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Voiles de Saint-Tropez

Phoebus, l’oiseau du lac

Depuis la fin du XIXe siècle, le lac Léman a incité régatiers et architectes à imaginer des yachts adaptés aux conditions très particulières du «croissant bleu» suisse. Des étonnants Trois tonneaux aux petits 15 m², des Lacustres aux Toucans, les voiles lémaniques ont innové pour tenter de remporter le plus célèbre des trophées helvétiques : le Bol d’Or créé en 1939. Mais le Léman est aussi connu pour conserver encore nombre de bateaux conçus selon la jauge Godinet du début du siècle dernier, à l’image du Trois Tonneaux Phoebus II…
  • Publié le : 04/10/2016 - 00:01

PhoebusAvec son déplacement plutôt léger pour l’époque, le Trois Tonneaux d’Auguste Godinet reste un excellent marcheur dans les petits airs.Photo @ DR

Comme sur bien des plans d’eau européens, le yachting suisse, et en particulier celui du Léman, n’est monté en puissance que lentement sous l’impulsion de quelques yachtmen fortunés qui avaient avant tout le privilège de voyager, et donc de découvrir des horizons maritimes bien lointains des montagnes helvétiques. Car après la victoire de la goélette America en 1851, Anglais, Français et Américains se disputaient le droit de concevoir des voiliers qui pouvaient régater ensemble et ils imaginèrent chacun dans leur coin des jauges qui permettaient de les classer, si ce n’est en temps réel, du moins avec un handicap prenant en compte les différences de carènes, de longueur, de voilure…

La Société nautique de Genève, créée en 1872 (la Société d’encouragement à la navigation de plaisance naîtra en 1917), est le premier club de voile déclaré en Suisse mais ne rassemble que bien peu de membres, car hors des naus et des cochères (voiliers de transport de fret ou de passagers), le Léman n’accueille à cette époque que ses grandes barques latines qui chargent les pierres de la Meillerie, les barriques de vin à Morges, le bois au Vevey. Quelques chantiers navals existent donc autour du lac mais spécialisés dans les navires de travail. Ce sont donc des voiliers de plaisance importés qui tirent leurs premiers bords sur le Léman.

BriseisBriseis fait partie de la trentaine de Trois Tonneaux construits entre 1892 et 1920 : ce plan Attilio Costaguta fut réalisé en Italie dans le chantier du frère de l’architecte en 1910…Photo @ Musée du Léman

L’influence française

Mais en cette fin de XIXe siècle, la bataille fait rage entre les «plats à barbe» et les «couloirs lestés», deux conceptions radicalement différentes dues aux conditions particulières rencontrées des deux côtés de l’Atlantique. Les Européens, et donc les Français et les Suisses, avaient adopté la formule dite de 1886 qui laissait libre la surface de voilure mais pénalisait sévèrement la longueur à la flottaison, la largeur et le périmètre (chaîne) : les bateaux étaient donc lourds, étroits, avec de forts élancements et peu de franc-bord, toutes conditions pour être peu sécurisants.

Trois tonneauxHellé et Briseis juste avant leur mise à l’eau en Italie devant le chantier de Ugo Costaguta en 1910…Photo @ Musée du LémanLe «petit lac» voyait ainsi fendre ses flots par le Squaw, un 9,9 Tonneaux portant 232 mètres carrés de toile, plan de l’Américain Clayton (1887), l’Ibis dû au même architecte, un 10 Tonneaux appartenant au docteur Marcet, ou le Shark, un 7,1 Tonneaux à dérive conçu par Ed Burgess en 1889 et racheté par le comte de Pourtalès qui lui fit traverser l’Atlantique pour rejoindre le Léman ! Auguste Godinet, ingénieur lyonnais naviguant sur le lac, va fortement influencer la voile suisse en adaptant la formule aux spécificités du lac mais aussi aux plans d’eau maritimes français. En 1892, il propose une nouvelle jauge qui intègre la surface de voilure mais aussi le périmètre de coque, créant des voiliers plus harmonieux en termes de longueur, de largeur et de tirant d’eau.

Tanit sera l’un des premiers yachts typiquement conçus pour le Léman et construit au chantier Pouly à Genève (1893) pour E. Belly et Auguste Godinet lui-même : il mesurait 12,65 mètres de long pour une flottaison de 8,46 mètres, une largeur de 2,46 mètres et portant 138 mètres carrés de voilure. Auparavant, l’architecte belge J. de Catus s’était inspiré du Wasp, un bulb-keel de Herreshoff pour concevoir Gyptis (1893), un Trois Tonneaux de 10,57 mètres de long pour 7,05 mètres de flottaison, 2,15 mètres de bau et 114 mètres carrés de voilure, puis le Un Tonneau Bagatelle (1898) construit au chantier Trüb & C°. Aucun voilier de cette période n’existe encore à ce jour.

PhoebusRéplique du Trois Tonneaux Poil-de-Carotte, Phoebus II a été construit à l’identique en 1991.Photo @ DR

Petits dériveurs et jauge Godinet modifiée

6.50mSISymbole de la petite monotypie du Léman, le 6.50m SI reste encore très dynamique sur le lac avec plus de 50 unités encore en état de naviguer…Photo @ Musée du LémanEt si le yachting prenait naissance sur le lac avec des voiliers prestigieux mais fragiles, la voile se développa surtout grâce aux petits dériveurs qui initièrent nombre de futurs régatiers suisses : 10 m², 15 m² ou 20 m² au gréement aurique qui furent remplacés plus tard (1918 et 1921) par des versions plus performantes : 20 m² E et 15 m² O. La plaisance commenca à conquérir le lac entier et les autres plans d’eau suisses.

Parallèlement, les yachtmen helvétiques décidèrent de conserver la formule Godinet en 1901 mais la SNG demanda de prendre en compte le «contour» au lieu du périmètre : c’est la réelle mesure au maître bau de la forme de la coque qui pénalise plus les fin-keels et les bulb-keels, trop fragiles et peu habitables. De plus, le franc-bord est pris en compte pour limiter les excès de coques extrêmement basses sur l’eau. De là naissent les premiers voiliers typiquement lémaniques de Un, Deux ou Trois Tonneaux, tels Petit-Poucet, Poil-de-Carotte (plans Godinet), Usona (Herreshoff), Briseïs (Costaguta), Doris, Emeraude, Windflower, Calypso (Guédon)…

Le diktat de la jauge métrique

1907 est un tournant dans l’histoire du yachting car d’un côté les régatiers français et suisses prônent une nouvelle série, les 6m50 SI, facilement transportables en train, tandis que la Fédération internationale lance les classes métriques : 6m JI, 7m JI et 8m JI ne déferleront sur le Léman que quatre à dix années plus tard. Les petits 6m50 SI connaîtront a contrario un grand succès en Suisse car ils sauront s’adapter à l’évolution des mentalités pour gagner en voilure et finir par installer des trapèzes dans les années 1980 !

La Société nautique de Genève tente de lancer de nouvelles séries (5m55 USR, 8m50 SI, 12m SNS…) qui ne convaincront pas vraiment les pratiquants : la jauge métrique est entre les deux guerres devenue internationale, et pour qui veut se confronter au plus haut niveau, il faut naviguer sur ces dérivés des «couloirs lestés». Quelques séries venues de Scandinavie viennent aussi augmenter la flotte, comme les 30m² SI, les Hocco, puis plus tard le Dragon ou l’Aile ou parmi les petits quillards ou dériveurs importés des Etats-Unis, le Star, le Snipe, le Lightning…

IonaIona est le 43e Lacustre construit : réalisé au chantier de Corsier-Port sur les plans de Henri Copponex en 1942, ce monotype est l’un des fleurons de la voile lémanique !Photo @ Musée du Léman

Seules deux séries spécifiquement lémaniques connaissent un fort engouement avant la Seconde Guerre mondiale : le 15 m² SNS, un joli petit quillard inspiré par le 5m JI et surtout le Lacustre, un dessin de Copponex très élégant et parfaitement adapté aux brises changeantes des lacs avec sa grand-voile au fort allongement.

Phoebus, l’effleureur de lac

CalypsoConstruit par les frères Bonnin à Lormont en 1911, Calypso est un plan Joseph Guédon plutôt lourd avec sa carène en “V” et sa grande flottaison.Photo @ Musée du LémanEn fait, la jauge des Trois Tonneaux créée en 1892 et modifiée en 1901 par Auguste Godinet est la première à proposer une formule originale offrant une alternative entre les carènes en «V» (dites couloirs lestés) et les fin-keels et bulb-keels (dites plats à barbe). Les premières sont théoriquement plus «marines», plus performantes au près, mais lourdes et peu habitables. Les secondes sont plus larges, plus plates donc plus véloces au portant mais moins sécurisantes. En prenant en compte la forme réelle de la coque par le «contour» au maître bau, en limitant les élancements à la moitié de la valeur de la longueur à la flottaison, Godinet rend les bateaux moins extrêmes, plus harmonieux et suffisamment stables.

Poil-de-Carotte, construit pour Emile Belly et Auguste Godinet, est le premier d’une série de onze Trois Tonneaux, assez divers dans leurs formes car conçus par des architectes aussi différents que Guédon, de Catus, Herreshoff ou Costaguta. Calypso (Guédon) était ainsi un déplacement lourd avec une carène en «V» et une grande flottaison, a contrario de Poil-de-Carotte (Godinet), plus léger, avec une courte flottaison et une section maîtresse creuse, le premier s’avérant finalement plus rapide. Il y a eu une trentaine de Trois Tonneaux sur le lac et Phoebus était le n°17, construit pour l’architecte Godinet et Besser, le chantier qui l’a réalisé.

PhoebusPlutôt large à la flottaison, Phoebus II offre une forte stabilité de forme indispensable pour encaisser les bourrasques du Léman.Photo @ Thierry Seray DPPI

Phoebus II est une réplique à l’identique du sister-ship de Poil-de-Carotte mis à l’eau en 1903. Il a été construit à l’identique (1991) en relevant les cotes de la coque originale (rebaptisée Phoebus) dans un état tel qu’il était impossible de lui donner une seconde vie par le chantier Sartorio, à côté de Genève entre 1989 et 1991. L’association qui a financé sa reconstitution propose toujours des navigations entre Pâques et octobre tous les soirs après le travail, sur le lac pour ses membres, mais Phoebus II a surtout participé à plusieurs Bol d’Or depuis 1992, ainsi qu’aux rassemblements de Brest (1992-1996-2000) et à celui de la Gironde en 1996. Désormais, il vient régulièrement à Cannes depuis 2003 puis à Saint-Tropez affronter ses compères du début du siècle dernier comme les NY-40 (Chinook), NY-30 (Linnet, Oriole), 8m JI (Estérel, Nin), cotres auriques (Viola, Eva, Kelpie)… Tous plus imposants mais pour autant pas aussi véloces dans les petits airs que Phoebus II !

PhoebusLe pont du Phoebus est en lattes de sapin entoilé, la tradition voulant que des quotidiens du jour soient insérés sous la toile : pour absorber l’humidité ou connaître le jour de l’entoilage renouvelé périodiquement ?Photo @ DR

Trois Tonneaux n°17
Nom du yacht : Phoebus II
Propriétaire : Association pour la sauvegarde du patrimoine lémanique
Architecte : Godinet 1903
Constructeur : Pouly, Bellerive (Genève)
Restauration : 1991 Charmillot, Sartorio
Ex-Poil de carotte
L : 11, 50 m
Largeur : 2,45 m
Flottaison : 9,96 m
Voilure : 85,54 m2

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