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créé le 27-11-2008

Éclairer au fond une personnalité ou un fait d’actualité, un sujet technique ou un phénomène naturel, un traitement médiatique ou un événement historique, une oeuvre culturelle ou une carrière. Tel est le projet de cette Route fond. Au-delà de la navigation, elle voguera tous azimuts mais s’efforcera néanmoins de tenir un cap : ne pas rester à la surface des choses, résister à la dérive de l’immédiateté....

Suffren souffrait

Comme Franck Cammas, il était originaire d’Aix-en-Provence. Pierre-André de Suffren (1729-1788) est le sujet du livre que l’amiral Rémi Monaque vient de faire paraître chez Tallandier (215 X 145 millimètres, 496 pages, 25 euros). Pour nombre de gens, Suffren (prononcez « Suffrin » et non « Suffrène ») c’est une statue à Saint-Tropez et une avenue dans l’Ouest de la capitale, séparant le septième du quinzième arrondissement. Cette nouvelle biographie n’est donc pas inutile.

 

Écrit dans un style clair, illustré de cartes informatives et complété d’un glossaire, d’un index et d’annexes de qualité (sur la tactique navale notamment), l’ouvrage de Rémi Monaque est documenté aux meilleures sources originales. Mais lorsqu’il n’a pas de réponse aux questions posées - les archives étant lacunaires et celles relatives à la sphère privée (intime a fortiori) faisant cruellement défaut - l’auteur a l’honnêteté de l’écrire.

 

 

 

 Due à Rémi Monaque, la nouvelle biographie de Suffren vient de paraître (© Tallandier).

 

 

La première partie du livre tient ainsi plutôt d’une Histoire de la Marine au temps de Suffren que d’une biographie de celui-ci. Cela tombe bien car ce fut sous Louis XVI que la Marine française atteint son apogée à l’ère de la voile. En particulier au tout début des années mil sept cent quatre-vingt, lorsque le bailli commanda sa glorieuse campagne dans l’océan Indien (1781-1783).

 

Celle-ci est généralement considérée comme l’une des plus brillantes de l’Histoire maritime nationale. Le problème est qu’elle a un goût d’à peu près, un je ne sais quoi d’inachevé, faisant penser, en refermant le volume, que décidément ces victoires là sont bien souvent des demi succès... Et l’argument consistant à laisser croire que Suffren serait un génie secondé par une bande d’incapables est un peu court, quand tant de difficultés à transmettre ses ordres ne peuvent se résumer à l’incompétence ou à la mauvaise volonté de ses subordonnés. À la décharge de l’un et des autres, très peu de vaisseaux français étaient alors doublés en cuivre et leurs derniers carénages remontaient à trois ou quatre ans... autant dire que l’Anglais n’avait guère de mal à être plus rapide et évolutif !

 

 

C’est dans l’océan Indien que Suffren s’est révélé grand stratège et fin tacticien (© collection Olivier Chapuis).

 

 

Selon Monaque, citant le spécialiste mondial de la stratégie que fut l’amiral Raoul Castex (1878-1968), Suffren serait le marin français le plus connu à l’étranger, l’amiral hexagonal qui fut le plus salué par les Britanniques. Le discret sous-titre (que l’on trouve en page de titre mais pas en couverture...) nuance le propos. Car c’est bien le caractère non abouti des actions de Suffren qui frappe à la lecture de ce Destin inachevé.

 

Cela n’empêche pas que ce soit l’un des grands marins de l’Histoire de France. Citer des victoires navales françaises est en effet un exercice plus compliqué que du côté anglais. C’est là toute la différence avec la Grande-Bretagne où l’on ne tolérait que la réussite. La Royal Navy plaisantait si peu avec ses défaites que suite à celle de Minorque (à laquelle prit part Suffren), le vice-amiral John Byng fut fusillé à bord de son vaisseau, le 14 mars 1757. Cela impressionna fort l’Europe entière. Voltaire s’en fit même l’écho dans Candide : « Dans ce pays-ci, il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres ».

 

Suffren souffrait semble-t-il d’une forte impopularité auprès de ses frères d’armes. Sa bisexualité dont la composante homosexuelle était trop ouvertement lisible pour l’époque aurait fortement déplu à ses congénères, officiers de Marine, à quelques exceptions notables près (Rémi Monaque prétend que l’analyse graphologique serait capable de confirmer l’homosexualité de Suffren... cela me laisse plus que songeur quant à la pertinence de la dite « analyse »). L’altruisme et la bienveillance que le Provençal témoignait à ses équipages (sans rapport avec ce qui précède, qu’il n’y ait pas de malentendu) gênait la caste aristocratique de la Royale. Celle-ci jalousait-elle aussi le fait qu’il fut souvent vainqueur et jamais vaincu ? Car tel fut Suffren. Dans la longue histoire des guerres maritimes franco-anglaises, ce n’était déjà pas si mal...

 

O.C. 

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