Actualité à la Hune

Innovation

Découvrez Gwalaz, le Tricat éco-conçu de Roland Jourdain

  • Publié le : 29/08/2013 - 00:01

Lost in the swellGwalaz a été fabriqué à la demande du photographe Ronan Gladu et ses amis surfeurs, afin de réaliser à la voile un tour de Bretagne des sports de surf durant le printemps 2013.Photo @ Ronan Gladu

Les rêves de monsieur JourdainPour le coureur breton, concerné depuis longtemps par les problématiques écologiques, le carbone est démodé : «Les biocomposites sont le choix de demain», affirme t-il.Photo @ Ronan Gladu Né de la volonté du coureur Roland Jourdain et de son équipe, Gwalaz est le premier trimaran en biocomposites au monde. Adieu fibre de verre et âme PVC, place aux innovants matériaux biosourcés : fibre de lin, liège, balsa et une résine avec 30% de molécules végétales !
Quelques mois après la mise à l’eau de son trimaran, Bilou nous accueille à Concarneau dans son écurie de course au large Kaïros, pour une interview croisée avec Ludovic Bosser, le responsable composites de son chantier.

 

v&v.com : Plus personne n’ignore que la fabrication d’un voilier est polluante, pourtant, la bio-conception en matière de nautisme n’en est qu’à ses balbutiements. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans cette aventure innovante ?
Ludovic Bosser à l’œuvre sur GwalazLe trimaran Gwalaz aura nécessité 1 200 heures de travail, 300 kilos de résine, 35 kilos de matériau de liège et de balsa et 110 kilos de tissu de fibre de lin.Photo @ Ronan Gladu Roland Jourdain : J’adore la compétition, mais j’ai aussi besoin de me nourrir d’autres choses. Je vois de plus en plus de plastique sur l’eau, et je ne me sens pas bien dans mes bottes si je me contente de témoigner sans agir. Cela fait une dizaine d’années que je m’interroge sur la pérennité de notre système dans sa globalité, tous secteurs confondus (politique, économique, écologique). Je me renseignais depuis un moment sur les biomatériaux, j’avais envie de tenter quelque chose. L’idée est devenue plus concrète au fur et à mesure de rencontres importantes, comme celle avec Corentin de Chatelperron de Tara Tari  (voir la vidéo ici) ou Emmanuel Poisson, un jeune ingénieur agronome venu frapper à notre porte pour son stage de fin d’études, au moment précis où on faisait le bilan carbone de notre activité et où on voulait communiquer dessus, sachant que tous les coureurs sont concernés.
Ludovic Bossier : Chez Kaïros, on est tous sensibles à ces questions. Avec Roland, ça faisait un bout de temps qu’on se demandait comment on pouvait contribuer à changer les choses à  notre niveau. Les toilettes sèches de nos bureaux, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant ! (Ils rient.) On a commencé en 2008 en faisant l’analyse du cycle de vie d’un projet Vendée Globe, comme vient de l’expliquer Bilou. C’était une première dans le monde de la course au large : il s’agissait de cibler les impacts environnementaux de la construction d’un bateau, pour essayer ensuite de les diminuer.
R.J. : On a ainsi pu calculer que sur une période de 3 ans, en estimant que le bateau fera deux ou trois tours du monde, on utilise 605 tonnes de carbone, ce qui équivaut à un vol Paris-New-York plein. Ce n’est pas grand-chose, mais quand même ! Devant cette réalité, on s’est dit qu’on était potentiellement un chainon manquant entre la recherche fondamentale et l’application industrielle. On avait un chantier, on savait construire des bateaux… On pouvait donc tester rapidement le domaine d’application de ces nouveaux matériaux moins polluants, grâce à des processus de fabrication plus respectueux. Sans que ça devienne un business model, simplement pour le plaisir d’aller farfouiller.

Du lin sur les vaguesLudovic Bosser, le responsable composites de Kaïros, ici avec le stand-up paddle en fibres de lin réalisé en 2010 pour un surcoût d’à peine 10% par rapport à un SUP de série.Photo @ Marie Dufay

v&v.com : Pourquoi avoir choisi le lin parmi les autres fibres naturelles exploitables ?
La fibre écoloPas moins d’une centaine de combinaisons de fibres végétales variées (sisal, chanvre, bambou…) ont été testées par Kaïros et Ifremer Brest avant que les échantillons de lin ne soient validés.Photo @ Marie Dufay L.B. : Il y a effectivement plusieurs matériaux disponibles sur le marché. Beaucoup sont exotiques et viennent d’assez loin : le bambou, le chanvre (une spécificité anglo-saxonne), le sisal… Le lin était lui très exploité au 17e siècle en Bretagne et on en trouve toujours beaucoup en Normandie. Il supporte en outre très bien l’humidité. Cette fibre, surtout dédiée au textile, est celle qui se rapproche le plus de la fibre de verre en termes de résistance mécanique. On a fait les premiers tests en partenariat avec Ifremer Brest ; une centaine de combinaisons est sortie de leur laboratoire de recherche mécanique. On a alors pu caractériser la fibre et commencer à imaginer ses applications.
R.J. : Naturellement on a débuté par des planches de surf ; d’une part parce qu’à Kaïros  on est tous surfeurs, et aussi parce qu’elles étaient moins complexes à fabriquer dans un premier temps qu’un bateau de course au large. Pas d’investissements financiers trop conséquents, pas de moule… On pouvait tâtonner et se planter sans que ce soit trop grave. Cette démarche était d’autant plus cohérente que le surf est un sport précurseur dans les matériaux composites. Nos planches n’étaient pas "bio" – car les résines utilisées ne le sont pas – mais nous sommes parvenus à réduire leur impact environnemental en choisissant des matériaux produits localement, et à maîtriser leur fin de vie, puisqu’on peut les incinérer. C’est quand même plus plaisant de surfer "responsable" plutôt que sur des planches fabriquées en Chine avec des procédés polluants et qui génèrent des déchets qu’on ne sait pas traiter.Les promesses du biocompositeNi vraiment plus chers, ni plus lourds, ni spécialement complexes à mettre en œuvre et surtout recyclables, les biocomposites sont moins impactant que les produits utilisés en construction navale : reste à convaincre l’industrie du nautisme de se lancer dans l’aventure !Photo @ Ronan Gladu
L.B. : Entre 2009 et 2010, on a ainsi fabriqué quatre planches – une 5’8, une 6’3, une 7’2 – et un stand-up paddle 9’2, sans différence de poids notable par rapport à celles en fibre de verre. On a utilisé un pain de mousse en polystyrène – fabriqué en Bretagne et recyclable, au lieu de l’habituel pain de mousse en polyuréthane non recyclable –, de la fibre de lin et de la fibre de cellulose – une pâte à papier régénérée avec laquelle on arrive à faire du tissu, très proche de la fibre de verre au niveau résistance –, de la résine 55% bio-sourcée – c’est-à-dire composées de molécules de carbone issue de la biomasse, au lieu d’être 100% issue du pétrole. Le pad’ est en liège, la pagaie en sandwich liège/bambou. On a essayé d’en casser dans de grosses conditions en baie d’Audierne, mais on n’a pas réussi ! Pour un prix de 10 à 15% supérieur à celui d’une planche "traditionnelle", on avait gagné notre pari. 

 

v&v.com : C’est alors qu’une bande de surfeurs bretons vous a commandé un bateau conçu selon le même procédé…
R.J. : Un ultime stand-up paddle construit dans un moule sous infusion nous a permis de comprendre que c’est avec cette méthode qu’on tire le maximum du potentiel de la fibre. On avait trois ans de recul et on était effectivement prêts à penser plus grand. Il faut bien que quelqu’un se lance ! A l’automne 2012, les surfeurs bretons Ronan Gladu, Aurélien Jacob et Ewenn Le Goff nous ont contactés. Ils avaient pour projet de réaliser un tour de Bretagne, en se déplaçant de spots en spots sur un bateau. Ils aimaient bien le Tricat 23,5 d’Antoine Houdet, et nous aussi. Les moules du bateau existaient déjà, c’était relativement simple à mettre en œuvre et le projet Gwalaz/Lost in the swell est né, en grande partie grâce aux subventions de la Région Bretagne.
L.B. : La construction de Gwalaz, composé au tiers de fibre de lin, n’a coûté que 10% de plus que celle d’un Tricat normal. Mais tout n’a pas été comme sur des roulettes, non. On s’est heurté à plusieurs problèmes… Les mêmes que ceux qui testaient le carbone il y a 30 ans ! D’abord, notre fournisseur en lin n’a pas réussi à fabriquer les 100m2 nécessaires et sa fibre était moins résistante que sur les morceaux plus petits utilisés pour les planches. Il a donc fallu trouver un autre producteur de fil de lin, puis quelqu’un qui sache le tisser, et ensuite un distributeur. On devait être sûrs de la qualité et de la reproductibilité du matériau. Une fois la filière mise en place, après une nouvelle campagne de tests avec Ifremer, on a pu lancer le chantier chez Antoine Houdet. On a continué d’apprendre… Notamment que les vitesses d’infusion de la fibre de lin n’ont rien à voir avec celle de la fibre de verre. Ce n’est pas plus complexe, juste différent. On savait parfaitement où on allait, même si on peut toujours avoir des surprises avec un proto. 1 200 heures, 300 kilos de résine, 35 kilos de matériau de liège et de balsa et 110 kilos de tissu plus tard, Gwalaz était né : il est volontairement un peu plus lourd de 100 kilos (c’est-à-dire presque rien puisque la plateforme pèse déjà 700 kilos), comme ça on ne prenait pas de risques en terme de raideur de panneaux et de résistance. Ses performances sont les mêmes que n’importe quel autre Tricat.

Tricat sous infusionLe premier flotteur de Gwalaz, dans son moule sous infusion : la méthode ne s’avère pas plus complexe que celle utilisée pour la fibre de verre, mais les procédés diffèrent. Il aura fallu cinq ans à l’équipe de Kaïros pour acquérir l’expérience nécessaire à ce chantier innovant !Photo @ Ronan Gladu

v&v.com : Quel bilan faites-vous de cette première construction en bio-composites ?
L.B. : Gwalaz n’est à l’eau que depuis fin mai ; il faut maintenant attendre qu’il vieillisse. Mais il a déjà navigué intensément durant deux mois et il part aux îles Salomon début septembre, car Ronan Gladu a un nouveau projet de documentaire. On a en tous cas prouvé que ça valait la peine de se lancer dans l’inconnu. Les biocomposites, c’est l’avenir, tout le monde finira par y trouver son compte et j’ai hâte que d’autres nous emboîtent le pas. C’est comme dans la course au large : tout seul, tu es très bon, mais être plusieurs sur la ligne de départ, ça pousse à être meilleur. J’espère juste que ceux qui se lanceront dans l’aventure ne le feront pas par choix marketing et que leur projet d’éco-innovation sera sincère.
R.L. : Je rejoins Ludo quand il dit que les bio-composites sont une évidence. Le développement durable s’impose peu à peu et on a fait d’énormes progrès sur les énergies renouvelables à bord des bateaux. L’éco-innovation est le choix de demain et le carbone est démodé : de l’avion au club de golf, aujourd’hui on le trouve partout ! On n’est pas là pour faire la révolution, on ne prétend pas avoir trouvé la solution, mais il y a des filières à mettre en route… On sait que ça prendra du temps, mais je crois à la politique de la goutte d’eau. Il y a un réseau qui se crée, des scientifiques passionnés et convaincus planchent dur sur ces projets à l’université de Bretagne Sud et à l’Ifremer. On assiste à une dynamique dans le domaine du bio et des circuits courts, à l’émergence de petits chantiers dans des créneaux de niche comme "Gold of Bengal", avec l’utilisation du jute au Bangladesh (voir la vidéo ici).

Fiers du bébé !À quelques minutes de la mise à l’eau de Gwalaz fin mai 2013, l’équipe de Kaïros, celle d’Antoine Houdet (architecte du Tricat) et celle de "Lost in the swell" pose (presque) au grand complet.Photo @ Ronan Gladu

v&v.com : Comment réagit le monde de la course au large aux expériences de Kaïros ?
R.J. : Je me suis fait cataloguer comme un doux rêveur et je le revendique, tout comme je revendique le droit à l’erreur : j’aime bien être "un poil à gratter" ! (Il rit.) Mais de manière générale, peu de coureurs se montrent véritablement intéressés par la question ; la plupart pensent que compétition ne peut être synonyme d’écologie. Du coup, ils ne font rien. A l’extrême, on trouve une catégorie de "coureurs-aventuriers" qui vont encore plus loin que nous. Kaïros se situe volontairement au milieu de tout ça. On est un labo de recherche et de développement : on apporte notre base de données, notre expérience, on est partants pour faire du prototypage, des pré-séries. Mais on ne se lancera pas de la production de série.
L.B. : Ça agace un peu d’entendre que les biocomposites sont «plus chers, plus lourds» et que ça ne sert à rien de perdre du temps à essayer. Oui, pour l’instant il y a surcoût, mais  c’est parce qu’on en est aux tous premiers essais. Ce qui importe, c’est l’émulation autour de ces projets techniquement passionnants.
R.J. : Je pense que le monde de demain sera plus collaboratif. Il faut savoir partager les idées. Les jeunes qui travaillent avec moi sont une source d’inspiration permanente et Kaïros se nourrit de cette énergie. Cette implication dans l’éco-innovation, elle m’est désormais aussi vitale que de naviguer.

 

…………
Pour aller plus loin

> Jusqu’à la fin août et l’année prochaine dès les beaux jours, vous pouvez naviguer une après-midi sur Gwalaz après une matinée "découverte des bio-composites" à l’atelier avec Ludovic Bosser (la mise en œuvre d’une petite pièce sous infusion est au programme). 85€ la journée. Rendez-vous ici.
> Le site de Kaïros, ici.
> Le site de l’aventure Lost in the swell, .