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Cœur de chantier (25) : Florance

Jean-Jacques Pont : «Le kit ne m’a pas quitté !»

Alors qu’il était destiné à une carrière de métallurgiste, Jean-Jacques Pont découvre la mer avec le service militaire : après un parcours chaotique entre livreur de meubles, monteur de maisons en bois, loueur de vélos, aménageur d’intérieur, constructeur de décors de cinéma, il se lance dans la construction navale sur la Rance. Une formation autodidacte qui lui a permis de toucher à de nombreux métiers et de réaliser un monotype de Chatou, puis un 12 m2 du Havre avant de créer sa propre gamme de petites unités en contreplaqué stratifié : Patapon, P4, Héron…
  • Publié le : 31/01/2016 - 00:01

Jean-Jacques PontJean-Jacques Pont est un autodidacte de la charpente marine. Mais les réalisations qu’il a déjà effectuées démontrent sa maîtrise du bois et la qualité de finition requise pour construire ou restaurer un bateau.Photo @ Dominic Bourgeois

Voilesetvoiliers.com : Vous êtes un vrai autodidacte !
Jean-Jacques Pont : Je ne suis pas né dans ce milieu de charpentier naval, ni même au bord de l’eau ! Je viens de la banlieue parisienne et j’adorais le motocross : il y avait un terrain à côté de chez moi à Cormeilles-en-Parisis. Et j’étais fasciné par le bois, mais mon père m’avait dit qu’il n’y avait plus de métier dans cette voie, alors je me suis tourné vers la soudure dès mon enfance en 1975. Et c’est vrai qu’il n’y a presque plus de menuisier en France et presque aucune entreprise qui fabrique des meubles… J’ai donc fait un CAP chez Simca, à Poissy, puis j’ai appris l’ajustage, le fraisage, le tournage, le travail sur le métal. Dès que j’ai eu seize ans, j’ai réalisé des plans, des épures, j’ai appris la précision au centième, le dessin industriel : cela m’a servi après pour retaper une maison, construire des bateaux, faire de la maçonnerie, de la plomberie…

Chantier Florance-SittaLe 12m2 du Havre retrouve ses lettres de noblesse grâce au dynamisme de son association : une soixantaine de voiliers avaient été construits dès 1924 selon la jauge imaginée par Gaston Grenier. Photo @ Chantier Florance

Voilesetvoiliers.com : Vous faites donc une formation en deux ans dans la métallurgie…
J.-J.-P. : Le CAP se faisait en deux ans, mais dès que j’ai eu dix-huit ans, je suis parti de l’école parce que cette mentalité de blouse blanche, de cravate, de cheveux courts ne me plaisait pas. J’étais pourtant l’un des meilleurs de la promotion et je pouvais envisager un poste à responsabilités dans une entreprise. J’ai devancé l’appel du service militaire et je suis parti sur un navire de la Marine, dans l’océan Indien. Et j’ai découvert La Réunion au départ de Brest, la navigation, les quarts, la veille optique : j’ai commencé à aimer le bateau et, à vingt ans, j’ai eu envie de m’en acheter un pour faire le tour du monde.

Chantier FloranceUn P4 en construction avec la technique du cousu-collé : les panneaux sont liés par un fil plastique d’électricien, puis sont réalisés un joint congé à l’intérieur et un taffetas de verre extérieur. Photo @ Dominic Bourgeois

Voilesetvoiliers.com : Retour en banlieue parisienne à l’issue de ce service militaire...
J.-J.-P. : Sans diplôme… J’ai voulu terminer ma formation en passant mon CAP de métallier à Gap. Mais finalement, je n’aimais pas le métal qui est froid, qui coupe, qui est bruyant. Je suis donc retourné à Paris comme livreur de meubles de bureau pendant six ans, puis je me suis mis à mon compte dans ce secteur pendant six autres années. Je gagnais bien ma vie : cela m’a permis de reprendre la course à moto, mon rêve. Et comme je suis né à Dakar, je voulais faire le Paris-Dakar… Mais dans mon club, tout le monde m’a dit que c’était trop cher, trop dur, pas drôle. J’ai quand même disputé le Rallye de l’Atlas, au Maroc, en 1989 que j’ai terminé ! Puis j’ai acheté un pied-à-terre en Bretagne avec l’idée de m’y installer cinq ans après.

Voilesetvoiliers.com : Et vous y êtes venu plus tôt que prévu…
J.-J.-P. :Je ne supportais plus Paris : je travaillais pour mon ancien patron avec mon véhicule et je montais des meubles en kit avec un employé – maintenant, je vends des bateaux en kit ! Donc en 1994, j’ai pris un congé d’un an pour retaper ma maison sur la Rance ; j’avais des amis dans la région et mon père était de Brest : la Bretagne, ça me parle ! Il y a de la force, du tempérament, du caractère, le sens de la fête. Puis en 1995, j’ai fait de la location de vélos sur l’île de Bréhat. C’était un havre de paix et j’ai rencontré plein de gens. J’ai enchaîné par une formation en menuiserie à Morlaix. Je voulais faire ce que j’aime : travailler le bois. J’ai pu faire un stage chez un entrepreneur qui construisait des maisons rondes en bois qui tournent sur elles-mêmes. Puis j’ai bossé dans le bâtiment, pour les décors de cinéma puis pour aménager des remorqueurs. Je suis parti en Belgique en 2000 pour travailler sur un vapeur de 80 mètres de 1921, le Delphine.

Chantier Florance-SittaSitta, une très belle réalisation pour laquelle Jean-Jacques Pont n’a pas compté toutes ses heures passées à finaliser ce 12m2 du Havre sur plans Bruno Jeanson. Photo @ Chantier Florance

Voilesetvoiliers.com : C’est alors que vous vous tournez vers le bateau.
J.-J.-P. : Le bateau, c’est une forme d’art : il n’y a que des courbes, des formes complexes et c’est extraordinaire de partir d’une planche plane pour la mettre en place. Et à l’arrivée, il y a un bateau qui flotte ! J’avais découvert dès 1984 les premières fêtes maritimes, navigué en 1986 sur un langoustier à Douarnenez. J’adorais cette ambiance et ces bateaux de travail. J’avais un petit canot de 3,50 mètres sur la Rance que javais bricolé et avec lequel j’ai appris la voile tout seul, et en croisière autour de la Bretagne avec des amis.

Voilesetvoiliers.com : En 2004, vous suivez un stage de charpentier de marine...
J.-J.-P. : À Auray, mon troisième stage de formation. J’ai travaillé pendant cinq mois dans deux chantiers navals, puis je me suis mis à mon compte. Je ne pouvais pas attendre, j’avais quarante-cinq ans ! On dit que pour être charpentier de marine, il faut dix ans de pratique : aujourd’hui, je les ai… Parce que c’est un métier qui fait appel à moult compétences en électricité, en plomberie, en peinture, en accastillage, en stratification. J’ai monté mon chantier parce que j’avais constaté que dans chaque zone géographique, il y avait un bateau local : le Cormoran en baie de Morlaix, le Guépard dans le golfe du Morbihan, le Tofinou sur l’île de Ré… Je voulais donc fabriquer le monotype de la Rance ! Et j’ai appris qu’il y avait un monotype nord-breton : le Chat.

Chantier FloranceTrois des bateaux réalisés ou remis en état par Jean-Jacques Pont : une Caravelle refaite à 70 %, un Cormoran de 1936 restauré avec son pont réentoilé avec ses lattes en pin d’origine, le monotype de Chatou construit en 2006.Photo @ JJ Pont

Voilesetvoiliers.com : Mais vous construisez un monotype de Chatou !
J.-J.-P. : Grâce au Chasse-Marée, je suis entré en contact avec l’association Sequana qui avait retapé un Chat et qui avait les plans. Et quand je suis passé les voir, j’ai découvert le monotype de Chatou : cela ressemblait fort aux voiliers de course, très large, très plat, très moderne, très proche des scows… Alors j’en ai construit un en 2006 ! J’ai appris le métier presque tout seul et je l’ai fini sans client. Mais on surfait encore sur la décennie d’engouement pour les bateaux classiques en bois et la crise est arrivée en 2007 : en plus, le monotype de Chatou est particulier car on est au ras de l’eau. J’ai eu un succès d’estime, mais ça n’a pas marché malgré une construction en strip-planking avec un moule.

Voilesetvoiliers.com : Vous vous installez alors à Plouër-sur-Rance, dans un nouveau bâtiment…
J.-J.-P. : Il fallait que j’aie un véritable atelier : j’ai vendu ma maison pour agrandir ce chantier à 330 m2 en septembre 2007. Mon associé est parti après avoir construit une maison en bois, remis en état un bateau en bois, parce qu’il n’y avait pas assez de travail, mais aujourd’hui, ça marche ! Quand on crée un chantier naval à trois kilomètres de la Rance, ce n’est pas simple de se faire connaître. J’ai commencé à retaper des Caravelle, des petits canots, puis j’ai construit une périssoire à partir de plans sommaires. Et en 2012, j’ai réalisé le Sitta, un 12 m2 du Havre sur plan Bruno Jeanson. La jauge est assez ouverte puisque les bateaux peuvent mesurer de 5 à 8 mètres, parce qu’ils sont limités par la surface de voile, avec un minimum de lest et un minimum de largeur.

Chantier Florance-PataponLe Patapon marque la volonté de Jean-Jacques Pont de proposer une alternative esthétique et performante pour les enfants et les adolescents.Photo @ Chantier Florance

Voilesetvoiliers.com : De là vous est venue l’idée de construire des bateaux spécifiquement pour la Rance et les environs ?
J.-J.-P. : Je préfère réaliser que réparer ou entretenir, comme tous les charpentiers de marine je suppose ! Je rêve ma vie et je vis mes rêves : je veux faire ce que j’aime… J’ai fait des doris de 2,80 mètres pour les enfants, parce que c’était un bateau du coin et que le concept était de tirer la plus grande longueur dans une feuille de contreplaqué de 3,10 mètres. Le Patapon découle de cette même idée avec 3 mètres de long sans scarf. J’avais rencontré Jean-Marc Nourry, un ingénieur en mécanique des fluides, qui était venu au chantier pour peindre son trimaran. En discutant, nous avons imaginé ce petit catboat pour les enfants, puis le P4 et le prochain de 5,50 mètres, le Héron…

Voilesetvoiliers.com : Pourquoi ce nom d’oiseau ?
J.-J.-P. : Parce que l’étrave est inversée et il y a un bout-dehors, comme un héron en vol. Et beaucoup de bateaux ont des noms d’animaux : Chat, Loup, Cormoran, Caneton, Courlis, Snipe… Finalement, cela commence à prendre puisque j’ai construit un Patapon et que je finis le cinquième P4. Et le Héron intéresse plusieurs personnes avec ses 5 mètres de long : c’est un day-boat aux lignes modernes pour trois-quatre personnes, avec un mât très centré, une voile d’avant sur bout-dehors, une grand-voile à corne, un cockpit autovideur. Aujourd’hui, avec la découpe numérique, on peut proposer des kits à monter rapidement sans y passer des heures, qui ne coûtent pas cher, aussi facile à réaliser qu’un meuble Ikea. En plus, les formes à bouchain reviennent à la mode et le contreplaqué s’intègre parfaitement avec un devis de poids très léger. Le premier exemplaire du Héron devrait être mis à l’eau en septembre.

Chantier Florance-P4Le P4 est un petit catboat dériveur qui s’inspire du Laser mais avec une construction très simple en contreplaqué, réalisable en kit.Photo @ Chantier Florance
 

Pour aller plus loin : découvrez l'essai complet du P4 dans Voiles et Voiliers n° 540 actuellement en kiosque.

 

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