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CŒUR DE CHANTIER (32) : BLACK PEPPER

Michel Douville de Franssu : «Black Pepper reste une grande famille»

Ancien ingénieur agronome travaillant dans la transformation des matières aromatiques pour la parfumerie, Michel Douville de Franssu a quitté ce milieu particulier il y a une dizaine d’années pour se lancer dans le domaine de la construction navale. Après de grosses désillusions, le voici à la tête du chantier Black Pepper. Une entreprise produisant de magnifiques unités sportives liant luxe et high-tech. Une niche débordant de projets.
  • Publié le : 21/08/2017 - 00:01

Michel Douville de FranssuImmergé dans l’industrie de la fragrance une partie de sa vie, Michel Douville de Franssu a voulu donner un nouveau parfum à son existence il y a de cela plus d’une dizaine d’années. Sont alors nés le chantier Black Pepper et la «Code attitude».Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Votre parcours dans le monde de la plaisance est quelque peu atypique ?
Michel Douville de Franssu :
Je suis né et ai vécu en Afrique jusqu’à mon Bac en 1977. J’y pratiquais la voile en dériveur. En arrivant en France, j’ai rapidement pris goût à la chose, allant comme beaucoup de monde en école de voile pendant les congés. Ayant un cursus d’ingénieur en agronomie, je suis allé au Havre pour suivre une spécialisation en agronomie tropicale. C’est là-bas que j’ai commencé à faire de la croisière et de la régate en équipage, à n’importe quel moment de l’année. C’était l’époque des Quarters, des protos Berret. Tout cela était bien sûr pour le plaisir, il n’y avait rien de professionnel. En terminant mes études, j’ai travaillé quelques temps dans l’industrie de la parfumerie et des arômes. J’ai créé ma propre affaire en 1997-98. Une société spécialisée dans la transformation des matières aromatiques pour la parfumerie. La transformation de ce que l’on appelle les arômes bruns : café, cacao, vanille et poivre. Avec des usines un peu partout dans le monde. A Madagascar, à Grasse, en Europe de l’Est, en Afrique du Nord. En 2006, j’ai vendu mon affaire à un groupe allemand, un de mes principaux clients. J’avais alors 46 ans et je demandais ce que j’allais pouvoir faire par la suite.

Voilesetvoiliers.com : C’est à ce moment-là que débute votre nouvelle vie professionnelle ?
M.D.F. :
Assez vite, avec un certain nombre de copains, je me suis décidé de me lancer dans la construction de bateaux de plaisance. A l’époque, j’avais encore une implantation assez importante à Madagascar. J’y ai créé un chantier qui s’appelait Black Pepper et qui fabriquait des bateaux à moteur. Ces Tender Fish, dessinés par l’architecte nantais François Lucas, étaient de jolis bateaux de 9 mètres en polyester destinés à la pêche en mer. Plutôt luxueux, avec un pont en teck, des finitions en bois vernis, la sellerie en cuir. Le marché était assez intéressant dans l’océan Indien. Entre Madagascar, la Réunion, les Comores ou les Seychelles. Nous en avons vendu une cinquantaine dont une petite dizaine en Europe. Mais nous nous sommes rendus compte assez rapidement que le marché du bateau à moteur était assez compliqué, avec une concurrence vraiment raide face à notre produit relativement cher. Finalement, j’ai cédé ce chantier en 2010. Mais dès 2008, nous avions commencé à travailler sur le projet d’un bateau à voile. Après deux ans de mûres réflexions, nous avons opté pour un dayboat de luxe, high-tech. Un bateau performant avec une construction carbone, un look un peu vintage avec des finitions luxueuses. C’était le Code 0. Nous avons travaillé avec Romaric Neyhousser, un architecte originaire du bassin d’Arcachon et l’avons construit au chantier naval de Larros qui était tenu à l’époque par Thierry Éluère. Un chantier d’où étaient sortis de nombreux bateaux de course. Des 60 pieds, des mulicoques.

Code 0Le Code 0 a été le premier voilier lancé par Black Pepper. Depuis l’an dernier, sa version racing, le Code 0 Spirit, propose une unité plus puissante et plus raide pour la régate tout en conservant une silhouette néo-classique.Photo @ Joka Gemesi

Voilesetvoiliers.com : Vous devenez propriétaire de ce chantier en quelle année ?
M.D.F. : Ce chantier maîtrisait bien la technologie des matériaux composites et les mises en œuvre. Quand Thierry a décidé d’arrêter, je l’ai acheté. Une expérience douloureuse. 2009-2010, c’est d’abord l’époque post krach financier. Le marché du nautisme est en forte régression. Il nous a été difficile de développer la marque dans un marché haut de gamme qui n’était pas porteur du tout. Nous avions produit trois Code 0 mais il fallait trouver du boulot pour le chantier. Mais la construction de bateau de course est juste un métier épouvantable. Il faut d’abord avoir l’architecte qui conçoit des bateaux qui gagnent. Ensuite, il faut un skipper avec un sponsor. C’est surtout des budgets difficiles. Et là, il devient compliqué de payer ses salariés et ses charges. Très vite, j’ai su qu’on allait nulle part. Thierry avait à titre personnel une bonne réputation, un savoir-faire et surtout un réseau relationnel qui faisait qu’il arrivait toujours à trouver des projets. Nouveaux dans le métier, c’était impossible pour nous. Il y avait en face la concurrence de CDK, Multiplast à Vannes, Décision à Lausanne. Nous avons donc décidé d’abandonner pour ne pas user nos nerfs et nos finances pour rien. On en est quand même ressorti à poil après avoir réglé une quinzaine de licenciements. Nous avons cédé les bâtiments d’Arcachon à Guy Coach.

Code 2Une gageure pour le jeune chantier, proposer un 60 pieds. Cette magnifique unité inspirée des carènes de dernière génération des IMOCA, est destinée à la grande croisière et à la course offshore. Si ses équipements intérieurs se veulent sobres, le Code 2 demeure un bateau d’exception aux performances appréciées. Photo @ Joka Gemesi
Voilesetvoiliers.com : Le projet Black Pepper continue malgré tout ?
M.D.F. : Nous avions les Code 0, les moules et des projets. Nous sommes venus nous installer en région nantaise. A Bouaye exactement. Nous y avons développé le Code 0 jusqu’en 2012. La marque ayant de plus en plus de notoriété. A l’époque, des clients nous demandent de réfléchir à un 40 pieds. Dans l’esprit des Class40 mais dont la jauge interdit le carbone. Nous sommes donc passés au Code 1. Les premiers bateaux étant livrés en 2013. Simultanément, j’ai racheté une marque de l’île de Ré qui s’appelait Bahama Boat et qui fabriquait des canots automobiles de 20 et 23 pieds. Sur la base du 23, j’en ai fait le Tender 24, un joli runabout qui depuis a évolué, dans l’esprit des Chris Craft des années 30. En 2015, nous avons pris la décision de construire un 60 pieds pour un client. Un Code 2. Comme pour le Code 1, c’est Marc Lombard qui l’a dessiné. Il s’était bien imprégné de l’esprit de notre marque. Ce Code 2 est mis à l’eau en avril 2016. Parallèlement, la notoriété de Black Pepper est devenue de plus en plus importante avec une demande particulière pour un petit bateau. C’est là que nous avons lancé en même temps le Code #. Imaginé par moi au début au niveau du design, il a également été dessiné par Marc Lombard et deux de ses collaborateurs, Éric Levet et Henri-Paul Shipman. Depuis, nous en avons vendu une dizaine en un peu plus d’un an. Comme notre production devenait de plus en plus importante nous sommes venus nous installer à Sautron, dans un chantier plus grand.

Tender 24En attendant le Tender 30, le Bahama 24 demeure un canot automobile chic aux allures vintage ayant fière allure sur les plans d’eau apaisés.Photo @ Black Pepper
Voilesetvoiliers.com : Tout est produit chez vous ?
M.D.F. : Nous sous-traitons assez régulièrement des grosses pièces en composite pour éviter de surcharger le chantier dont la surface de production fait moins de 400 m2. Cela permet de concentrer les forces vives, cinq personnes, sur les assemblages et les finitions. Tout est produit en infusion sous vide. Nous sous-traitons aussi l’électricité, l’électronique, la motorisation et les gréements. Ces sous-traitants venant chez nous car nous restons assez fidèles. Pour les voiles standard, elles viennent maintenant de chez X Voiles à La Baule. Celles high-tech venant de chez North. L’accastillage est presque exclusivement Harken. La sellerie est signée Patenotte à Saintes. Les ficelles à nos couleurs et sur mesure sont confiées la corderie Lancelin. Pour les gréements dormants et mâts, c’est Axxon. Enfin, nous équipons depuis deux ans toutes nos unités en coinceurs Constrictor de chez Cousin. Un produit extraordinaire. En général, j’ai besoin de travailler avec des personnes souples mais surtout créatives. Capables de faire du custom car chez nous il n’y a pas deux bateaux qui se ressemblent.

Code #Lancé en 2016, le Code # de 8,20 m et sa carène à bouchains a déjà fait le bonheur d’une dizaine de clients. Développé par le skipper Armel Tripon, cette unité devrait avoir prochainement une classe spécialement dédiée.Photo @ Joka Gemesi
Voilesetvoiliers.com : Vous restez dans une niche ?
M.D.F. : Il est important que nous restions dans un secteur haut de gamme. Ce n’est pas seulement le luxe, nous devons aussi rester dans le high-tech. Avec la même filiation dans l’esprit de Black Pepper. A la demande de nos propriétaires, nous abandonnons peu à peu le côté vintage pour des bateaux plus orientés vers la régate. Des bateaux planants, avec des carènes plus tendues, des maîtres baux plus larges par exemple. Comme nous sommes un chantier jeune, à chaque lancement de nouveaux produits, il y a un temps de latence dans la montée en puissance des nouvelles unités. Je l’évalue à deux ans pour que cela devienne intéressant. Tout en sachant qu’en étant artisans, nous n’avons aucune aide, ni des banques, ni des collectivités locales, des régions. Certains par exemple dans la région rochelaise en bénéficient. Nous, pas un centime ! Les quinze associés que nous sommes dans le chantier Black Pepper sont fiers des 35 bateaux produits qui actuellement naviguent depuis 2010. 80 % de ces unités étant en France. Pour nous, l’export coûte une fortune. Le Code 0 correspond à l’esprit de la côte Est des Etats-Unis et aurait un vrai succès. Mais il faut financer tout cela. Il faut fabriquer des modèles de démonstration et les envoyer là-bas, il faut un distributeur local, participer à des salons et rapatrier les unités si on ne les vend pas. Cela est très onéreux. Même si nous avons des demandes au Japon, aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande, cela reste compliqué sachant que nous assurons le service après vente nous-mêmes.

Voilesetvoiliers.com : Comment définissez-vous vos produits ?
M.D.F. : Notre clientèle est exigeante. Nous voulons faire de jolis bateaux, techniquement à la pointe de ce qui se fait, mais nous ne voulons pas que cela soit des caravanes. Je n’ai pas envie de doubler le poids du bateau pour plus de confort. Ajouter du vaigrage ou coller du molleton partout. Je ne veux pas être Amel ou Wauquier. Je veux que cela reste simple, avec à l’intérieur un look semi-industriel. Un peu dans l’esprit des bateaux de course. Je viens par exemple de faire l’aller-retour pour la semaine d’Antigua sur le 60 pieds. Six semaines en mer sur un bateau malgré tout confortable pour le voyage et surtout performant. Cet esprit plaît à nos clients.

Code 1A la demande de certains de ses clients, le chantier Black Pepper a lancé ses premiers Code 1 en 2013. Un 40 pieds signé par le cabinet d’architecture navale de Marc Lombard. Une nouvelle version avec foils est annoncée pour 2018.Photo @ Joka Gemesi
Voilesetvoiliers.com : Black Pepper regroupe une grande famille ?
M.D.F. : J’attache énormément d’importance à l’état général de la flotte. Nous intervenons en permanence sur les bateaux pour des soucis de cosmétique ou de réglage. Même les premières unités de 2010. C’est là ma meilleure publicité. Quand on achète un bateau chez nous, on achète un service après-vente mais oui, on appartient à une famille. Sur les 35 propriétaires, 30 sont devenus mes amis et je navigue avec eux. Ils s’écrivent, naviguent ensemble en compétition

Voilesetvoiliers.com : Quels sont les projets ?
M.D.F. : Dès le mois de septembre, avec le succès du Code #, il va falloir que je m’occupe de créer une classe one design. Il va falloir aussi repenser le Code 0. Même si l’an dernier nous avons lancé une version Racing de ce bateau pour lui donner un nouveau souffle. Avec une quille un peu plus profonde et plus lourde, un mât plus long, une grand-voile à corne, des bastaques. Il nous faut repenser à un nouveau Code 0. Je suis persuadé que nous sommes comme dans le milieu automobile, les modèles ont une durée de vie limitée. Sauf pour les modèles anciens comme les Requin, les Dragon ou même les J 80. Sinon, et c’est un scoop, nous allons relancé un Code 1 mais cette fois-ci avec des foils. Nous espérons la mise à l’eau du produit au printemps 2018. Et il y aussi un projet de canot automobile, un Tender 30, un bateau adapté à notre clientèle méditerranéenne, capable de passer dans le clapot. Idéalement, j’aimerai le proposer aux différents salons de l’automne 2018. Pour finir, nous sommes dans la phase d’étude d’un Code 3. Un bateau de 85 pieds en carbone car nous restons toujours dans notre philosophie.