Actualité à la Hune

Cœur de chantier (23)

Gilbert Pasqui : «Pour que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !»

Avec son franc-parler et son accent pointu, Gilbert Pasqui est un personnage haut en couleurs ! A Villefranche-sur-Mer, où il a installé ses ateliers depuis 1994 sous les voûtes fortifiées, le charpentier de marine et ses compagnons réalisent des espars magnifiques en bois pour les yachts classiques pouvant atteindre cinquante mètres de haut… Son expérience et son savoir-faire cumulé depuis plus de quarante ans, associé à une volonté de former de jeunes apprentis à ses techniques d’assemblages sophistiqués, font du Chantier Pasqui une référence mondiale. Entretien avec un expert.
  • Publié le : 18/08/2015 - 00:01

 

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Moonbeam IV peut porter jusqu’à 500 m2 de toile au près ! Avec ses 75 tonnes de déplacement, ce cotre aurique de 32 mètres dessiné et construit par William Fife III à Fairlie en 1914 est un habitué des Régates Royales et Voiles de Saint-Tropez. Photo @ DPPI-Fabio Braibanti

Voilesetvoiliers.com : Comment en êtes-vous venu à la charpente marine ?
G
ilbert Pasqui : C’est une histoire de famille ! Mon père était contremaître dans un chantier naval niçois (le chantier naval de la Réserve) alors quand j’étais gosse, je voyais ces bateaux en construction et je ne pensais qu’à en réaliser moi aussi… J’ai quitté l’école à quatorze ans, en 1963, pour faire ce métier : mon père ne voulait pas m’embaucher, mais il a été obligé ! J’ai été baigné dans la sciure parce qu’à cette époque, il n’y avait que des bateaux en bois. On ne construisait que de yachts avec la précision d’une machine numérique : on bordait les bateaux sans calfater.

Voilesetvoiliers.com : Vous avez quitté l’école ?
G.P.
: Dès tout petit, j’allais au chantier où travaillait mon père : je faisais de petits bateaux, des maquettes, des carrioles avec des roulements à billes, des cabanes… Je n’étais pas très motivé par l’école ! Mon père m’emmenait voir les régates et la sortie les bateaux du port : toutes ses coques blanches, c’était magnifique. A l’époque, il y avait encore pas mal de courses avec beaucoup d’Anglais. Et il y avait des chantiers dans tous les ports, pour construire des yachts, des bateaux de promenade ou de pêche. La rade de Villefranche était connue pour être depuis fort longtemps un lieu de construction : c’est là qu’ont été réalisées les galères royales ! Et aujourd’hui, il y a deux cent chercheurs du CNRS : c’est la deuxième station océanographique de France. Un paradis pour les scientifiques avec les grands fonds à proximité.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Bona Fide est l’un des plus beaux et des plus rapides yachts classiques de course sur le circuit méditerranéen : ce plan de Charles Sibbick fut construit à Cowes en 1899 et entièrement équipé par les espars du chantier Pasqui.Photo @ Sea & C°-Yochi YabeVoilesetvoiliers.com : Vous avez donc appris sur le terrain comme apprenti…
G.P. : À l’époque, un apprenti faisait dix heures par jour, 60 heures par semaine… J’ai commencé par balayer l’atelier pendant un an : je haïssais mon père, j’étais en colère parce que je ne pouvais toucher un bout de bois ! C’était un gros chantier et je pouvais regarder comment ils travaillaient car, en ce temps-là, les ouvriers ne formaient pas les jeunes, ils ne leur dévoilaient rien. C’étaient des « teignes »… Après une année, je suis devenu « demi-ouvrier » alors que maintenant, quand un jeune a son CAP de charpentier, il travaille tout de suite à l’atelier. Ce qui fait qu’il y a beaucoup plus de bricoleurs que de vrais charpentiers de marine. Ce n’est pas de leur faute, parce qu’il n’y a pas assez de formation sur le terrain.

Voilesetvoiliers.com : Au fur et à mesure, vous avez progressé dans ce métier.
G.P. : Avant de border un bateau, il fallait du temps et de l’expérience : on faisait d’abord des ponts, des roufs. Mon père ne laissait pas faire les autres pour le bordage ! J’habite une région où il y a beaucoup de yachts et encore aujourd’hui, il y a des propriétaires exigeants, avec raison. Il faut approcher de la perfection. Je suis ensuite passé chez Les Charpentiers, à Beaulieu, qui construisaient des Finn en bois moulé : on avait réalisé le bateau des Jeux Olympiques de Mexico de 1968 pour Philippe Soria. C’est à cette époque que j’ai commencé à fabriquer des mâts, des mâts de Finn.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Lelentina, l’un des plus grands yachts classiques superbement restauré au fil des ans : la Méditerranée offre parfois des conditions de navigation difficiles où ces voiliers parfois centenaires sont particulièrement sollicités ! Photo @ Sea & C°-Gilles Martin-RagetVoilesetvoiliers.com : Le bois moulé, c’est totalement une autre technique que le bordage classique !
G.P. : Le patron m’a aussi appris à faire de la voile vers 18 ans parce qu’il participait aux courses du week-end sur des yachts. Mais il a fallu que je parte au service militaire en 1968 et quand je suis revenu, je suis allé chez Sylvestro. Il m’a mis menuisier, mais je ne voulais pas parce que ce n’était pas mon métier. Mon père lui avait fait ses trois dernières coques avant de partir à la retraite : deux plans Stephens (dont Arcadia qui est ensuite resté onze ans à terre et n’a pas fait une goutte d’eau à sa remise à l’eau !) et un dessin de Mauric (Fantasque) en bordé classique. Olin Stephens avait été impressionné : il avait dit que s’il avait un bateau à construire pour lui, il le ferait faire chez Sylvestro !

Voilesetvoiliers.com : Vous commencez ensuite à être charpentier de marine chez Sylvestro ?
G.P.
: Je dois dire que la coupure de seize mois au service militaire a été terrible : je sortais de l’apprentissage et pour reprendre les automatismes, cela m’a obligé à revoir toute la copie. Mais au bout de deux ans, Sylvestro s’était mis dans la tête de construire des coques en polyester sur plans Harlé et de les habiller en bois… Je ne voulais pas faire de plastique alors je me suis mis à mon compte en 1972.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »A bord de Tuiga, l’un des quatre 15 MJI encore en état de naviguer et remarquablement restauré pour le Yacht Club de Monaco, les manœuvres sont complexes et l’équipage doit avoir totalement confiance dans les espars sur lesquels ils crochent la toile… Photo @ Sea & C°-Benoît Stichelbault

Voilesetvoiliers.com : A Villefranche-sur-Mer ?
G.P. : D’abord à Beaulieu. J’ai créé un petit chantier sur le port et j’ai eu du travail tout de suite pour entretenir et réparer. Mais le bois commençait à être mis à l’écart, surtout qu’il y a eu la période aluminium aussi. Il y avait pas mal de chantiers dans les environs qui faisait des Maxi-Yachts de course : pendant des années, nous avons réalisé les emménagements des voiliers en aluminium ou des ponts en teck.

Voilesetvoiliers.com : C’était déjà le chantier Pasqui ?
G.P.
: Oui. Je travaillais avec un artisan qui avait côtoyé mon père : on faisait une bonne équipe ! J’ai aussi fini des bateaux pour Universal Yachting France à Nice, dirigé par le petit-fils de Pouvreau, Guy Fillon. Je suis même allé à Vix, en Vendée. Je construisais aussi mes propres bateaux en bois moulé collé sous vide comme des 50 pieds sur plans Bouvet-Petit dans les années 85, des voiliers rapides pour faire le tour du monde (Isatis, Frig). Mais je ne me suis installé ici, à Villefranche, qu’en 1994. J’ai fait aussi les mâts, bômes, bout-dehors en bois de la goélette Vaka & Moana, de 42 et 38 mètres avec 50m3 de bois, 200m2 de collage, 1,3 tonne de colle ! Nous n’avons pas pu les faire tourner dans le port : il a fallu les flotter pour les finir sur le quai.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Les gréements des yachts classiques encaissent des efforts conséquents car leur conception architecturale ne permet pas d’avoir du pied pour écarter les haubans : se faire prendre par un grain tout dessus peut avoir des conséquences malheureuses… Photo @ DPPI-Thierry SerayVoilesetvoiliers.com : Le collage sous vide, c’est encore une autre technique, avant-gardiste dans les années 90…
G.P. : À la résine époxy depuis 1986. J’ai tout entendu sur ces caractéristiques : trop raide ou trop technique, alors que c’est la meilleure colle ! Au sein du chantier, nous sommes restés plutôt traditionnels avec des membrures en frêne massif (a contrario des Américains qui utilisaient du contre-plaqué) mais avec des technologies avancées et trois plis de red cedar ou d’acajou. Et lorsqu’il y a eu le renouveau des bateaux en bois classiques avec la Nioulargue dans les années 90, les propriétaires cherchaient des chantiers pour restaurer des yachts mais peu de charpentiers avaient l’expérience : je n’ai plus construit de bateaux modernes pour me consacrer qu’aux « vieux gréements ». Depuis, nous avons du travail toute l’année !

Voilesetvoiliers.com : Au début, le travail est essentiellement centré sur l’entretien, la restauration et la réparation…
G.P.
: Nous faisons énormément d’espars depuis 1994 : nous avons dépassé le kilomètre de mât l’an passé, en mètre linéaire ! Nous venons de mâter un joli bateau, L’Hermitage avec un mât de 29 mètres : on a changé le mât aluminium d’origine avec son gréement qui pesait deux tonnes pour arriver à une tonne seulement en bois… On fait du collage creux avec des études préalables en collaboration avec Jacques Fauroux : nous avons mis au point une techniques d’assemblage particulière.

Voilesetvoiliers.com : Pouvons-nous en parler ?
G.P.
: Bien sûr ! Les parois sont calculées grâce à un programme spécifique pour définir les épaisseurs en fonction des efforts, avec l’intérieur du mât octogonal pour augmenter l’inertie de l’espar et un rétreint progressif au fil de la hauteur. Nous cloisonnons aussi l’intérieur pour encaisser les efforts de compression. On construit le mât en deux parties pour poser ces cloisons, puis on assemble avec l’emplacement des ferrures.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Les Régates Royales de Cannes clôturent le Trophée Panerai à la fin du mois de septembre : une cinquantaine de yachts classiques de plus de vingt mètres s’affrontent pendant cinq jours dans la baie de Napoule. Photo @ DPPI-Guido CantiniVoilesetvoiliers.com : Vous avez réalisé nombre d’espars !
G.P. : Depuis l’installation du chantier, nous avons fait les mâts de Moonbeam III, Mariska, Tuiga, Partridge, Moonbeam IV, Bona Fide, Adria, Orion, Hispania, Marga, Lelantina, Amadou, Nin, White Dolphin… Une cinquantaine de yachts classiques. En fait, quand les propriétaires constatent qu’on peu gagner jusqu’à 40 % du poids, ils viennent nous voir ! 300 kilos dans les hauts, sur un 15 MJI, c’est énorme. Et on allège aussi la bôme, le pic, le mât de flèche, les tangons… tout en étant plus rigide. En fait nous avons, avec Jacques Fauroux, amélioré la technique des Anglais qui faisaient déjà des mâts creux depuis la Coupe de l’America. Herreshoff, s’il avait connu le carbone, il l’aurait utilisé ! Rowdy (New-York 40’, dessiné par Herreshoff en 1916) fait dix-huit mètres de coque avec un mât de 27 mètres ! Un mât de trente mètres, il faut tout de même compter six cent heures de travail… Nous avons acquis un savoir-faire qui nous permet d’avoir des clients d’Italie, d’Espagne comme des États-Unis.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Sous les voûtes historiques du port de Villefranche-sur-Mer, là où étaient construites les galères royales du 17ème siècle, Gilbert Pasqui et ses compagnons réalisent des espars parfois de plus de quarante mètres de long ! Photo @ D. BourgeoisVoilesetvoiliers.com : Mais vous continuez à faire de la restauration et de la réparation…
G.P. : On fait toujours du bordé jointif sans calfatage. Car il ne faut pas me parler du bois qui gonfle et qui sèche ! Quand on met un bateau à l’eau, il faut déjà que le bois ne soit pas mouillé. S’il devient une éponge, il ne vaut plus rien. Pour que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre ! Quand l’arbre est coupé, il faut l’isoler de l’eau de mer, de l’humidité et des agressions extérieures. Il faut donc que le bateau soit étanche naturellement (pas de calfatage) et il faut protéger le bois pour qu’il ne prenne pas l’humidité. Déjà, on essaye d’enduire au minimum les coques pour limiter les entrées d’eau, puis on fait un revêtement époxy avant de faire les cycles de peintures : nous faisons tout en All Grip, primer, sous-couches… Et une peinture polyuréthane. J’ai vu des bateaux revenir d’un tour du monde avec une coque comme neuve ! Et pour les propriétaires qui ne peuvent pas consacrer 30 000 € pour une peinture, on utilise de l’épiphane mono-composant.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Lelentina, l’un des plus grands yachts classiques superbement restauré au fil des ans : la Méditerranée offre parfois des conditions de navigation difficiles où ces voiliers parfois centenaires sont particulièrement sollicités ! Photo @ Sea & C°-Gilles Martin-RagetVoilesetvoiliers.com : Et à l’intérieur aussi vous faites un traitement ?
G.P. : On passe un film époxy et une peinture mono-composant grise, comme Riva dans ses bateaux. Sur Vision, l’un des plus rapides de la flotte des 8 MJI que nous avons récupéré en Angleterre avec des trous dans la carène qui avait été stratifiée, nous avons gardé l’ossature et des membrures en lamellé-collé et nous avons refait le bordé, le pont, le rouf d’origine grâce aux plans de Nicholson. Pour respecter les épaisseurs des barrots, des bordés, la surface de la serre-bauquière, parce qu’autrement, il ne passe pas à la jauge. Malheureusement, le propriétaire italien a eu des soucis avec la crise financière et le bateau est toujours au chantier sous bulle depuis trois ans, sur le quai de Villefranche.

Voilesetvoiliers.com : Mais la particularité du chantier Pasqui, c’est que vous avez des ouvriers très spécialisés !
G.P.
: Le problème des chantiers navals, c’est qu’ils n’ont pas eu ou pas pris d’apprentis ! S’il n’y a pas de relève, un chantier ferme… J’ai toujours formé des jeunes. Il y a cinq charpentiers au chantier et un peintre. Tous ont été sélectionnés comme apprentis avant de devenir ouvrier. Et ils possèdent toutes les compétences maintenant : il faut que le bois soit bien préparé, bien sec mais pas trop, bien tracé. Tous nos bois sont passés en étuve, puis stockés deux ou trois ans avant d’être utilisés. Il faut savoir choisir le bois et quand il y a un arrivage, il faut sauter dessus ! On a refait des Riva et on a même gagné le concours de la meilleure restauration à Porto Fino : les Italiens ne croyait pas que c’était un chantier français… Mais ils ont dit : « Pasqui, c’est un nom italien ! »…

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Pour réaliser le mât de Haloween, Gilbert Pasqui est allé en Italie pendant trois jours pour découper ses pièces de bois directement avec son fournisseur. Photo @ DPPI-Guido CantiniVoilesetvoiliers.com : Vous avez donc vos propres fournisseurs de bois.
G.P. : En Italie, en France… Ces fournisseurs ont des machines extraordinaires : quand les grumes sortent de la scie à ruban, il n’y a même pas besoin de raboter ! Quand nous avons fait le mât de Halloween, un espar de plus de trente mètres en Spruce assez compliqué à réaliser, je suis allé directement en Italie pendant trois jours pour ne plus avoir que les « scarfs » (les pièces de bois ne font que treize mètres de long) et les collages à faire.

Voilesetvoiliers.com : Vous continuez à construire des bateaux et à les restaurer ?
G.P. : Construire, non, j’ai arrêté parce qu’il y a déjà suffisamment de travail avec les espars en bois. Mais j’ai plusieurs 6 MJI en restauration sur les quais comme Maoni.

À noter que le Trophée Pasqui, qui rassemble nombre de yachts classiques qui sont passés par le chantier éponyme, se déroulera du 15 au 20 septembre 2015 à Villefranche-sur-Mer.

Gilbert Pasqui : « Si vous voulez que le bois « respire », il ne faut pas couper l’arbre !  »Le Trophée Pasqui, à la mi-septembre, sera l’occasion de rassembler nombre d’unités prestigieuses qui ont été restaurées, réparées ou équipées par le chantier de Villefranche-sur-Mer. Photo @ Chantier Pasqui