Actualité à la Hune

Régates royales de Cannes

Les premiers 12m JI français

Sans la passion et la persévérance du Baron Bich, la Coupe de l’America n’aurait probablement jamais accueilli d’équipages français. Et les règles de ce défi, à l’origine anglo-saxon, n’auraient certainement pas changé car c’est sous l’impulsion hexagonale que les Challengers ont pu s’affronter pour déterminer leur meilleur représentant face au Defender américain ! C’est la première fois depuis sa mise à l’eau le 15 avril 1970 que France vient aux Régates royales de Cannes puis aux Voiles de Saint-Tropez : totalement révisé après bien des années sur le terre-plein de l’Ecole navale de Lanvéoc-Poulmic, le premier 12m JI français vient en découdre face à ses anciens lièvres : Chancegger, Sovereign et Ikra (ex-Kurrewa V)…
  • Publié le : 22/09/2016 - 15:30

Baron BichLe Baron Bich est à l’origine, dès 1970, de l’ouverture de la Coupe de l’America à plusieurs défis la même année, poursuivi en 1983 par la Louis Vuitton Cup qui désigne le meilleur Challenger.Photo @ AFCC

 

On est encore en droit de s’interroger : pourquoi le New York Yacht-Club a-t-il accepté que le premier défi français rencontre le Challenger australien en 1970 ? Probablement parce que le Baron Bich renouvelait l’esprit fair-play de Sir Thomas Lipton… L’industriel, né à Turin en 1914 et naturalisé français en 1930, fonde la société Bic en 1945 en rachetant le brevet du stylo à bille du Hongrois László Biró : le succès mondial de ce jetable est colossal, et Marcel Bich en vient à installer en 1958 une usine à Milford, au Nord de New York. La même année, le Français achète Lak, un plan Mauric de 1938, pour faire de la croisière familiale en Méditerranée.

Et à Newport, les grandes fortunes américaines se retrouvent depuis 1870 au New York Yacht-Club, institution très fermée qui organise la Coupe de l’America : Vanderbilt, Morgan, Hood, Turner… marqueront l’époque des Classe J, puis celle des 12m JI adoptés à partir de 1958. Car l’acharnement de Thomas Lipton, le «roi du thé» entre les deux guerres, a démontré que la Coupe de l’America n’est pas seulement un défi technologique et une confrontation sportive de haut vol : c’est aussi une énorme ouverture sur le marché américain !

 

FranceSortie en mer pour France en 1977 : cockpit très profond, visibilité réduite pour le barreur, voiles en Dacron à laizes obliques, la Coupe de l’America a été le moteur technologique de la voile des années 1980.Photo @ AFCC

 

Changer les règles

Pour ses sorties en Méditerranée en remplacement de Lak, Marcel Bich achète en 1965 un 12m JI, Sovereign, le Challenger britannique de 1964, suivi quelques mois plus tard par le 12m JI américain Constellation, le Defender vainqueur de la Cup en 1964… Et lorsqu’en 1966, le Français rend visite au New York Yacht-Club, il prend la décision d’aller conquérir l’aiguière d’argent ! Mais les difficultés s’amoncellent : les règles imposent que le bateau et tout son accastillage ainsi que ses voiles soient conçus et construits dans le pays du défi, et de plus, un seul Challenger est retenu par les Américains depuis 1870.

Le Baron Bich réussit à convaincre le Commodore Robert Mac Cullough qu’il ne peut pas attendre 1973 pour s’engager puisque les Australiens sont déjà assurés dans leur rôle de Challenger pour 1967 et 1970… A force de lobbying, le New York Yacht-Club accepte que les prétendants s’affrontent sous le contrôle d’un jury international au large de Newport, quelques semaines avant la Coupe de l’America.

 

IkraIkra n’est autre que Kurrewa V, un quasi-sister-ship de Sovereign, lui aussi construit en Ecosse en 1963 sur les plans de David Boyd : ce 12m JI est à l’origine des Voiles de Saint-Tropez à la suite de son défi contre le Swan Pride en 1981.Photo @ Carlo Borlenghi DPPI

 

Sous les couleurs du yacht-club de Hyères, l’industriel achète un troisième 12m JI, Kurrewa V, sister-ship de Sovereign (et rebaptisé Lévrier des Mers par le Baron Bich en 1970, puis Ikra en 1976), car la culture hexagonale en termes de gros bateaux, et en particulier de voiliers de jauge internationale, est quasi inexistante ! Sans parler du fait que les Français n’ont aucune connaissance des spécificités du match-racing : il y a tout à apprendre, et l’intelligence de Marcel Bich est bien d’aller chercher les compétences et les expériences tous azimuts.

Il crée ainsi l’Association française pour la Coupe de l’America (AFCA), mais ses 12m JI ne peuvent servir qu’à l’entraînement et les Américains lui ont refusé d’acheter Intrepid, le tenant du titre de 1967… En secret, il contacte l’architecte américain Britton Chance Jr. qui développe une approche scientifique en utilisant les bassins de carène. Mais s’il a déjà collaboré à la conception de Nefertiti, prétendant aux sélections américaines de 1962 aux côtés de Ted Hood, le designer en est à son premier 12m JI : Chancegger est construit dès juin 1968 en Suisse dans le chantier de Herman Egger grâce à la donation par la Marine nationale du mahogany (acajou), bois hondurien stocké depuis des décades.

 

SovereignConstruit pour Anthony Boyden en 1963 par le chantier écossais Robertson, Sovereign s’est fait étriper lors de la Coupe de l’America 1964 par le Defender américain Constellation. Photo @ Paul Todd DPPI

 

Monter une équipe

L’idée géniale du Baron Bich est de profiter de l’expérience américaine pour brûler les étapes et concevoir avec l’architecte marseillais André Mauric le premier Twelve français : France est construit en 1969 à Pontarlier par les ouvriers du chantier Egger pour respecter la clause de nationalité ! Dans ses lignes et ses caractéristiques, le 12m JI hexagonal est très proche de Chancegger, et il est surprenant de constater que les Américains demandent ensuite à Britton Chance d’optimiser le vainqueur de la Cup 1967 sans en demander l’autorisation à l’architecte originel d’Intrepid, Olin Stephens… Et ce bateau sera sélectionné pour défendre l’aiguière d’argent !

Du côté français, Marcel Bich recrute parmi les régatiers hexagonaux et installe deux bases à Hyères et à La Trinité-sur-Mer : le port breton construit des infrastructures pour accueillir les quatre Twelve avec le premier travel-lift installé en Bretagne, et le 28 avril 1970, France tire ses premiers bords en baie de Quiberon… Pour ses équipages, l’industriel fait appel au Suisse Louis Noverraz, ainsi qu’à Pierre Delfour, champion de 5O5, à Jean-Marie Le Guillou, spécialiste du 5.5m JI, à Yves-Louis Pinaud représentant olympique en Finn, à Félix Aubry de la Noé et à Eric Tabarly... Avec quelques étrangers tels le tacticien anglais Fulger ou le navigateur suisse Dunan. Mais la période d’entraînement est courte et la particularité du duel peu connue des équipiers.

 

France-TabarlyEric Tabarly fut plus une caution pour le Baron Bich en 1970 qu’un élément déterminant, mais le marin resta très attaché au premier 12m JI qui fut donné à l’Ecole navale et navigua jusqu’en 1972 avant d’être stocké sur le terre-plein de Lanvéoc-Poulmic.Photo @ AFCC

 

Le team français s’installe à Newport dès juin 1970 avec les trois équipages de Constellation, Chancegger et France, leurs bateaux d’assistance, deux chefs cuisiniers et une cargaison de vin ! Car Marcel Bich comprend très vite qu’autour de son défi, c’est aussi l’occasion de confirmer son intégration au monde des affaires américain en organisant de somptueux cocktails dans sa villa de Newport… Malheureusement, le Baron règne sur son équipe avec trop d’autorité et de changements de stratégie.

 

Première élimination

Face au défi français, les Australiens ont déjà une bonne expérience de la Coupe de l’America avec leur challenge de 1962 (Gretel qui remporte une manche face à Weatherly) et de 1967 (Dame Pattie qui se fait écraser par Intrepid). Avec Gretel II, un plan de Alan Payne mené par James Hardy, les Australiens du Royal Sydney Yacht Squadron disposent d’un redoutable 12m JI et d’un équipage affûté aux particularités du match-race. La première régate des sélections débute le 21 août 1970 dans une faible brise : le duel est ouvert puisque France enroule la première marque en tête, puis creuse l’écart jusqu’à la troisième bouée lorsque le vent s’écroule et bascule.

 

FranceGrâce à l’énergie de Bruno Bich, France a retrouvé tout son panache depuis mai 2013, grâce à une remarquable remise en état par le chantier de La Vilaine.Photo @ AFCC

 

Les Australiens réussissent à reprendre le match en main et s’imposent après plus de six heures de course… Louis Noverraz est débarqué pour la deuxième manche au profit de Pierre Delfour et Yves-Louis Pinaud : le second équipage français se défend bien puisqu’il repasse Gretel II dans le deuxième bord, mais James Hardy profite d’un affaiblissement de la brise pour couper la ligne d’arrivée avec 1’32 d’avance sur France.

Une nouvelle fois, Marcel Bich change de barreur, provoquant une révolte au sein du team français et une nouvelle défaite ! L’ultime manche s’engage dans un brouillard qui ne fait que s’épaissir et malgré la présence d’Eric Tabarly comme navigateur, le Twelve hexagonal se perd dans la brume quand Gretel II fait du «homing» gonio sur son bateau assistance… Les Australiens affrontent ensuite les Américains d’Intrepid dès le 15 septembre 1970 après avoir bénéficié des deux lièvres français pour s’entraîner : Gretel II remporte deux régates avant de s’incliner ! Et déjà le Baron Bich prépare son deuxième défi pour 1973…

 

FranceLe 12m JI France a participé à trois éditions de la Coupe de l’America (1970, 1974 et 1977) grâce au Baron Bich, puis a servi de lièvre pour un défi suisse en 1984 sous le nom de Helvetia.Photo @ Thierry Martinez Sea & C°

 

Trois autres tentatives…

Tirant les enseignements de cette première défaite, l’industriel français fait appel à l’un des plus titrés des régatiers mondiaux, Paul Elvström, onze fois champion du monde et quatre fois médaillé olympique ! Malheureusement, le Danois élimine progressivement tous les équipiers hexagonaux et s’installe à Copenhague avec son team scandinave sur Constellation, Chancegger et France… Et fait appel à Jan Kjærulff pour dessiner un nouveau 12m JI, qui ne voit finalement pas le jour lorsque le Baron change de cap, rapatrie ses voiliers et confie la barre à Jean-Marie Le Guillou, démissionnaire en 1970 !

C’est donc de nouveau avec France que le défi s’installe à Newport pour affronter encore les Australiens, cette fois emmené par Alan Bond : Southern Cross est dessiné par Bob Miller (qui changera son nom pour devenir Ben Lexcen) qui a conçu le bateau du multimillionnaire australien, Apollo II. Les Français ne peuvent contrer la suprématie des représentants du Royal Perth Yacht-Club et s’inclinent quatre défaites à zéro.

 

FranceQuarante-trois ans après ses premiers essais en baie de Quiberon, France retrouve son plan d’eau breton en mai 2013 !Photo @ AFCC

 

Le Baron Bich ne déserte pourtant pas la Coupe de l’America et repart pour le prochain défi de 1977 où les Australiens récidivent avec Gretel II et Australia alors que les Suédois s’engagent pour leur premier challenge avec Swerige, barré par Pelle Peterson. Conçu en 1972 pour le précédent défi, France II n’est réellement fini qu’en 1977 après avoir été profondément modifié par de multiples intervenants : André Mauric ne reconnaît pas son deuxième 12m JI !

Et le bateau n’est même pas sélectionné par les Français qui se rabattent une nouvelle fois sur France, remis au goût du jour quelques semaines avant les éliminatoires… Cette fois, Bruno Troublé, fort de ses sélections aux jeux Olympiques de Montréal et de Mexico, et de son expérience du match-racing, prend les commandes au détriment de Pierre Delfour. Avec quatre prétendants à la Cup, des Round Robin sont organisés mais France se fait étriper en finale quatre victoires à zéro par Australia qui aura le privilège d’affronter le Defender américain Courageous !

 

France-TroubléL’arrivée de Bruno Troublé comme barreur et skipper de France va donner une nouvelle impulsion au défi du Baron Bich qui barrait parfois sur les bords de près lors des sélections des Challengers.Photo @ AFCC

 

Passage de relais

En 1980, ce sont quatre défis qui s’affrontent pour sélectionner le meilleur des Challengers en vue de la Coupe de l’America, avec encore le Français Marcel Bich, l’Australien Alan Bond, le Suédois Pelle Peterson et le retour des Britanniques après quinze années d’absence. Cette fois, le Baron met toute son énergie et ses moyens pour un dernier challenge : Intrepid, le double vainqueur de la Cup, est racheté, France III est conçu par le collaborateur de Ben Lexcen, le Hollandais Johan Valentijn, et construit dans une unité «spécial aluminium» du chantier Dufour, Bruno Troublé est confirmé comme skipper même si l’industriel barre parfois sur les bords de près…

France III va réussir à éliminer les Britanniques de Lionheart caractérisé par sa tête de mât très flexible, après six manches et quatre victoires. Mais face aux Australiens, les Français ne peuvent pas faire grand-chose et s’inclinent après une victoire et quatre défaites. Marcel Bich jette alors à l’eau sa célèbre veste blanche que James Hardy conserve encore chez lui : le Baron décide de mettre un terme à son engagement après dix années d’investissement personnel et quatre défis successifs.

 

FranceFrance a été superbement construit en Savoie par les charpentiers suisses du chantier Egger (le règlement de l’époque imposait que tout le matériel d’un 12m JI soit réalisé dans le pays du challenger !) : la coque était en trois plis de 17 mllimètres d’épaisseur croisés d’acajou.Photo @ AFCC

 

Le père du stylo Bic en aura profité pour créer le briquet jetable en 1973 et le rasoir en 1975, s’implantant durablement sur le marché américain, mais aussi pour initier une dynamique française pour la Coupe de l’America : Bruno Troublé est de nouveau présent en 1983 sous les couleurs du Défi français pour la Coupe de l’America animé par Yves Rousset-Rouard, avec comme équipiers Jacques Caraës, Patrick Haegeli, Jean Castenet, Gilles Martin-Raget, Albert Jacobsoone, Yann Gouniot, Patrice Queyras, Philippe Naudin, Pascal Pellat-Finet, Jacques Delorme, Didier Kelly, Philippe Péché, Michel Teweles, Paul du Saillant…

Et c’est aussi sous l’impulsion de Bruno Troublé que le malletier Louis Vuitton en vient à organiser les éliminatoires des Challengers. Car ils sont désormais sept prétendants avec trois défis australiens (Australia II, Challenge 12, Advance), un britannique (Victory 83), un canadien (Canada One), un italien (Azzurra) et un français (France III) pour en découdre lors de la première Louis Vuitton Cup en 1983. Sans le Baron Bich et la dynamique française, la Coupe de l’America n’aurait certainement pas connu la même histoire…

 

André MauricAndré Mauric, décédé en juillet 2003, fut l’un des plus novateurs architectes français des années 1970 : il a dessiné le Super Challenger, (1966), Raph pour la Transat anglaise (1969), France (1970), impensable (1972), le First 30 qui marque la construction des voiliers de série par Bénéteau (1973), Pen Duick VI pour la première Whitbread d’Eric Tabarly (1972).Photo @ Bateaux-DPPI


Les défis français
1970
France (plan André Mauric) battu 4-0 par Gretel (Australie) ; manager : Marcel Bich
1974
France (plan André Mauric) battu 4-0 par Southern Cross (Australie) ; manager : Marcel Bich
1977
France (plan André Mauric) battu 4-0 par Australia (Australie) ; manager : Marcel Bich

 

France-SovereignPremières confrontations lors des Régates royales de Cannes entre trois des 12m JI du Baron Bich : France et Sovereign, Chancegger étant sous le vent derrière.Photo @ James Robinson-Taylor Régates Royales


1980
France III (plan Johan Valentjin) battu 4-1 par Australia (Australie) en finale des Challengers ; manager : Marcel Bich
1983
France III (plan Johan Valentijn) éliminé aux Round Robin de la première Louis Vuitton Cup ; manager : Yves Rousset-Rouard
1987
French Kiss (plan Philippe Briand) éliminé en finale de la Louis Vuitton Cup ; manager : Marc Pajot.
Challenge France (plan Daniel Andrieu) éliminé aux Round Robin de la Louis Vuitton Cup ; manager : Eric Ogden
1992
Ville de Paris (plan Philippe Briand) éliminé en demi-finale de la Louis Vuitton Cup ; manager : Marc Pajot
1995
France 2-3 (plan Philippe Briand) éliminé aux Round Robin de la Louis Vuitton Cup ; manager : Marc Pajot
2000
6e Sens (plan Yaka Design Team) éliminé en demi-finale de la Louis Vuitton Cup ; manager : Xavier de Lesquen
2002
Areva (plan Yaka Design Team) éliminé aux Round Robin de la Louis Vuitton Cup ; manager : Xavier de Lesquen
2007
Areva (plan Nivelt-Andrieu-Verdier-Fauroux) éliminé aux Round Robin de la Louis Vuitton Cup ; manager : Stéphane Kandler
2017
Groupama Team France (plan monotype + Martin Fisher-Juan Kouyoumdjian-Horacio Carabelli) ; manager : Franck Cammas-Michel Desjoyeaux, Olivier de Kersauson

 

Groupama-AC45Franck Cammas va défendre les couleurs hexagonales l’an prochain pour la 35e édition de la Coupe de l’America, cette fois aux Bermudes en mai 2017 sur des catamarans à foils, les AC45F.Photo @ Yvan Zedda Sea & C°

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