C'était pendant le Salon nautique. En quittant la porte de Versailles, j'ai mis cap au Nord, direction le 18e arrondissement de Paris. Loin de l'agitation du Nautic, où il n'a fait que de courtes apparitions, Jean-Louis Etienne nous a reçus dans ses bureaux d'où il prépare sa prochaine aventure : le survol du pôle Nord en ballon. Devrait suivre la construction d'un navire océanographique, goélette de 50 mètres sur plans de l'architecte Olivier Petit, qui m'accompagne ce jour-là. Rencontre.
Note :
A 63 ans, le médecin explorateur Jean-Louis Etienne prépare une nouvelle expédition à travers le pôle Nord.
Photo © Elsa Peny Etienne
Derrière son bureau, un planisphère centré sur le pôle Nord est punaisé au mur. Sur les tables alentour, quelques piles de bouquins à dédicacer, les derniers dossiers de presse sortis de chez l'imprimeur, quelques cartons ouverts. Artisan de ses aventures, Jean-Louis Etienne pilote sa destinée depuis ses bureaux de la rue Caulaincourt, avec sa femme Elsa. Planning, sponsors, réunions techniques, écriture, maquette, tout passe par ici.
Nous sommes tous les deux en retard au rendez-vous prévu et Jean-Louis part le soir même à Cologne donner une énième conférence sur son projet de voyage en ballon. Alors, l'aventurier ne se perd pas en route. Baisse un peu la tête et m'interroge par dessus ses demi-lunettes. Style, <Bon alors, qu'est-ce que je te raconte à toi ?!>
Direct, chaleureux, ultra pédagogue, le médecin-explorateur n'est pas du genre à vous laisser en plan avec un dossier de presse. L'interview n'a pas commencé depuis cinq minutes qu'il joint le geste à la parole, dessine d'ailleurs très bien et en deux ou trois sketches, retrace les grands principes physiques de son ballon mixte hélium-air chaud.
Après, retour au bateau
Destiné à survoler en solitaire le pôle Nord du Spitzberg à l'Alaska, cette rozière est un ballon aérostat, intermédiaire entre la montgolfière et le ballon à gaz classique. Son enveloppe réalisée en polyester et nylon, contient 2 200 m3 d'hélium (plus léger que l'air) dilaté à l'aide d'un cône d'air chaud sous l'effet d'un petit brûleur. Elle a été conçue par l'Écossais Don Cameron qui a aussi dessiné les ballons de Piccard et Brian Jones ou celui de Steve Fosset. De forme oblongue pour éviter que la neige et la glace ne stagnent et l'alourdissent, cette rozière présente comme principal intérêt de nécessiter très peu d'énergie pour être maintenue en altitude. 360 kilos de propane en bouteilles sanglées à la nacelle suffisent à assurer 15 à 20 jours d'autonomie, selon l'altitude. De 500 à 40 00 mètres environ. 4 000 mètres avec une cabine non pressurisée. Seulement quelques réserves d'oxygène et -35°C prévu à l'intérieur... Diable !
<Le vrai danger, modère Etienne, c'est l'atterrissage. C'est comme un échouage en bateau, si tu veux. Le risque, c'est d'arriver trop vite. Le magnifique, c'est d'approcher à 1 mètre par seconde à 5 mètres du sol et là d'ouvrir le panneau de déchirure sur le haut du ballon qui libère tout le gaz. Si tu ne libères pas l'hélium, tu touches, ça soulage le ballon, donc tu repars d'un coup et tu peux continuer comme ça à faire des bonds de kangourous un moment...>
La nacelle et le ballon ont d'ores et déjà été envoyés au Spitzberg. Il n'y aura pas de vol d'essai et d'ici avril où est programmé le départ, quelques problèmes techniques restent à résoudre. <On travaille sur l'idée d'une grande corde en chanvre de 60 mètres que je trainerai au moment de l'approche pour ralentir la nacelle ...>
La prochaine expédition de Jean-Louis Etienne consiste en un survol du pôle Nord à bord de ce ballon : une rozière à la forme caractéristique, conçue par Don Cameron.
Photo © Jean-Baptiste Epron (O'Douce)
A 63 ans, Jean-Louis Etienne repart, donc. Suite à l'échec de son précédent dirigeable, il a toujours cette ambition de voler au dessus du pôle. En solitaire. Guidé par un routeur, comme en bateau. Sauf qu'ici, l'aventurier s'en remettra complètement à Luc Trullemans qui décidera de le faire monter ou descendre en fonction de sa position et des vents pour trouver la meilleure route. Une aérologie très fine, qui utilise des programmes mis au point en 1986 par l'OMM (organisation météorologique mondiale) pour suivre le nuage de Tchernobyl !
<Luc m'a dit : "Je peux t'emmener au pôle Nord en trois jours. Après..."> Après ? <En avril, l'océan est encore gelé, donc on pourra se poser si besoin. Le vrai risque, tu sais, c'est le scooter à Paris, dit-il en regardant par la fenêtre. Le ballon, c'est rien par rapport à la traversée de l'arctique à pied. Ça, c'était engagé>.
<La voile, ce n'est pas si contraignant que ça !>
Médecin de formation, passeur plus que chercheur, Jean-Louis Etienne aime par dessus tout l'aventure et ne s'en cache pas. <Je veux traverser du Spitzberg en Alaska en ballon, point. Ensuite, depuis le temps que je monte des projets, j'ai tissé des liens étroits avec plusieurs centres de recherche. Alors quand je lance une nouvelle aventure, je leur dis : "Je vais là, qu'est-ce qui vous intéresse ?" Ce coup-ci, ce sera la mesure du CO2 atmosphérique (pour le laboratoire des sciences du Climat et de l'environnement, CEA/CNRS) et celle du champ magnétique autour de l'Arctique (pour le CEA-LETI de Grenoble). La valeur de cette aventure tient dans la capacité à monter des projets pédagogiques. Là dessus, on est assez au point.>
On n'en doute pas ! Etienne a la dégaine d'un prof de collège, la clarté d'un universitaire et le bagout d'un ministre de l'éducation. La pointe d'accent du Tarn en plus, le charme opère vite. Generali n'y a pas été insensible. L'assureur a posé ses couleurs sur la rozière. Generali Arctic Observer, joli nom.
Budget : 1,2 million d'euros. Et après ?
Nez camus, grande voûte rasante, gréement de goélette... La filiation entre ce projet de voilier et l'Antarctica est bien là, mais Etienne s'attache à corriger les faiblesses de l'aîné.
Photo © D.R. (Nicolas Berthelot & Olivier Petit)
Après, retour au bateau. Olivier Petit déplie sur la table l'avant-projet d'une goélette de 50 mètres. L'engin n'a pas encore de nom. <Je voudrais l'appeler "Bateau école", tout simplement, dit Jean-Louis, mais je ne crois pas que ce sera possible car dans la marine, ça correspond à un statut bien précis>. La filiation avec Antarctica (dont Olivier Petit est l'architecte avec Luc Bouvet) est claire. Nez camus, grande voûte rasante, gréement de goélette...
<La ressemblance s'arrête-là. Antarctica, j'en ai vu les forces et les faiblesses. Tu ne peux pas faire un bateau conçu pour la dérive dans les glaces et le charter scientifique en même temps. Là, 30% du bateau sera consacré à l'océanographie, 30 à la convivialité et les 30 derniers à l'habitation. On pourra accueillir 100 personnes et on va combler un vide>.
Tout le tiers arrière de cette goélette est traité comme un bateau de travail, dédié à l'océanographie. Notez le conteneur à poste à bâbord (le même peut être placé à tribord, comme vu sur l'image précédente) et le système de rampe.
Photo © D.R. (Nicolas Berthelot & Olivier Petit)
Le bateau dont le budget n'est pas communiqué pourrait être construit en acier pour la coque avec des superstructures en aluminium. Aux moteurs électriques alimentés par un générateur, s'ajouteront des énergies que Jean-Louis qualifie d'<opportunistes>. <Tu n'échappes pas au gaz-oil, mais il y a aussi l'éolien, le solaire et la pile à combustible quand le bateau est à l'arrêt>.
Mais, un voilier, dans ces tailles et pour un programme dédié à l'océanographie, ça a encore un sens ? <Au départ, on était parti sur un bateau à moteur. Mais quand tu commences à regarder de près, tu te rends compte par exemple que le Marion Dufresnes, c'est 25 tonnes de gaz-oil par jour en campagne. Alors là, tu te mets à réfléchir et tu te dis que la voile, ce n'est pas si contraignant que ça !>
Le projet est en route depuis trois ans. <Mon grand regret sur Antarctica, c'est de ne pas avoir plus bossé sur la conception, la construction. J'adore ça.> Un boulot énorme, un assemblage. <Un seul partenaire ne peut pas financer un projet comme ça.> Alors, en attendant, Jean Louis cultive son réseau, appâte, lance des idées, consulte les chantiers. <Il fonctionne comme ça, Jean-Louis, il lance des ballons ! Et en général, ça retombe bien>, dit Olivier Petit. C'est tout ce qu'on souhaite à Generali Artic Observer au mois d'avril. Et surtout, de ne pas faire le kangourou !
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Retrouvez les projets de Jean-Louis Etienne, ici.
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