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créé le 18-01-2009

Un blog pour partager les émotions et les questions quotidiennes d’un amateur de courses en solitaire, en ce moment entre les deux étapes de la Transquadra 2008-09 et qui imaginerait bien courir la Route du Rhum 2010. Mais comment fait-on, à la recherche du temps, du budget et du plaisir ? Un blog comme une première transat en solitaire, avec ses inquiétudes et ses joies d’y arriver – peut-être ?...

Dieu du ciel!…que c'est moche!

Oui la baie de New York est plein de limules. C’est vraiment laid je trouve, cette grosse carapace préhistorique, la longue queue pointue de rat et ces petites pattes .

On trouve dans les marais de la baie leurs carapaces échouées ou comme celle-là flottant dans les eaux de la Gateway Marina et l’idée que je puisse nager dans la même eau me dégoûte déjà. Je ne sais pas d’où me vient cette nausée réelle et enfantine. Leurs petites pattes je crois, une idée de poux monstrueux ; je ne trouve aucune grâce à leur fourmillement agité. J’imagine qu’elles ne dévorent que des cadavres mais les crabes qui en font autant me sont plus sympathiques avec leurs grosses pinces asymétriques et leurs démarches incongrues, l’idée de leur fuite permanente, et ce n’est pas la couleur de leur sang, bleu parait-il, qui me les rende plus intéressantes, au contraire.

On me dit que certains les mangent mais je suis sûr que ce n’est pas pour moi. La limule m’évoque plutôt un monstre imaginaire et ce n’est que chez Adèle qu’elle me font un peu sourire.

On doit chacun avoir des objets ou des animaux phobiques. Il aura fallu que je vienne jusqu'ici pour rencontrer le mien.


Trois d'un coup à New York

De Manhattan, aller à la Gateway Marina n’est pas très simple. Une heure et demi de métro, le 2 ou le Q (pas le A cher au Duke). On arrive dans les fonds de Brooklyn, survolé en permanence par les avions commerciaux qui atterrissent ou décollent de JFK airport. Voilà pour l’ambiance. Puis le Gateway park où je suis allé une fois en hiver, et enfin la Gateway Marina. Ce qui est pratique, c’est qu’on est sûr qu’ils sont là, leurs mâts de grue dépassent tellement qu’on n’a aucun doute, c’est bien là.

La marina est du genre populaire, sans grande installation nautique, faite pour les bateaux à moteurs qui y passent l’été avec leur propriétaires, le bateau devenant une sorte de résidence secondaire. On s’y reçoit, on décore le ponton de bac de pélargonium, la musique est forte et bien pop; je ne suis pas sûr que les bateaux sortent bien souvent, mais je ne suis pas sûr non plus que ce soit le propos de ce type de marina.

Il y a des carapaces de limules qui y flottent.

 

Sur le ponton le plus éloigné, sont amarrés Sodebo, Groupama 3 et Banque Populaire.

Ce qui est amusant c’est que leur ponton est désert, pas un touriste, pas un curieux ni français ni américain comme si cela n’était au fond pas très intéressant. Bien sûr on est la 4 Juillet, Independance day, c’est peut être l’explication. ,Moi j’y ai traîné un peu, je n’avais je crois jamais vu d’aussi gros/grands bateaux de si près.

Personne sur Sodebo, personne sur Groupama, un petit groupe sur Banque Populaire, pour donner l’échelle la vraie routine quoi,” j’arrive au port, je me mets au ponton et puis je vais traîner en ville...”

Pas facile de dire l’effet que ça fait, tout est trop grand, démesuré, hors de sens. L’Atlantique en moins de 4 jours, c’est ce que les équipages doivent avoir en tête, ça fait rêver en tout cas...

 

PS : j’ai pris quelques photos, si ça vous dit c’est ici. Moi je vais retourner à mes histoires de 40’, j’ai bien assez de soucis comme ça...

Mister Morse I presume?

 

Dans Central Park, au coin de la 72ème et de la 5ème avenue, il y a la statue d'un homme en redingote et portant la barbe d'un prophète comme elle était à la mode à la fin du XIXème siècle. La statue n'attire pas l'œil, elle est un peu isolée, cachée en été par les feuillages, et seul le nom de Morse, sans prénom ni dates, est inscrit sur le piedestal. Il y a plein de Morse aux USA, mais l’homme a sa main droite posée sur un manipulateur d’où sort un ruban de papier en bronze. C’est donc bien Samuel Morse, how do you do?

 

Je ne connais pas son code à part tititi-tatata-tititi que j’ai appris dans les albums de Tintin, et je me demande, chaque fois que je croise la statue de Morse, quels sont les enfants qui jouent sur le parterre à côté qui connaissent encore son nom?

Dans mon imaginaire, Morse va bien ensemble avec Jules Verne, Perry et Shackelton, il évoque des espaces à découvrir, le temps des grandes explorations, une technologie industrielle lourde et épuisante, une foi dans le progrès perpétuel. Un passé révolu donc; depuis on a appris les guerres modernes qui tuent beaucoup, la vie moderne qui tue encore plus...

Morse reste comme un utopiste de son époque, un naïf qui y croyait, un positiviste sans doute. Comment lui en vouloir, maintenant qu’il a vraiment et pour de bon disparu depuis le premier janvier 1999? Il m'est assez sympatique au fond. À cause de Jules Verne et de son invention oubliée.

 

 

 

Un tour est joué!

Ca y est, Zinzolin est à Concarneau, remonté par mon frère au moteur ... de La Rochelle à Concarneau où il sera remis sur ber au Chantier Espace Vag. Il y était déjà il y a plus d’un an pour se refaire une santé avant le départ de la Transquadra en août dernier.

Retour à la case départ donc.

 

Reste la suite maintenant, trouver le temps nécessaire pour une Route du Rhum. Prendre les mois indispensables pour m’entraîner, connaître un nouveau bateau si finalement je le commande comme prévu chez Structures. Il semble qu’un nouveau modèle de 40 pieds y soit en développement, c’est bien plaisant...

Au niveau du budget, je pourrais trouver des investisseurs intéressés par mon projet, des amis qui veulent bien m’aider à mettre un bateau à l’eau prêt à courir.

"Voiles et Voilers" m’aide aussi en me laissant utiliser leur blog, d’autres partenaires en communication sont aussi à mes côtes, Rue 89, les Editions Gallimard, la Société des Régates de Douarnenez peut-être... Des énergies, des intérêts auxquels je suis sensible, dont je me demande si je serais à la hauteur.

 

De cette Transquadra Solo, j’aurais bien appris qu’il faut plus qu’un bateau sur la ligne de départ pour courir, il faut avoir tout vérifier, chaque détail et avoir beaucoup tirer sur les machines pour que ça fonctionne en harmonie.

J’aurais aussi appris de ma machine humaine qui elle est en état, qui peut le faire; ma traversée cahin-caha m’a laissé un sentiment de force, que je pouvais tirer justement dessus, que je pouvais le faire bien et y prendre un plaisir inconnu, ou rarement entrevu dans ma vie à terre.

J’en ai tiré des notes que je relis pour me les rappeler et me souvenir de ce que je peux manquer parfois, ici.

 

Cela fait rêver déjà, mais le temps, ah le temps! J'y cours après, comme nous tous, une quadrature du cercle, un autre tour à jouer...

 

Où est Zinzolin ?

Un petit jeu que je vous  propose, pour changer de Charlie...

Ca sent donc la fin de cette histoire de Transquadra, Zinzolin sur bers sur le Harns dans le cul-de-sac du Marin en partance pour La Rochelle...en attendant la suite.

Indice: c'est le bateau démâté, vous vous souvenez? Amusez vous bien!

 

Comme un avion sans aile

 J’ai repris ma vie transatlantique, et les avions qui vont d’un côté à l’autre de l’océan, et toujours cette bizarre impression que le temps n’est pas le même. Comment identifier cette masse d’eau quand on la survole en moins de 8 heures tandis qu’il faut 2 à 3 semaines en bateau, comment reconnaître cet océan sur lequel on vit tant de choses quand une hôtesse vous apporte un plateau repas?

 

On l’a assez dit que le monde d’aujourd’hui abolit les distances et il faut bien un effort pour se rappeler les nuits de veille, les thès brûlants, les inquiétudes à voir arriver un front. Tout prend une autre envergure au ras de l’eau.

L’océan que je regarde de mon hublot n’est pas l’océan, seulement le signe du décalage horaire qui m’attend et va m’abrutir.

Je regrette alors le bruit des vagues et les oiseaux qui m’accompagnent. Je préfère voir les nuages d’en dessous finalement. Il y a plus d’air à respirer, de lumière à discerner.

 

Tout cela me pousse à m’accrocher à mon projet de Rhum, pour la compétition sûrement, découvrir une histoire que je connais pas, mais surtout retrouver mes nuits et mes jours que je crée à mon envie, me sentir jouer avec les éléments naturels.

J’irais à Tréboul prochainement reprendre en main cette histoire que j’ai laissée inachevée au Marin, y faire un clin d’œil à Charlélie que je retrouverais à New York...

Après le Marin

Je l’ai donc laissé là-bas, difficilement, sans son mât, sans personne que je connaissais pour le surveiller, à faire confiance au Port du Marin, au transporteur. J’avais le cœur serré quand je m’en suis éloigné.

Il est encore sur son quai ; mais j’ai reçu dernièrement de ces nouvelles, bonnes, par un de mes amis de Martinique qui a par hasard son bateau sur le même ponton. J’étais rassuré, juste à cause d’un mot. L’histoire se ramifie sans que l’on sache toujours comment, et un mail inattendu arrive...

Bientôt il sera à La Rochelle et mon frère le recueillera, puis le montera à Concarneau pour qu’on puisse le remâter, lui trouver de nouvelles voiles, etc, bref en refaire un bateau qui court et qui donne du plaisir. Après nous ne savons pas encore ce que deviendra Zinzolin. Chacun de nous à ses projets pour l’instant distincts, lui une autre mini-Transat, moi ce projet de Route du Rhum qui m’a pris il y 3 ans, un peu follement.

Je suis confronté maintenant à cette réalité-là, et les échéances qui approchent.

18 mois c’est peu, le départ est le 1er Octobre 2010.

Il faut que j’organise un projet que je voudrais tout d’abord littéraire, faire quelque chose pour rappeler que la mer est d’abord un espace de rêve, de fuite de la pensée, une manière de se retrouver soi-même et d’en rapporter le plaisir de le partager aux autres, ceux qui courent et ceux qui restent à terre.

Cette Transquadra m’aura confirmé cela, que cette aventure donne l’envie de la partager : je n’étais jamais seul, vraiment seul, en mer. Pas uniquement par les mots que je recevais, mais aussi tous ceux qui veulent en connaître un bout. Ce n’est pourtant pas facile de revenir et de partager ces moments, il faut du temps, trouver les mots, savoir dire les choses justes que chacun reconnaîtra. Je n’en suis pas encore là, et je ne sais pas dire encore tous les moments. Je me les garde encore, les digère, les métabolise, je m’efforce d’en sortir des émotions qui conviendront. Pour le moment, égoïste, je me les garde précieusement, et je fais la tortue: je sors tout juste la tête.

 

Dans les semaines qui viennent, je rencontrerais des gens qui sont peut–être intéressés à me suivre dans cette histoire.

Et puis il faut que je trouve le temps, celui de m’y préparer complètement, organiser ma vie professionnelle et familiale.

Je lisais cet article de Libération sur Norbert Sedlacek, « vaillant dernier du Vendée Globe », et je me dis qu’il faut y croire, que toute cette énergie rapporte son lot de bonheur à prendre et à donner. Cette étape de la Transquadra m’aura transformé plus durablement que je ne le croyais, mes pépins, la disparition de Jean-Marc Haubois, le plaisir malgré tout cela de me sentir vivant et capable d’engranger les petits bonheurs des jours qui défilent. Oui, ça vaut la peine d’essayer.

Bonites et exocets

J'ai été suivi pendant plus d'une semaine par un banc de bonites qui devaient se sentir à l'abri ou attirées par la masse grise de ma coque et l'orange de ses appendices. Je ne sais pas.

Elles étaient tout autour de moi, des centaines que je pouvais voir ou deviner, à accéler au gré des vagues. Je pouvais les toucher, si proche, et je ne les péchais pas, je n'en avais pas besoin, ne voulant pas perdre leur compagnie.

Toutes les aubes, tous le crépuscules le même spectacle recommençait. Elles levaient les poissons volants qui s'envoalient en esquadrille, 10, 20 poissons décollants ensemble et volant dans la même direction initaile, sachant par je ne sais qu'elle magie la direction du vent: pratiquement toujours ils partaient du bon côté, décollant face au vent. Ils glissaient ensuite le long des vagues, profitat eux aussi des effets de vent, avant d'atterrir le plus souvent dans la bouche ouverte des bonites qui les attendaient là-bas.

Sinon c'étaient les oiseaux qui les attendaient, profitant de cette agitation pour prélever leur butin.

Sans compter tous ceux qui tombaient sur le pont. Tous les matins il fallaient rejeter tous ces cadavres séchés que j'ai retrouvés même à l'intérieur du bateau. L'odeur...J'en ai essayé des frais en sashimi. C'est bon, une chair musclée sans arêtes.

Ca ne parait pas une vie bien tranquille, celle des exocets!

 

Voiles de bonne fortune

Comme dans les belles histoires, il y eu un matin puis plein d'autres encore.

Une fois remis un peu de mon démâtage, j'ai vite compris que j'arriverais au bout, qu'il suffisait de  laisser glisser Zinzolin dans les alizés pour tendre vers la Martinique, ce serait seulement long., mais j'avais assez d'eau et de vivre pour tenir facilement encore 3 semaines en faisant attention. Je faisais et refaisais le compte des heures et des jours à venir en me préparaint au pire, sans pilote: dormir 4 à 5 heures par jour, garder une heure pour moi et barrer les 18 autres heures...je commençais à réduire mon monde pour en faire une cellule étroite et protectrice dans laquelle je pourrais me protéger et continuer: économiser les gestes, la pensée, ne pas me fatiguer, ne pas m'user prématurément.

J'avais gréé mon TMT et progressivement confiant avec mon bricolage, j'osais mon ORC de travers comme une voile de skitesurf. Voilà j'en étais là, et ça marchait.

Et comme c'était mon anniversaire j'ai eu des appels sur mon Iridium, le premier de ma fille, qui m'ont permis d'alerter le comité de course, de garder le contact avec le monde extérieur, de me donner des rendez-vous horaires qui permettent d'attendre, de baliser le temps, de ne pas penser à ce qui allait se passer dans 1, 2 ou 10 jours, mais de regarder la journée heure par heure, de fragmenter ce continuum qui sinon semble infini et désespérant.

Jusqu'au moment où j'ai pu entendre le « bip bip bip » du gyropilot qui se remettait en route près de 48 heures après mon dématage. J'ai su alors que ma galère prenait fin.

Comment remercier ceux qui m'ont aidé? Cela paraît ridicule d'allonger des noms mais pourtant c'est grâce à leur aide que j'ai trouve la force de bricoler encore et encore pour que ça marche enfin, mais aussi grâce à leur présence invisible que je me suis senti porté, soutenu dans cet effort. Jean-Claude tout d'abord, mon frère qui faisait le relai entre moi et Fred, Erwan et d'autres du Chantier Structures. Merci à vous tous, merci.

 

Ensuite, j'ai pu me concentrer à nouveau sur la marche du bateau, car accélérer Zinzolin de quelques dixièmes de noeud, ce seraient des jours de gagner, des moments de galère qui s'effacent sur mon tableau des comptes.

Quand j'ai compris que mon mât de fortune tenait, qu'au pire j'avais encore la bôme comme mât de secours, petit à petit je me suis remis à relancer de la toile en essayant toutes les combinaisons, mon ORC et mon tourmentin en grand voile, puis mon spi léger que j'ai redécoupé pour en faire une sorte de « code 5 », et même mon spi loud dont j'avais terminé la réparation un des jours précédents et que je me réjouissais de finalement pouvoir envoyer, mais qui était trop grand et trainait trop d'eau...

Finalement, le code 5 seul était la meilleure option, ma GV ridicule le déventait inutilement. Je me suis vu allonger le pas, faire des journées à plus de 120 milles voire 135 milles, faire des surfs à plus de 8 noeuds...si si, la preuve ! j'en ai été fier et petit à petit je me suis de nouveau senti en course, ridiculement j'ai pris l'heure de fermeture de la ligne, le lundi 24 à 24 heures TU en ligne de mire, je me suis même pris à croire que je la passerais à temps!

Je savais pourtant que je ne pourrais pas remonter dans le vent du cul-de-sac du Marin, mais jusqu'à la fin j'y ai cru, un peu. J'ai mis mon Code 5 et mon TMT et le tout bordé au mieux m'a permis de remonter jusqu'à la bouée MA2, et puis au premier virement de bord il a bien fallu que je me rende compte.

Mais ce n'était plus important, j'avais fait de mon mieux.

 

 

 

 

 

Démâtage, retour sur l'épisode.

Une fois arrivé dans mon chez moi, une fois les chaussons de la vie à terre remis aux pieds, il me faut à nouveau regarder derrière, me penser derechef en cet instant du 5 février où dans la fin de nuit, le mat de Zinzolin est tombé.

J'ai pourtant plutôt envie de penser à l'après, à Zinzolin que j'ai laissé seul sur un ponton du Marin faisant confiance à l'organisation pour qu'il soit ramené en cargo vers la fin Mars, réfléchir à la suite de mes histoires avec la mer, à mes envies de courses au Large. Mais aussi il faut que j'y retourne comme pour m'en débarrasser.

 

Que c'est-il passé, exactement, je ne sais pas, mais je peux raconter un peu, plus en détail.

 

J'étais sous GV, solent en bordure libre et Génois tangonné, sous des grains successifs mais de moins en moins violents à fur et à mesure qu'ils passaient sur moi. J'allais vite, il y avait de la pression dans les voiles et les surfs longs aplatissaient la mer qui ne me semblait pas grosse. Il n'y avait aucun heurt, aucune violence dans le gréement ou sur la coque. Tout glissait.

Et un long surf à nouveau lors du troisieme grain -quand je dis long, je veux dire entre une et deux minutes- et celui-là certainement le moins dense, le plus léger, le plus souple, puis dans la phase finale de la glissade, tandis que je barrais toujours, j'ai vu, sans un bruit, dans le seul silence de la glisse et du vent, le mat encore en l'air se briser en trois morceaux et sans même ni se plier ou se courber, littéralement tomber sur lui-même, s'effondrer comme quelqu'un ferait un malaise. Aucun craquement, et en une seconde tout est à l'eau, mat, voiles, gréement dormant...

J'ai reconnu cette période de crise quand d'un seul coup le danger est là, imminent, comme cet été lors de ma collision dans le Golfe de Gascogne: il y a une hyper-lucidité, une vision augmentée de la réalité qui permet de voir précisément le présent et d'anticiper l'avenir: je sais exactement ce qu'il faut faire, quelles décisions prendre, quels outils me serviront, dans quel ordre effectuer les manœuvres. Et je ne me trompe pas, tout ce passe exactement comme je l'imaginais. Je ne suis plus moi, je ne sens rien de moi, ni peine, ni désarroi, ni tristesse, je suis entièrement dans l'action, plus dans l'être. Je me sauve.

Ce ne sera qu'après que je reviendrai à la réalité, ma vie, mais d'abord il me faut survivre, et c'est ce qui se passe.

 

En pratique, je me précipite sur le tangon que je préserve, et puis je démonte un à un les ridoirs. Couper les câbles est une utopie amusante dans ces conditions. Malgré ma pince surdimensionnée, il est impossible sur une mer qui m'apparait alors forte, seul, de couper des câbles détendus qui sont par dessus bord. Démonter les ridoirs devient vite la seule option raisonnable, entendu que bien sur je les avais bloqués au mieux.

Les voiles sont trop lourdes, trop pleines d'eau et retenues par le mat, il n'y a pas moyen de remonter quoi que ce soit, et il me faut m'en débarrasser, c'est une évidence.

Je récupère quand meme la partie intermédiaire du mat, car je veux comprendre et me dis que cela sera utile à l'expertise. Je récupère quelques drisses, mais les autres partent à l'eau...

 

Le mat n'a pas tapé la coque, probablement parce qu'il s'est brisé en plusieurs morceaux et comme désarticulé, il est souple et libre, il ne butera jamais sur la coque.

 

Quand tout part au fond de l'océan et s'enfonce dans les profondeurs, il me monte un sentiment incroyable de devoir accompli, de succès. Le bateau se met en travers de la vague et je sais qu'il lui faut alors un minimum de propulsion, je dois remettre de la toile, donc un mat d'abord.

J'essaie de déplier les esquilles d'aluminium qui obstruent le mat, mais je comprends vite qu'il m'est impossible d'emmancher le tangon dans l'ouverture du mat, trop de vent, de vagues instables. Je décidé d'utiliser le moignon de mat comme tuteur et j'accroche une des mâchoires du tangon sur l'anneau qui est au pied du mat, celui qui me servait a l'accrocher en bout-dehors, et je le sangle tout le long, verticalement, après avoir passer deux drisses sur la mâchoire qui sera en l'air. C'est solide. J'envoie le tourmentin, je me sers de l'autre drisse comme bastaque, et le bateau devient gouvernable, il repart dans la bonne direction, je suis soulagé.

C'est seulement alors que je réalise que le pilote ne fonctionne définitivement plus, que l'odeur de brulé que j'avais senti en cherchant mon tourmentin dans le local technique représente quelque chose de plus grave. Tant pis, je verrais cela plus tard

Je n'ai aucune tristesse, aucun dégoût, aucun dépit mais au contraire heureux du déroulement des événements, je suis vivant, le bateau avance sainement, la suite j'aurais le temps de la décrypter. Je me rends compte que j'ai les mains en sang, que je me suis écorché les doigts malgré les gants, je ne veux pas sentir la douleur mais seulement me projetter dans la suite, je veux recommencer à être.

C'était le jour de mon anniversaire, je me dis que c'est mon cadeau que je le garderai chèrement. Je sais les jours à venir longs, très longs, à ma première hallucination je sais que je ne peux prendre aucun risque, je mets le bateau en travers et je vais me reposer, paisiblement.

 

 

 

 

 

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