’orientation des commandes. En revanche, nous sommes amenés à stocker du petit bateau, du J/70 et du J/80 dont les productions sont lissées sur l’année. C’est facile pour nous puisque ceux-ci sont sans option. Sur le dernier exercice, un peu plus de 200 bateaux sont sortis de chez nous dont 150 J/70. Un succès que l’on n’imaginait pas au départ. Pour vous donner une idée, il a eu 1600 J/80 produits en vingt ans, là, nous en sommes à 1200 J/70 en quatre ans, dont 700 fabriqués en Europe avec nos sous-traitants en Pologne. Pour nos plus grosses unités, nos habitables, nous avons envoyé des unités partout dans le monde. Au Japon, en Australie, en Inde, en Afrique du Sud, aux USA, etc.

J/70Le succès du petit quillard a été immédiat. En quatre années il a déjà été vendu 1200 J/70 de par le monde dont 700 ont été fabriqués en Europe. Photo @ Sven Jurgensen Mittelman
Voilesetvoiliers.com : Cela veut dire que vous êtes présent sur les grands salons nautiques mondiaux ?
D. Le M. : C’était à la charge de nos distributeurs. Mais nous avons évolué. Nous avons accentué notre présence au salon de Düsseldorf qui est un vrai salon international et le plus gros au monde. On y parle toutes les langues dans les allées. Le Nautic de Paris, c’est seulement 6% de visiteurs étrangers. Aujourd’hui, à surface égale, Paris me coûte entre 15 et 20% plus cher que Düsseldorf. D’ailleurs, on espère tous que les mesures prises dernièrement par la Fédération des Industries Nautiques vont avoir des impacts positifs rapidement. J’attends de voir. D’un autre côté, les salons à flot fonctionnent bien. Southampton, Grand Pavois ou celui de Cannes.

Voilesetvoiliers.com : Comment pouvez-vous définir votre production par rapport à celles de vos concurrents ?
D. Le M. : Il y a deux niveaux. Nos bateaux de sport ne sont pas des bateaux extrêmes. Vous pouvez participer à des championnats du monde ou tout simplement naviguer en baie avec vos adolescents en toute sécurité. Ces bateaux ont une stabilité initiale suffisante quelle que soit la composition de votre équipage. Ce sont aussi des bateaux qui sont faits pour durer. L’utilisation par la Marine nationale de ses J80, qu’elle avait choisi pour ses clubs, est d’ailleurs un bel exemple de vieillissement accéléré. Vous trouverez aussi un agrément de barre quelles que soient les conditions. Le tout s’appuyant sur une monotypie stricte. Cela donne de belles régates. A la Primo Cup, organisée par le Yacht Club de Monaco en février dernier, il y avait 79 J/70 de toutes nationalités européennes. Ce bateau devient leader en Méditerranée.
D’autre part, nous sommes sans doute les seuls dans la profession à offrir des garanties de structure de cinq ans, comme tout le monde, mais sans aucune restriction d’usage. Que cela soit en régate ou en location. Comme je dis souvent à mes fournisseurs sur le ton de la plaisanterie : «moi, mes clients naviguent.» Une chose est certaine, il ne faut pas sortir de l’ADN de la marque. En ce sens, le côté conservateur de nos architectes américains a du bon. Ils sont les garde-fous de nos aspirations latines.

J/97Le J/97 est le plus petit bateau de la gamme course/croisière du constructeur vendéen.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : En parallèle, vous régatez toujours ?
D. Le M. : Je suis issu de la voile olympique et je n’ai donc jamais cessé de régater. Même si c’est une activité chronophage par rapport à mes activités professionnelles. C’est important pour moi de part la rencontre avec les clients mais aussi pour observer les nouveautés. Pour le Spi Ouest-France Destination Morbihan du week-end pascal prochain, un rendez-vous que je n’ai pas raté depuis 1982, nous venons de mettre à l’eau un J/112. Avec un noyau dur d’amis, nous participerons aussi à un certain nombre de régates en IRC comme l’ArMen Race ou le Grand Prix du Crouesty que nous avons gagné l’an dernier.