Actualité à la Hune

15mJI

Belle de jour

Les Voiles de Saint-Tropez concluent le "championnat" annuel de l’Association des 15mJI initié après que les quatre survivants de la grande époque des Classes Métriques aient pu se confronter, pour la première fois depuis près d’un siècle, à Monaco en 2011 : Mariska, Tuiga, Hispania et The Lady Ann ont tous été conçus par William Fife. Lors des Régates Royales de Cannes, nous avons pu courir une manche dans une brise medium à bord de Mariska…
  • Publié le : 29/09/2015 - 14:00

Belle de jourEntièrement restauré aux Charpentiers Réunis de la Méditerranée de 2007 à 2009, Mariska (D1) a retrouvé son gréement d'origine, toutes les membrures et les varangues ont été remplacées et les matériaux les plus nobles ont été utilisés : iroko, spruce, pin dOregon et teck pour le pont.Photo @ Gilles Martin Raget-Sea & C°

En cette fin de XIXe siècle, la bataille fait rage entre les « plats à barbe » et les « couloirs lestés », deux conceptions radicalement différentes dues aux conditions particulières rencontrées des deux côtés de l’Atlantique. Les Européens avaient adopté la formule dite de 1886 qui laissait libre la surface de voilure mais pénalisait sévèrement la longueur à la flottaison, la largeur et le périmètre (chaîne) : les bateaux étaient donc lourds, étroits, avec de forts élancements et peu de franc-bord, toutes les conditions pour être peu sécurisants.

Auguste Godinet, ingénieur lyonnais naviguant sur le Léman, va ensuite fortement influencer la voile européenne en adaptant la formule aux spécificités du lac mais aussi aux plans d’eau maritimes français. En 1892, il propose une nouvelle jauge qui intègre la surface de voilure mais aussi le périmètre créant des voiliers plus harmonieux en termes de longueur, de largeur et de tirant d’eau. Du côté des États-Unis, Nathanaël Herreshoff crée la Jauge Universelle adoptée en 1903 par le New York Yacht Club qui sera encore utilisée pour la Coupe de l’America en 1920 et sera à l’origine des Class J…

La conférence de Londres

Mais 1906 est réellement le tournant de l’histoire du yachting : la Yachting Racing Association (YRA, ancêtre de l’IYRU, devenue ISAF en 1996) propose en effet en 1904 que les jauges nationales soient prorogées jusqu’en 1907, date à laquelle leur sera substitué un nouveau cadre. En 1905, une conférence à Stockholm vise à normaliser la construction navale, avec des échantillonnages qui seront à l’avenir certifiés par les bureaux du Lloyd’s et de Veritas.

Le 16 janvier 1906, le Langham Hotel of London reçoit pour trois jours les délégations venues de France, d’Allemagne, de Suède, de Hollande, d’Autriche-Hongrie, de Norvège, de Belgique, du Danemark, de Suisse et d’Italie aux côtés des représentants de la Grande-Bretagne. Seuls les Américains n’ont pas fait le voyage… Autour des architectes Charles Nicholson, Alfred Mylne, William Fife, le secrétaire général de l’YRA, Brooke Heckstall Smith dirige les débats qui se transforment vite en monologue : Alfred Benzon développe le concept d’une formule qui pénalise les élancements et les « plats à barbe » et favorise le franc-bord, le déplacement et l’étroitesse.

Belle de jourDessiné par William Fife et construit dans son propre chantier de la Clyde, Tuiga (D3) est un sistership de Hispania, armé en 1909 par le duc de Medinacelli. Racheté en 1994 par le Prince Albert de Monaco, ce 15mJI a été superbement rénové par le chantier Fairlie.Photo @ Benoît Stichelbault-Sea & C°

L’objectif de cette nouvelle réglementation vise à inciter les architectes à concevoir des bateaux plus marins et plus habitables avec des sections modérément creuses. Les délégations de onze pays se retrouvent de nouveau à Londres les 12 et 13 juin 1906 pour entériner cette nouvelle Jauge Internationale et créer une nouvelle association capable de gérer la voile internationalement, l’IYRU. Les signataires ont retenu huit Classes Métriques : 5mJI, 6mJI, 7mJI, 8mJI, 10mJI, 12mJI, 15mJI, 19mJI, auxquels il faut ajouter les 23mJI inspirés par l’America’s Cup…

Un cadre réglementé

En 1907, deux premiers 15mJI sont construits alors que la Yacht Racing Association (YRA) avait décidé de reporter à 1908 les premières confrontations afin de préserver les « 52 Footers » de l’ancienne jauge : Shimna de William Yates (devenu Slec) sur plans William Fife et Ma’oona de Talbot Clifton dessiné par Alfred Mylne, suivis l’année suivante par Mariska de AK. Stothert (plans Fife). Puis au fil des saisons, Anemone II de Philippe de Vilmorin (plans Maurice Chevreux) rebaptisé Danaé, Encarnita du marquis de Cuba (plans Joseph Guédon), Vanity de JR. Payne (plans Fife), Tuiga du duc de Medinacelli (plans Fife), Hispania du Roi d’Espagne Alphonse XIII (plans Fife), Ostara de William Burton (plans Mylne) et Tritonia de Graham Lomer (plans Mylne) devenu Jeano en 1909.

Belle de jourThe Lady Ann (D10) dessiné et construit par William Fife en 1912 a eu la malchance de naître la même année que Istria, le 15mJI radical de Charles Nicholson qui rafla presque tous les trophées cette année-là. Il a été restauré en 1999.Photo @ Yoichi Yabe-Sea & C°

Deux autres 15mJI apparaîtront en 1910 : Sophie-Elizabeth de Léopold Biermann (plans Fife) devenu Beduin et Paula II de Ludwig Sanders (plans Mylne) devenu Cestrian, puis un autre en 1911, Senta du duc Ernst de Saxe-Altenberg (plans Max Oertz). À suivre, deux autres toucheront l’eau en 1912 : The Lady Ann de George Coats (plans Fife) et Istria de Charles Allom (plans Charles Nicholson) et quatre derniers en 1913 : Pamela de Glen Bradley (plans Nicholson), Paula III de Ludwig Sanders (plans Nicholson), Maudrey de Blatspiel Stamp (plans Fife) et Isabel-Alexandra de E. Luttrop (plans Johan Anker). La Première Guerre mondiale sonnait le glas de cette fabuleuse classe métrique… mais une nouvelle unité vit toutefois le jour en 1917, Neptune de S. Klouman (plans Anker).

Belle de jourMesures de coques de la Jauge Internationale Métrique.Photo @ Theo Rye-15 Meter Class

La jauge métrique, et particulièrement celle des 15mJI, s’appuie sur la formule suivante :

15 m = (LWL +B + 1/3G + 3d + 1/3 √ S – F) /2

où « LWL » est la longueur à la flottaison, « B » le maître bau (largeur maximale au pont), « G » le périmètre de chaîne (distance la plus courte entre le livet de pont et le bas de quille), « d » la différence entre le périmètre de chaîne et la forme réelle de la coque, « S » la surface de voile calculée, « F » le franc-bord moyen calculé.

Les règles des 15mJI imposaient aussi un minimum de confort pour que les propriétaires puissent vivre à bord le temps de la saison de course avec une hauteur sous barrots de 1,90 mètre minimum, un plancher de carré de 1,40 mètre de large, quatre couchettes propriétaires et cinq banquettes pour l’équipage, des toilettes et un maximum de quatorze équipiers en course.

Combat de titans

Belle de jourDépart au bateau-comité pour Mariska : le 15mJI devait affronter des yachts classiques beaucoup plus grands lors des Régates Royales de Cannes, en l’absence des trois autres Métriques. Photo @ D. BourgeoisLors des dernières Régates Royales, seul Mariska était inscrit parmi les quatre 15mJI encore en état de naviguer, Tuiga ne passant à Cannes que pour embarquer le Prince de Danemark ! Alors c’est en temps compensé que la « Belle de jour » s’est élancée face au deux Moonbeam, à l’immense Elena, au joli Hallowe’en… L’épreuve avait mal débuté puisque les 220 tonnes d’Elena of London avaient forcé le départ au bateau-comité pour emboutir le bas-hauban de Mariska avec son bout-dehors ! Plus de peur que de mal, mais le 15mJI n’était redevenu opérationnel que deux jours plus tard, l’immense réplique du plan de Nathanaël Herreshoff de près de 60 mètres ayant été disqualifiée.

En montant sur le pont de Mariska, la première sensation ne vient pas tant de la longueur de coque (23,40 mètres) que de la clarté du pont flush : rien ne vient casser les lignes de ce racer au tout petit cockpit de barre, à la descente à peine protubérante et aux quatre clairevoies. Aucun winch : tout est manœuvré aux palans ! Et les écoutes parfois moufflées, sont directement réglées à la main… Il faut donc des bras pour maîtriser les 420 m2 de voilure au près auxquels il faut ajouter un spinnaker asymétrique de plus de 350 m2

Belle de jourHispania (D5) a été conçu par William Fife pour le Roi d’Espagne Alphonse XIII et construit en 1909 par le chantier Karpad Shipyards à Pasajes : il a été remis en état de naviguer en 2011 grâce à la Isla Ebusitana Foundation…Photo @ Christophe Sorenti-Dppi

Une dizaine de nœuds de vent balayent la baie de La Napoule pour le départ de la deuxième manche, des conditions idéales pour Mariska qui s’avère peu lesté par rapport aux autres 15mJI et qui manque de surface de safran pour contrôler ses 35 tonnes de déplacement ! Toute la toile est envoyée : grand-voile aurique, grand-flèche, foc, clinfoc et trinquette… À bord, les seize équipières et équipiers se sont répartis les tâches car il faut tout de même quatre personnes à l’écoute de grand-voile, deux aux bastaques basses, un aux bastaques hautes, deux aux écoutes de voiles d’avant (foc et trinquette), deux autres à l’écoute de clinfoc, cinq à l’écoute de spinnaker, un dans le beaupré, trois aux drisses… Et il faut en permanence régler les voiles pour que le barreur (Seb Audigane) arrive à tenir sa route !

Belle de jourAffalage des plus de 350 m2 de spinnaker sur Mariska ! Près de la moitié de l’équipage doit se précipiter en pied de mât pour récupérer la toile…Photo @ D. Bourgeois

Après un superbe départ au bateau-comité et un virement de bord à suivre, un long bord de près et quelques recadrages finement anticipés par le tacticien (Christian Ponthieu) en fin de bord permettent de pointer en troisième position à la bouée de Théoule/mer où il faut effectuer un gybe-set : la barre dans le coin, la grand-voile légèrement débordée, Mariska enroule dans une large trajectoire la marque au vent pour enchaîner un empannage et un envoi du spinnaker ! Sublime manœuvre où tout le monde ahane pendant que l’équipière en charge de l’écoute (Marie Tabarly) traverse en courant le pont, du cockpit au pied de mât pour border…

Belle de jourÀ l’origine des 15mJI, les spinnakers asymétriques capelés sur le bout-dehors n’existaient pas : tous les yachts envoyaient des focs-ballon sur un tangon au vent avec l’écoute passant entre l’étai et le mât, rendant laborieux les empannages…Photo @ Benoît Stichelbault-Sea & C°

Alors que Moonbeam IV envoie son foc-ballon pour un bord plein vent arrière, Mariska doit enchaîner deux autres empannages pour atteindre la bouée sous le vent. La brise est montée et, pour le bord de près suivant, le clinfoc et le flèche sont descendus avant que le spinnaker soit avalé par huit équipiers sous le vent… Et il faut encore souquer les bastaques à trois équipiers à l’arbalète sur le palan fin, border les écoutes, plier le spinnaker, ranger le flèche qui sera de nouveau envoyé sur le bord de portant final. Mais avec près de dix-huit nœuds de brise, Mariska ne peut contrer la puissance de Moonbeam IV, ni la longueur à la flottaison de Shamrock V et d’Elena of London… Mais il prendra sa revanche le lendemain avec moins de dix nœuds de vent, devançant largement en temps réel toute la flotte !

Un dernier match

Vainqueur de la Coupe d’Automne du Yacht Club de France, un parcours d’une bonne vingtaine de milles entre Cannes et Saint-Tropez, Mariska retrouvait ses trois adversaires habituels en baie de Sainte-Maxime. Les Voiles de Saint-Tropez (28 septembre-3 octobre) sont en effet la dernière étape du circuit de la 15 Meter Class après Majorque (12-15 août), Monaco (9-13 septembre), Portofino (18-20 septembre) ! Il ne manque plus que le cinquième 15mJI retrouvé en Amérique du Sud, Slec (ex-Shimna), le premier des vingt 15mJI construits, qui pourrait prochainement être remis en état de naviguer…

Belle de jourPhoto @ Franck Terlin-15 Meter Class