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Iles FIDJI

Quand la voile traditionnelle devient humanitaire

Depuis 2014, le Uto ni Yalo, bateau à voile traditionnel, sillonne l’archipel des îles Fidji suivant quelques objectifs principaux : apprentissage et formation des jeunes Fidjiens à la navigation traditionnelle du Pacifique, sensibilisation à la pollution en mer des communautés les plus éloignées, promotion du transport maritime à la voile entre les îles et secours aux populations en difficulté suite aux catastrophes naturelles. Un projet humaniste qui a la voile pour maître mot.
  • Publié le : 26/04/2018 - 00:01

Uto ni YaloC'est tout un projet humaniste liée à la culture fidjienne qui se décline dans le sillage de ce catamaran traditionnel.Photo @ Uto ni Yalo Trust

Mis à part les images de plages de rêve, cocktail à la main, que les îles Fidji évoquent dans l’imaginaire collectif, cet archipel du Pacifique Sud conserve des traditions et une culture très forte, loin des hôtels «tout compris» fréquentés par des Australiens en voyage de noces. Dans les villages et les îles, loin des villes, la transmission orale d’histoires et légendes continue de s’effectuer. On assiste parallèlement – surtout parmi les jeunes – à une revitalisation de certaines traditions qui étaient en voie de disparition, comme la navigation traditionnelle à la voile. C’est le cœur du projet mené par la fondation fidjienne Uto ni Yalo, qui se traduit par «Cœur de l’esprit» et qui donne aussi le nom à la vaka («canoë», en fidjien), bateau qui sillonne l’archipel depuis 2014. Le tout réalisé dans un esprit communautaire de partage des tâches quotidiennes, de la navigation à la cuisine, de la vaisselle au nettoyage du bateau. Car le Uto, souvent affectueusement surnommé par son équipage «Mama Uto», est tout à fait comme les îles de ce pays, où l’action de chacun influence l’équilibre.

Uto ni YaloCaractéristiques du Uto ni Yalo dont les plans furent inspirés par les croquis du Capitaine Cook à l"occasion de ses navigations en Polynésie.Photo @ Uto ni Yalo TrustLe vaka Uto ni Yalo, 22 mètres de long pour six de large, a été construit en fibre de verre et bois en 2010, démarche s’inspirant des dessins que l’explorateur James Cook avait fait autour des années 1770, à l’occasion de ses fameuses navigations dans le Pacifique, en Polynésie et aux Tuamotu en particulier. 
Il possède deux coques avec huit bannettes superposées de chaque bord, pour un total de seize membres d’équipage (lors des longues navigations) et une structure sur le pont qui abrite la table à cartes, deux bannettes pour les marins de quart et deux fourneaux. Les deux mats peuvent être gréés avec une configuration de voiles traditionnelles (dite voiles austronésiennes) ou bien modernes, tandis que le gouvernail est formé par un long aviron, disposé comme une godille. Fidèle à son esprit écolo, le Uto est doté de huit panneaux solaires qui délivrent jusqu’à 1 900 W, deux batteries au lithium et deux petits moteurs électriques de 10 kW, dont on se sert le moins possible ! Le pont, la barre, les coques sont ornés de gravures et sur les voiles ont été dessinés des tortues – motifs traditionnels de l’art du Pacifique –, ce qui donne au Uto cette allure très spécifique.

Navigation et partage

Les peuples du Pacifique sont historiquement les porteurs de la connaissance de la navigation à la voile traditionnelle, qui leur a permis de traverser l’océan le plus vaste au monde à une époque où les seuls moyens pour se repérer dans l’immensité du bleu étaient les étoiles, le vol des oiseaux, la forme des nuages et la direction des vagues. Ils naviguaient sur des canoës en bois, pendant des semaines et des mois, en repérant avec une précision qui a des airs de magie les petites îles éparpillées dans l’océan.

Uto ni YaloUto ni Yalo au mouillage. Il est devenu l'emblème de la voile fidjienne.Photo @ Francesca Pradelli

Aujourd’hui, Setareki Ledua, 26 ans, Fidjien, est le capitaine et navigateur traditionnel à temps plein du Uto ni Yalo. À bord depuis 2010 – au début en tant que bénévole –, «Seta» vient d’une famille de passionnés de la mer et de la voile, qui lui a permis de naviguer depuis tout petit à bord d’un canoë traditionnel à outriggers. «La voile est dans mon sang, je l’ai hérité de mes ancêtres, raconte-t-il. J’ai appris professionnellement la navigation traditionnelle à bord du Uto ni Yalo en 2011 en Nouvelle-Zélande, lors d’un long périple dans le Pacifique qui a duré deux ans. Après avoir fait un cours théorique à Tauranga (Nouvelle-Zélande), le maître navigateur Maori “Jacko” a embarqué quelque temps à bord du Uto et a commencé à m’apprendre ce qu’il savait à propos des vagues, des nuages, des étoiles. Puis j’ai continué mon apprentissage à travers beaucoup de navigations et de milles dans le Pacifique !»

Uto ni YaloA bord, la transmission et le partage entre générations sont permanentes.Photo @ Francesca Pradelli

Quand on lui demande ce qu’il entend par «navigation traditionnelle», Seta sourit et explique : «Ça veut dire connaître la nature et l’utiliser pour se repérer en mer et aller partout où on veut. La navigation est l’art d’amener un bateau d’un point A à un point B, tandis que la navigation traditionnelle dans le Pacifique est l’art d’amener un bateau d’un point A à un point B sans aucun moyen technologiqu. »

Aujourd’hui, Seta est content de partager ce qu’il a appris avec les dizaines de bénévoles qui embarquent à bord du Uto, que cela soit pour un après-midi ou bien à temps plein. Depuis 2011, la fondation Uto ni Yalo accueille et encourage les gens – surtout les jeunes – à découvrir la navigation et à s’entraîner pour intégrer le bord lors des navigations au programme. L’apprentissage est à la fois théorique, une fois par semaine, et pratique, avec des sorties très fréquentes, de jour et de nuit. En 2017, le Uto a navigué environ 1 700 milles lors de sept longues navigations dans l’archipel fidjien, qui compte environ 300 îles, en touchant plusieurs communautés.

Sensibiliser sur le problème de pollution

Un autre objectif fondamental de la fondation Uto ni Yalo est la sensibilisation autour de la pollution en mer. Aux Fidji, comme dans beaucoup d’autres pays du Pacifique, la présence du plastique sur les plages et dans l’océan est un fléau. Durant ses navigations en 2017, le Uto a récolté deux tonnes de déchets non recyclables sur les plages de plusieurs villages : sacs en plastique, cannettes, pailles, batteries, couches... Le projet ne s’arrête pas à la collecte, mais prend en compte la classification des déchets et la préparation des rapports, partagés ensuite avec les communautés visitées et le gouvernement dans le but de sensibiliser les premiers et influencer les politiques du deuxième.

Uto ni YaloLa taille de ce bateau lui permet d'assurer transport de marchandises comme de personnes entre les îles de l'archipel.Photo @ Francesca Pradelli

Grâce à son utilisation des énergies renouvelables et à son tirant d’eau très réduit (70 cm), le Uto est un outil très efficace pour apporter de l’aide aux populations en détresse après des événements naturels comme les cyclones, fréquents aux Fidji de novembre à avril. En 2016, par exemple, l’archipel a été ravagé par le plus puissant jamais enregistré dans l’hémisphère Sud, nommé Winston, qui a laissé le pays à genoux pendant de longs mois. A cette occasion, le Uto a été rapidement déployé pour acheminer deux tonnes de matériel à la population de l’île d’Ovalau, l(une des plus touchées. En avril 2018, un autre cyclone, Keni, est passé par les Fidji, causant beaucoup de dégâts dans le magnifique archipel de Kadavu, situé à une trentaine de milles au Sud de la capitale fidjienne, Suva. Le Uto devrait s’y rendre de nouveau prochainement pour y apporter aide et matériel, tout en resserrant les liens avec les communautés les plus éloignées du pays. La fondation Uto ni Yalo est gérée quasi entièrement par des bénévoles, qui donnent leur temps ou leur argent pour faire avancer le projet : tout le monde est bienvenu pour s’embarquer avec eux.

Uto ni YaloÉtonnante silhouette intemporelle que celle de ce voilier, avec son gréement à deux mâts et ses voiles austronésiennes.Photo @ Uto ni Yalo Trust

Article validé par la fondation Uto ni Yalo