Actualité à la Hune

Brest 2016 (1)

L’histoire du bateau qui n’existait pas

Brest 2016 se déroulera du 13 au 19 juillet prochain. D'ici le début de cette nouvelle édition des fêtes maritimes internationales, voilesetvoiliers.com vous présentera quelques-uns des yachts de tradition les plus intéressants que vous pourrez découvrir sur place. Premier de cette série : le monotype de Cornouaille. Il a fallu cent ans pour que ce dessin de Gaston Grenier de 1902, vainqueur ex-aequo du concours sur plans organisé par le magazine Le Yacht pour le Cercle de la voile de Paris (CVP), soit réalisé ! Sept exemplaires auraient été construits depuis 2002 essentiellement par les stagiaires de l’Atelier de l’Enfer à Douarnenez en respectant la construction classique en bordés d’acajou rivetés cuivre, quille en chêne et espars en spruce, mais chaque unité de ce yacht s’avère différente des autres…
  • Publié le : 11/04/2016 - 15:30

Lady CathSemaine du Golfe en 2009 : Lady Cath dévoile ses formes de carène très modernes avec son tableau arrière très plat et son bouchain prononcé sur la voûte arrière.Photo @ Y. Zedda

Tout commence le 8 février 1902 lorsque le magazine Le Yacht n° 1 248 annonce le cahier des charges d’un troisième concours de plans : «…Nous mettons en concours les plans d’un monotype présentant les meilleures conditions de sécurité, de navigabilité et surtout de bon marché, car le prix de la construction du yacht ne devra pas être supérieur à 1 000 francs.» Et l’article 2 précise que «La longueur maximale de flottaison ne devra pas dépasser 4,50 mètres ; la largeur à la flottaison ne pourra être moindre de 1,50 mètre ; la hauteur du mât, mesurée de la surface de la flottaison à la pomme du mât n’excédera pas 6 mètres ; la surface maximale de la voilure sera de 30 mètres carrés. Un lest fixe de 200 kilogrammes au minimum devra être placé sous ou dans la quille…»

Gabrielle plansLes plans de Gabrielle fournis par Gaston Grenier en 1902 pour le concours d’architectes organisé par le magazine Le Yacht.Photo @ Gaston Grenier

Et d’autres paramètres sont définis, tels le franc-bord minimum (0,35 mètre), l’épaisseur du bordé et des membrures, l’interdiction des bulb keel et sharpies, être manœuvrable par un homme seul et susceptible de prendre part à des régates. L’article 8 indique que le jury «devra néanmoins attribuer les cotes les plus élevées : 1° à la beauté et à l’harmonie des formes ; 2° à la sécurité et 3° à la vitesse», «chaque concurrent pouvant présenter deux projets, même si un seul sera classé, et «chaque plan devra porter un nom et une devise». Enfin, les prix offerts par Albert Glandaz sont, pour le premier une médaille de vermeil et 100 francs, une médaille de vermeil et 80 francs pour le deuxième, une médaille d’argent et 50 francs pour le troisième, et une médaille d’argent pour le quatrième. Et ce généreux «donateur se réserve expressément le droit de faire construire à ses frais tels plans du présent concours qu’il jugera convenable».

 

Ex-aequo pour Gabrielle !

En avril 1902, le magazine Le Yacht n° 1 256 est fort surpris de constater que trente-sept projets ont été déposés ! Et le 17 mai 1902, le n° 1 262 annonce la décision prise par le jury dix jours plus tôt : «1er et 2e prix réunis (ex-aequo) : Gabrielle, plan de M. Gaston Grenier, et Soizic de M. Nelquer. 3e prix : Luna, de M. le comte Emmery. 4e prix : Poisson d’avril n° 1, de M. Gaston de Cominck…» Et le magazine de préciser que «M. Albert Glandaz, non content d’avoir offert très gracieusement les prix de ce concours, a encore ajouté à cette libéralité, en faisant construire à ses frais trois des yachts dont les plans étaient soumis au jury, et ces trois yachts, manœuvrés par de jeunes membres adhérents du Cercle de la voile de Paris, seront l’objet d’une série de courses, à la suite desquelles les vainqueurs deviendront propriétaires de chacun de ces yachts…»

Lady Cath & Mister DogIntense bataille navale qui permet de constater que les deux flèches ont été augmentés en surface par rapport au plan d’origine avec un balestron pour l’écoute.Photo @ L. Edelin

Malheureusement, le généreux donateur a choisi les plans de Soizic dont la construction a été confiée à M. Seyler fils, de Poisson d’avril, à M. Pitre et de la Danseuse, à M. Perre (dessinée par le Suédois Lago Wernstedt). Pourtant, le rapporteur de la commission du concours, M. Loizot de Lerma, indique dans ce même numéro que «le projet de Gabrielle, d’ailleurs fort bien commis, bien tracé et judicieux, est indiqué par l’auteur comme devant coûter un prix de revient de 952 francs… Les premiers et second prix réunis ont été attribués ex-aequo à Gabrielle quille fixe, dessiné par M. Gaston Grenier du Havre, et Soizic, dériveur dessiné par M. Nelquer… D’une part chacun de ces deux bateaux était meilleur dans son genre, et de l’autre, leurs qualités et leurs défauts semblaient se composer réciproquement dans une proportion si faible qu’un choix a paru impossible à faire et qu’il ne restait qu’à leur accorder une même récompense en leur attribuant un rang égal».

Gabrielle silouhetteLa silhouette du monotype de Cornouaille de 1902 montre l’imposante voilure pour une flottaison de 4,50 mètres : dans sa version actuelle, Mister Dog porte avec son spinnaker près de 50 m2 au portant !Photo @ Gaston Grenier

Et de préciser que «Gabrielle, bien qu’elle remplisse d’ailleurs toutes les conditions exigées, ne laisse pas que de présenter quelques points contestables. Naviguant dans une rade ou un estuaire, ce yacht pourrait être obligé d’échouer parfois sans béquiller, et son profil irrégulier ne contribuerait pas à rendre cette opération commode, si elle devait se répéter fréquemment. Disons en passant que ce défaut ne lui est pas absolument particulier, car un assez grand nombre de concurrents ont présenté des plans de quille fixe ayant le même profil moderne que Gabrielle. Ces critiques une fois exprimées, nous avons grand plaisir à nous faire l’interprète des louanges accordées par le jury à l’œuvre de M. Grenier. En dehors du concept judicieux de son monotype, les lignes en sont belles et l’ensemble porte un cachet d’élégance».

 

Un architecte naval amateur

Havrais de corps et de cœur, Gaston Grenier est un régatier assidu et, semble-t-il, redoutable au sein de la Société des petites régates havraises, mais il est avant tout pharmacien aux côtés de son père qui tient une officine au Havre. C’est donc par passion de l’architecture navale qu’il participe au concours organisé par le magazine Le Yacht en 1902, à 31 ans. Et non seulement il dessine Gabrielle (dont la devise est «Multum in parvo», soit «Beaucoup dans un peu»), mais aussi Germaine : «…un seul projet devait être classé dans chaque envoi ; et en raison de cette clause, le second plan envoyé par M. Grenier ne se trouve pas dans la liste de classement, dans laquelle autrement il eût figuré en très bon rang. Ce type, sensiblement moins coûteux que le plan qui a été primé, semble propre à réaliser un agréable petit bateau de promenade en zone maritime», précisait Le Yacht après délibération du jury…

Lady Cath Premières sorties en baie de Quiberon avec Jiji, le célèbre marin de La Trinité-sur-Mer, initiateur de l’association Maoa.Photo @ E. Rousseau

Pourtant, le jeune pharmacien ne semble pas avoir suivi une formation d’architecte naval et, pour son premier coup d’essai, il se fait remarquer par les spécialistes de la petite plaisance française dès 1902. Quelques années plus tard, son père étant décédé, il revend l’officine et se consacre exclusivement aux dessins de petits voiliers de régate et à quelques unités de croisière, voire au 5mJI, 6mJI et 8mJI. Défenseur de la voile populaire, il conçoit ainsi quelques grands succès, tels que le monotype Minima de la Manche ou M.M.M. (1920), Le Chat (1921), le monotype National (1922) sélectionné aux jeux Olympiques de 1924, conçoit la jauge des 12m2 du Havre (1924), le monotype uruguayen (1925), le monotype de Cornouaille (1928) deuxième version, l’Hirondelle (1929)…

Lady Cath & Mister DogPour parfaire le style original de ces monotypes de Cornouaille, les deux bateaux ont chacun leur logo dessiné par Gildas Flahault.Photo @ L. EdelinEn vue de ce concours de 1902, Gaston Grenier fournit au jury une liasse de plans très complète avec un argumentaire détaillé : «Le yacht devant naviguer en rivière ou dans un estuaire, il faut a priori éviter un tirant d’eau excessif, il faut pouvoir virer rapidement, conserver assez d’erre pour ne pas culer par fort courant debout et naviguer dans le clapotis… La voilure de sloop nous a semblé être la plus facile à réduire rapidement sous un grain tout en conservant de la toile en l’air et les qualités de marche au plus près… Le flèche est fort utile en rivière, entre des berges élevées, surtout avec un mât d’une hauteur limitée ; il a aussi l’avantage de présenter des lignes d’air plus développées que celle du haut d’un houari ayant la même surface…»

Construit par les stagiaires de l’Atelier de l’Enfer

Malheureusement, Gabrielle, si elle fut couronnée par le jury, ne fut pas construite et les plans restèrent dans leur carton pendant près d’un siècle ! «J’ai commencé la construction d’un premier monotype de Cornouaille en 1998 pour moi-même en parallèle de l’Atelier de l’Enfer de Douarnenez qui en fabriquait un pour la formation en charpente marine : ce deuxième bateau n’a pas été fini (coque, lest, membrures) et un stagiaire l’a acheté avant de le revendre… Et j’ai mis cinq ans avant de finir le mien (Clandestino) ! Mais je ne navigue pas vraiment avec : il est dans mon garage à Hanvec, près de la rade de Brest… Je l’avais commencé dans un grenier à Quimper, puis je l’ai amené dans un hangar à Douarnenez et je l’ai fini en presqu’île de Crozon, à Roscanvel. Puis il y a eu un troisième bateau réalisé par les stagiaires de l’Atelier de l’Enfer (Mister Dog) et un quatrième (Lady Cath) construit par Jacques Ridel. Enfin, il y en a eu un autre construit en strip-planking par Jean-François Lamour (Gabrielle)… Et trois autres (dont un est sur le lac Léman) ont été fabriqués par les stagiaires qui avaient le choix entre plusieurs plans, un petit yacht classique ou un cotre traditionnel (goémonier ou petit Aber)», indique Alain Bouguennec, formateur en charpente de marine au sein de l’Atelier de l’Enfer.

Lady CathVersion 2002 de Lady Cath avec sa grand-voile à trois ris, son petit flèche et son génois sans recouvrement : depuis, le plan de voilure a été optimisé et augmenté avec en sus l’ajout d’un spinnaker asymétrique.Photo @ DR

En fait, tous ces «monotypes» inspirés par les plans de Gabrielle ne sont pas strictement identiques puisque chaque groupe de stagiaires s’est approprié le bateau, a interprété les formes et refait une épure personnelle à partir du plan d’origine. Il faut dire que la râblure originelle est très compliquée à réaliser ! Normalement, le mât est à l’intérieur du cockpit tenu par un banc central et il y a deux bancs latéraux… Chaque groupe de dix stagiaires avait neuf mois pour effectuer toutes les étapes de la construction, des plans au bateau ponté et gréé.

«En fait, nous avions choisi ces plans de 1902 parce qu’ils n’avaient jamais été réalisés, alors qu’ils avaient gagné le concours d’architecture ! Gaston Grenier avait dessiné deux bateaux pour ce challenge, puis il a conçu un autre monotype de Cornouaille quelques années plus tard (1928) sans bout-dehors, sans flèche avec un gréement Marconi, après les 12m2 du Havre (1924), tous deux étant incontestablement développés à partir de son premier dessin de 1902 !»

Lady Cath & Mister DogMister Dog et Lady Cath au contact dans le port de La Trinité-sur-Mer pour un match-race amical mais intense…Photo @ L. Edelin

Match-race en rivière de Crac’h

Ancien équipier sur Lady Trix, un plan Albert Mylne de 1909, notre confrère Dominic Bourgeois découvre ce petit yacht à l’occasion d’un Salon nautique à Vannes : le propriétaire avait racheté ce monotype de Cornouaille au Port-musée de Douarnenez où il était exposé à terre. Mais installé à l’Ile-aux-Moines sous la garde du chantier du Guip, Lady Cath ne naviguait pas souvent, vu l’absence de moteur… Remarquablement construit dans une seule grume d’acajou rose, ce yacht respecte en tout point les plans d’origine de Gabrielle, à l’exception du tirant d’eau porté à 0,98 mètre, du mât emplanté dans le pont et de l’absence des bancs de cockpit. Depuis, le nouveau propriétaire a changé le safran pour un profil en demi-cœur, a remplacé le gréement dormant en câbles par du Spectra, a installé un jeu de voiles aux cotes maximales avec un flèche plus conséquent, a mis en place un bout-dehors rétractable pour l’amarrage au corps-mort.

Lady CathSuperbement construite par Jacques Ridel, Lady Cath respecte parfaitement les plans d’origine de Gabrielle avec bordés en acajou rose, quille et livet en chêne, pont en pin d’Oregon, lest en fonte.Photo @ DR

Et deux saisons plus tard, Paul Bonnel, du chantier du Guip, prévient notre confrère qu’un autre monotype de Cornouaille (Mister Dog) est stocké dans un hangar depuis des lustres et que ce hangar doit être rasé : le propriétaire voulait donc s’en séparer ! Ayant récupéré le yacht, la comparaison des deux bateaux côte à côte chez Charlie Capelle à Saint-Philibert démontrait que la monotypie n’avait pas vraiment été respectée… Le tirant d’eau n’était que de 0,86 mètre, les ancrages de haubans plus haut, le franc-bord plus élevé, les bordés avec un retour de galbord plus prononcé, la construction légèrement différente, le tableau arrière plus rond, l’étrave plus pointue et les bancs de cockpit en place. Bref, après un chantier de deux ans, les deux bateaux ont retrouvé quasiment les mêmes caractéristiques en dehors des formes de carène : même plan de voilure, même gréement, même safran, même tirant d’eau… avec l’ajout d’un spinnaker asymétrique !

Naviguant régulièrement en baie de Quiberon et dans le golfe du Morbihan, Lady Cath et Mister Dog ont participé au rassemblement de Douarnenez, à Terre & Mer de Morlaix, à la Belle Plaisance de Bénodet en attendant de suivre le sillage de Maupassant sur le lac Léman cet été et d’être présent à Brest 2016 en juillet. Les deux monotypes de Cornouaille ont aussi navigué de conserve devant La Trinité-sur-Mer lors d’un match-racing mémorable où il fut fort difficile de départager les équipages et les bateaux…

Lady Cath & Mister Dog

Sous le pont de Kerisper, les deux petits yachts dévoilent leurs formes très pures et élégantes avec quelques petites différences, le pont de Lady Cath étant latté droit et plat, celui de Mister Dog en forme avec du bouge.Photo @ L. Edelin

Caractéristiques du plan d’origine de Gabrielle
Longueur de coque : 6,30 m
Longueur flottaison : 4,48 m
Bau maximum : 1,70 m
Bau flottaison : 1,51 m
Tirant d’eau : 0,86 m
Franc-bord avant : 0,54 m
Franc-bord à l’endroit le plus bas : 0,36 m
Franc-bord arrière : 0,44 m
Surface immergée du maître-couple : 0,325 m2
Surface de flottaison : 4,65 m2
Poids de la coque avec armement : 465 kg
Quille en fonte : 270 kg
Lest intérieur prévu : 30 kg
Poids total égal au déplacement : 765 kg
Surface du plan de dérive, gouvernail compris : 2,47 m2
Surface grand-voile : 19,25 m2
Surface foc : 5,60 m2
Surface flèche : 2,75 m2
Tourmentin : 2,00 m2

Mister DogBasé dans le vieux port de La Trinité-sur-Mer, Mister Dog sera présent à Brest 2016 cet été.Photo @ L. Edelin