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Imoca Charal 3e génération

Jérémie Beyou mise sur l’homme et sur le foil

Le nouvel Imoca Charal de Jérémie Beyou à peine mis à l’eau mardi 21 août à La Forêt-Fouesnant, c’est dans son nouveau port d’attache de Lorient, où il venait d’être mâté, qu’ont débuté vendredi une série de tests de traction ou de retournement proches d’une séance de torture savamment orchestrée.
Pas de quoi émouvoir pour autant le skipper aux multiples victoires qui préfère évoquer un « passage obligé » pour son 60 pieds IMOCA à foils de troisième génération, tout en évoquant les tenants et les aboutissants de son défi principalement axé sur le prochain Vendée Globe.
  • Publié le : 25/08/2018 - 09:17

Jérémie Beyou mise sur l’homme et sur le foilCharal, l'Imoca noir et argent de Jérémie Beyou, a rejoint son port d"attache de Lorient.Photo @ Nicolas Fichot

Vendredi, 11 heures -Bassin principal de La Base, à Lorient - Autour du rutilant Charal, coque noire et argent avec son fier taureau fonçant vers la proue en guise de casaque, des 40 pieds, d’autres IMOCA, quelques Mini de retour des Açores, deux Ultim ou Kriter V tirent sagement sur leurs amarres. Sur les ponts, c’est le calme des jours sans grandes courses imminentes. A bord de l’engin de Jérémie Beyou, en revanche, c’est l’effervescence des grands jours.

Ils sont plus d’une quinzaine à bord, dont le triple vainqueur de la Solitaire Urgo Le Figaro qui a «fait 3» au dernier Vendée Globe derrière son complice Armel Le Cléac’h et le Gallois Alex Thomson. Il y a là le boat-captain de Charal et les préparateurs du team mais aussi des ingénieurs venus d’ailleurs. Sur le pont, des mallettes, partout ou presque. Ouvertes. On y prend, on y remet de drôles de capteurs qui sont fixés ci et là, provisoirement, entre la coque et le gréement. Viennent les ordres : «Vas y sur la bastaque bâbord !». Sous la casquette du cockpit, on mouline à tout va. «Encore ?». «C’est bon ! Combien ?» Et les chiffres, en tonnes, s’égrènent sur le pont, qu’on note aussitôt sur des tableaux de papier puis à la batterie d’ordinateurs posés à l’entrée du cockpit.

Test de retournement

«Tout doit être testé. C’est la phase des essais de traction, explique calmement Jérémie Beyou tout en scrutant d’un œil pas vraiment inquiet, apparemment, le haut de son mât sur lequel viennent tirer les uns après les autres bastaques, haubans et autres étais. Demain, se sera le test de retournement à 90°. Après commenceront les calculs de jauge».

Pour le calcul des jauges, d’ailleurs, Jérémie se dit «confiant» : «On le saura vite en chiffres précis mais franchement, Charal est bien dans ses lignes. Même avec toute l’équipe à bord et du matériel en plus, le tableau arrière sort bien, comme prévu. Et le brion, devant, il est pile-poil comme nous l’espérions. Oui, il est bien dans ses lignes. Ca se voit vite, d’ailleurs, un bateau bien posé sur l’eau, croyez-moi !».

Jérémie Beyou mise sur l’homme et sur le foilPour ne pas s'user les nerfs pendant les 18 mois du chantier, Jérémie Beyou est allé participer à la victoire de Dongfeng à la Volvo RacePhoto @ Nicolas Fichot

Et le skipper de revenir sur le succès du chantier de son Charal chez CDK Technologies à La Forêt-Fouesnant. «Un projet d’une telle ampleur, 18 mois de labeur pour tout un team, et zéro retard au final, c’est assez rare. Mieux ! Il est à l’eau à la date prévu avec tout son équipement. C’est encore plus rare. Deux jours après sa mise à l’eau, il est fin prêt ou presque».

Pas de «jambe en moins»

Inconsciemment mais sans aucune moquerie, Jérémie Beyou, en prononçant ces derniers mots, ne peut s’empêcher de jeter un regard vers son plus proche voisin de quai, l’IMOCA La Fabrique, (plan Finot-Conq ex Brit Air et Macsf lancé en 2007) qui fut livré le mois dernier au même endroit mais avec un seul foil, le bâbord, l’autre ayant connu un souci de fabrication qui obligea son skipper suisse Alain Roura, à courir la récente Drheam Cup avec « une jambe en moins », ou presque. Depuis, le mal a été réparé et Jérémie s’empresse de compatir à cet aléa.

Charal, lui, a ses deux jambes. Tip et shaft réunis, elles sont immenses et le skipper précise que «c’est normal. Ce bateau, c’est la troisième génération des IMOCA à foils. Il a été spécialement conçu pour ses foils». C’est le cabinet VPLP qui a signé cette carène mais Jérémie Beyou admet volontiers qu’il «assume complètement ce défi du foil à 100 %».

«Je sais que certains trouvent cela osé, ajoute le skipper. C’est vrai qu’il y a le risque d’en perdre un, ou deux, et de se retrouver handicapé pour le restant de la course. Et de se faire doubler par ceux qui auront gardé de la puissance de carène. Mais si on ne prend pas des risques, on ne progresse pas vraiment. Pour gagner, il faut aussi savoir oublier les plans B et autres discours prudents».

Et Jérémie Beyou d’ajouter que «sur le dernier Vendée Globe, pour 7 bateaux à foils, donc 14 foils, il n’y en a eu qu’un seul de cassé (celui de Hugo Boss d’Alex Thomson). 1 sur 14, c’est un risque à prendre, non ?».

Le «pari sur l’homme»

Ce n’est pas, d’ailleurs, sur le sujet du risque matériel que celui qui ne craint pas de vite se faire surnommer «le taureau» préfère s’étendre. C’est plutôt sur la composante «humaine» de son défi qu’il s’épanche volontiers.

Jérémie Beyou mise sur l’homme et sur le foil"Un bateau bien dans ses lignes, ça se voit rien qu"en regardant le brion" explique volontiers Jérémie Beyou.Photo @ Nicolas Fichot

«En IMOCA, dit-il ainsi, on a trop tendance ces derniers temps, je trouve, à se focaliser sur la technique et la machine. Je fais aussi le pari sur l’homme. Pendant les 18 mois de ce chantier, par exemple, l’erreur, je crois aurait été pour moi de me scotcher sur la fabrication pas à pas».

«Bien sûr que j’ai tout suivi, de très prés. Mais j’ai voulu aussi parer à mes impatiences et à mes impuissances sur ces phases là pour continuer à progresser de mon côté aussi. Ma participation à la Volvo Ocean Race sur Dongfeng par exemple, c’était excellent. C’est usant, sinon, de ronger son frein. Du stress et des efforts inutiles quand on est moins utiles que d’autres».

«Je travaille sur des programmes physiques, dit encore le patron de Charal. Sur les phases de sommeil, de repos. La gestion des breaks. C’est primordial de progresser aussi à ce niveau. A terre, pour gérer un team de 30 personnes en aidant chacun à donner son maximum. Et en mer, surtout seul, sur du long terme, comme au Vendée Globe. Dans les deux cas, on a le droit de craquer. Mais il faut savoir contrôler cette panne humaine. Sinon, c’est le burn-out. Dans notre univers aussi, un jour, ça arrivera, les burn out. Ne pas y penser, c’est plus risqué que de perdre un foil !».

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