Actualité à la Hune

Voiles de Saint-Tropez

Les maîtres du Métrique

En 2017, le Royal Yacht Squadron de Cowes célébrera les cent-dix ans de la Jauge internationale, une révolution dans le monde de la voile qui a vu naître des voiliers aussi prestigieux que les 23m JI comme Cambria, Shamrock, Astra… ou aussi renommés que les 12m JI qui animeront l’America’s Cup de 1958 à 1987, les 6m JI et 8m JI qui rassemblent encore des flottes étoffées lors de leur championnat du monde. Et que dire des 15m JI et autres 10m JI qui font encore le spectacle lors des Régates royales de Cannes ou des Voiles de Saint-Tropez !
  • Publié le : 27/09/2016 - 00:01

Voiles de Saint-TropezLe rideau a beau être tiré sur la Jauge internationale depuis des décades, les Métriques ont encore de beaux jours devant eux avec la multiplication des rassemblements de yachts classiques dans le monde…Photo @ Gilles Martin-Raget Sea & C°

Avec ce nouveau XXe siècle, la plaisance connaît un essor mondial et les yacht-clubs de plus en plus nombreux en Europe et aux Etats-Unis ne manquent pas d’attirer les compétiteurs de tous bords pour en découdre sur leurs plans d’eau. Mais l’intérêt grandissant pour les régates et la présence de yachtmen couronnés et fortunés incite aussi les armateurs à aller titiller des adversaires prestigieux hors de leurs frontières. A Newport, des combats de titans opposent les Defenders du New York Yacht Club face à un persévérant marchand de thé, célèbre pour ses quatre défis successifs : Sir Thomas Lipton. Mais à Cowes, au Havre, à Santander, à Stockholm, à Kiel… des rendez-vous nautiques rassemblent aussi de nombreux yachts qui marquent des tendances architecturales fort opposées. Alors comment juger de la valeur d’un équipage quand des voiliers larges et plats se confrontent à des bateaux étroits et lourds ?

MariskaMariska a été entièrement revisité entre 2007 et 2009 avant de retrouver ses compagnons du début du siècle dernier : c’est le premier 15m JI, construit sur les plans de William Fife en 1908.Photo @ Carlo Borlenghi DPPI

A chacun sa jauge

Quasiment chaque nation maritime possède alors sa propre jauge : les Français affectionnent les «Tonneaux» (1877-1899), les Suisses la jauge «Godinet» (1892), les Allemands la «Sonderklasse» (1899), les Américains «l’Universal Rule» (1903), les Scandinaves les «fin-keels», les Britanniques la «Second Linear Rating Rule» (1898)…  Bref, difficile de faire s’affronter des voiliers aussi différents en termes de formes, de voilures, de déplacements… et de concepts ! Car s’opposent à l’époque plusieurs philosophies du yachting avec des bateaux à dérive et des quillards, des voiliers légers et larges face à des étroits et lourds, de petites unités et les immenses yachts de la Coupe de l’America (Reliance fait 202 pieds HT !), les plans d’eau intérieurs et les clubs maritimes…

TuigaUn franc-bord à faire pâlir un dériveur, un plan de voilure plus démesuré qu’un monocoque IMOCA : il faut des bras pour maîtriser le 15m JI Tuiga !Photo @ Benoît Stichelbaut Sea & C°

Déjà les Français jouent les dissidents avec la formule Méran adoptée en 1901 au Congrès des sociétés nautiques, une jauge qui favorise les déplacements lourds et peu toilés pour barrer la route aux dériveurs et fin-keels, tendance qui apparaît convenir à nombre de nations. Les grands pays maritimes s’accordent à constater que la diversité des jauges adoptées (parfois par un seul club !) ne contribue pas à dynamiser les rencontres internationales : il faut mettre en place de nouvelles structures et écrire une formule valable pour tous. La Yachting Racing Association (YRA, ancêtre de l’IYRU, devenue ISAF en 1996) propose ainsi en 1904 que les jauges nationales soient prorogées jusqu’en 1907, date à laquelle leur sera substituée une nouvelle jauge. En 1905, une conférence à Stockholm vise à normaliser la construction navale, des échantillonnages qui seront à l’avenir certifiés par les bureaux du Lloyd’s et de Veritas.

Le 16 janvier 1906, le Langham Hotel of London reçoit pour trois jours les délégations venues de France, d’Allemagne, de Suède, de Hollande, d’Autriche-Hongrie, de Norvège, de Belgique, du Danemark, de Suisse et d’Italie aux côtés des représentants de la Grande-Bretagne. Seuls les Américains n’ont pas fait le voyage… Autour des architectes Charles Nicholson, Alfred Mylne, William Fife… le secrétaire général de l’YRA, Brooke Heckstall Smith, dirige les débats qui se transforment vite en monologue : Alfred Benzon développe le concept d’une formule qui pénalise les élancements et les «plats à barbe», et favorise le franc-bord, le déplacement et l’étroitesse. L’objectif de cette nouvelle réglementation vise à inciter les architectes à concevoir des bateaux plus marins et plus habitables avec des sections modérément creuses. Les délégations de onze pays se retrouvent de nouveau à Londres les 12 et 13 juin 1906 pour entériner cette nouvelle Jauge internationale et créer une nouvelle association capable de gérer la voile internationalement, l’IYRU (International Yacht Racing Union).

 

Voiles de Saint-TropezDans les années 1920, architectes et propriétaires multiplient les voiliers de course qui sillonnent de plus en plus de plans d’eau dans le monde.Photo @ Gilles Martin-Raget Sea & C°

Les dissidents se multiplient

Les signataires ont retenu huit Classes Métriques (5m JI, 6m JI, 7m JI, 8m JI, 10m JI, 12m JI, 15m JI, 19m JI) auxquels il faut ajouter les 23m JI inspirés par l’America’s Cup. Six bateaux seulement répondant à cette dernière règle seront construits entre 1907 et 1929 (Brynhild II, White Heather II, Shamrock III, Astra, Cambria, Candida). D’ailleurs, si les premières constructions de voiliers métriques débutent avant même l’application de la Jauge internationale, tels Midgard (Max Oertz, 10m JI), Anitra et Thalassa (William Fife, 7m JI), si le Cercle de la Voile de Paris adopte les 6m JI pour la One Ton Cup, les Américains continuent eux de faire bande à part et les Suédois créent la jauge SKR.
Le yacht-club de France invente, lui, les «6,50 m chemin de fer» (6,50 mètres de long, 30 mètres carrés de voilure, 600 kilos de déplacement) suivi en 1909 de la Classe 8,50 m à l’initiative de Louis Dyèvre de la Société des Régates de Vannes… une classe très prisée aussi en Suisse.

Sans compter les séries monotypes qui font fureur sur nombre de plans du monde : North Haven Dinghies aux Etats-Unis (1887), Morbihan (1892) et Monotype de Chatou (1902) en France, Star (1911)… Rien qu’en France, près de soixante séries ont été imaginées entre 1892 et 1939 !
Et si les grands Classes Métriques font le spectacle avec les magnifiques 15m JI tels Ma’oona (Mylne,1907), Hispania et Tuiga (Fife, 1909), Senta (Max Oertz, 1911), Istria (Nicholson, 1912), Neptune (Anker, 1917)… ou les trop rares 19m JI (Norada, Corona, Mariquita, Octavia, Wendula), les 6m JI et 8m JI font leur première apparition aux jeux Olympiques de Londres en 1908 en compagnie des 7m JI et des 12m JI (peu nombreux).

 

Australia-LibertyImage légendaire du 12m JI australien Australia II devançant le Defender Liberty : les Américains se font dérober le plus vieux trophée sportif du monde à Newport en 1983… Un véritable tsunami vélique !Photo @ Carlo Borlenghi DPPI

Les Métriques aux JO

Ils sont de nouveau présents pour les Jeux de Stockholm en 1912 où les frères Jacques et Amédée Thubé remportent, pour la France, la première médaille d’or en voile sur le 6m JI Mac Miche. La Première Guerre mondiale va redistribuer les cartes car nombre de bateaux sont passés à la casse pour récupérer le plomb, ou ont rallié la Scandinavie et ses pays neutres. Au mois d’octobre 1919, l’IYRU se réunit à Londres pour redéfinir la Jauge internationale qui avait été adoptée en 1907 pour une période de dix années. La nouvelle formule se simplifie et les 5m JI, 7m JI et 9m JI disparaissent des tablettes, bientôt suivis par les 23m JI, les 19m JI et les 15m JI (20 unités)…

Les Américains ont finalement aussi adopté la Jauge internationale, mais en 1920 à Ostende pour les jeux Olympiques d’Anvers, ce sont les Norvégiens qui trustent les médailles. Les Classes Métriques seront encore présents aux JO en 1924 (Le Havre), en 1928 (Amsterdam), en 1932 (Los Angeles), et en 1936 (Berlin), la Jauge internationale ayant été une nouvelle fois modifiée (légèrement) en 1933. Au total, plus de cent-cinquante 8m JI ont été construits dans le monde depuis 1907 et plus d’un millier de 6m JI ! Et avec l’adoption des «Twelves» pour l’America’s Cup de 1958 à 1987, le nombre de 12m JI construits a atteint 193 unités… 

CambriaCambria est l’un des très rares 23m JI construits : depuis 1928, le plan William Fife n’a jamais été intégré comme Class-J mais s’est retrouvé transformé en charter, des Caraïbes à la Nouvelle-Zélande !Photo @ Simon Plafrader-DPPI

La formule de la Jauge internationale
La version originelle de 1907
Rating = (L + B + 1/2G + 3d + 1/3√SA – F) / 2
Où :
L = longueur corrigée
B = bau maximum
G = longueur de chaîne passant sous la quille
d = différence de circonférence
F = franc-bord mesuré
SA = surface de voile mesurée

8mJIPlus de cent-cinquante 8m JI ont été construits dans le monde depuis 1907 et cette classe continue à rassembler près d’une quarantaine d’unités lors des championnats du monde.Photo @ Jacques Vapillon Sea & C°

Version actuelle pour les 2.4m JI, 6m JI, 8m JI, 12m JI
Le rating en mètres est donné par la formule :
Rating = (L + 2d - F + √S) / 2.37
Où :
L = longueur mesurée (mètres)
d = différence de circonférence (mètres)
F = franc-bord mesuré (mètres)
S = surface de voile mesurée (mètres carrés).

 

MariquitaA bord de Mariquita, le seul 19m JI construit en 1911 encore à flot lors d’un départ devant Saint-Tropez : il faut au moins une vingtaine d’équipiers pour manœuvrer les 674 mètres carrés de voiles !Photo @ Gilles Martin-Raget Sea & C°