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créé le 02-03-2009

Ce qui est écrit dans ce blog n'est jamais arrivé. Heureusement, car c'eut été déraisonnable pour un quinquagénaire chargé de famille. Voir aussi  http://grandcolombier.blog.lemonde.fr/skippeur-virtuel/ qui propose une photo presque chaque jour.

84- peur du succès

 
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Nous nous balançons travers à la houle. Il faut vite faire le ménage: saisir le tangon sur le pont, prendre quelques ris dans la grand voile, changer la voile d’avant.

 

Merde! merde! merde! On ne va pas casser quelque chose maintenant quand même!

 

Nous repartons. Pas assez de voilure, mais ça ira. Nous allons nous traîner jusqu’à Saint-Pierre. Après tout, il est tard, il fait gris du sol au plafond, le belvédère est sans doute dans la brume: personne ne doit guetter sur le plein l’apparition de notre beau spinnaker bleu-blanc-rouge.

 

Je pointe notre position sur la carte, vérifie plusieurs fois le GPS, contrôle notre route. Sommes nous déjà si près de notre destination? Ai-je fait une erreur? Le vent va-t-il nous pousser au delà de la bouée de la Grand Basse et nous drosser sur la presqu’île de Burin?

 

Je ne reconnais pas ce coin. Normalement, je devrais me sentir un peu chez moi, retrouver une forme connue de vague, des oiseaux, la fumée des poubelles … La mer est couleur suie, le ciel de plomb. Le jour décline. Au loin, entre deux couches de graphite, les nuées ont rejoint la surface de l’eau.

 

Ce pourrait-être une île bordée de brume. Ou du stratus bas.

 

Cet amas nuageux a-t-il la dimension d’une île? Éventuellement, on pourrait avoir Galantry à ce bout et Savoyard à l’autre extrémité. Si c’était Savoyard, alors il y aurait le renflement de la Pointe, puis la dépression de l’Etang …

 

C’est la Pointe de Savoyard.

 

Là, c’est Galantry. Le tout à moitié noyé dans la brume. Comme d’habitude.

 

Je n’ai rien à dire à Stéphane car j’ai implosé. Il n’y a plus rien que le bruit de la bôme ballottée par les vagues et le grondement de quelques petites déferlantes. C’est fini, tout est fini: j’ai traversé l’Atlantique Nord en trois ans sur un Pogo 6.50 Maintenant, il n’y a plus qu’un vaste trou noir devant moi. Mon regard est rivé vers l’île et son linceul. Il faudrait que je dise quelque chose à Stéphane qui me guette silencieusement du coin de l’oeil.

 

“- C’est Saint Pierre.”
Il se retourne pour la voire.
“Tu es sur?”

 

Nous sommes aussi seuls sur l’eau qu’il y a une semaine. Par ce temps, personne ne sort et les seuls navires dans les parages sont les cargos de la route Montréal - Saint John’s. J’émerge lentement de ma léthargie et commence à élaborer une stratégie pour l’atterrissage. Passerons-nous par le sud-est ou par la bouée du nordet? S’il fait noir et que le temps est pourri, nous mouillerons dans la rade et attendrons le petit matin pour rentrer.

 

Tiens, je distingue une chose incongrue au loin: un tout petit triangle blanc qui se détache sur l’arrière plan obscure. Une petite voile. Une toute petite voile qui remonte vers nous au prés serré. Il ne peut y avoir qu’un bateau sur l’eau à cette heure, gîté comme pas deux, ignorant la mer comme le faisaient jadis les pécheurs des Bancs: Ososoy

 

“Hozro! Hozro! tu es où?”

 

Naturellement, ils ont du mal a repérer notre microbe et sa mini-voile au bas-ris. Nous faisons rapidement la jonction avec l’Attalia. Les Amis sont là sur notre bord: Michel, Bernard et d’autres … Ils ont estimé notre arrivée grace à la balise de positionnement DMR200 que nous avons à bord. Ils me sauvent de la pire dépression croisée sur cette traversée!

 

“Chapeau les mecs, chapeau les mecs!”

“La passe du Sudet est pleine de filets à saumons, tu ferais mieux de passer par le Nordet!”

 

Moi, je m’en fiche. Le combat est fini. Ososoy va nous montrer la voie.

 

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Photo du haut: BernardOzon / photo du bas: Jean-Christophe Lespagnol

83- coup d'sudet

8juin/08   22:26    46° 32' 03.00" N    56° 00' 31.00" W    vit:5.9 nds   cap:340 °   prox. St Pierre    vent:18.2 nds/150°    QNH1013

 

photo-155.1275916052.jpgJ'ai changé de sous vêtements, j'ai enfilé deux paires de chaussettes, ma combinaison sèche de kayak et mon ciré par dessus. Je suis bien, comme ça, pour prendre mon quart de nuit. Je vous vois venir: comment on fait avec une combinaison étanche? Pas de problème: pour la grosse commission, on y pense avant. Pour la petite, il y a une fermeture éclaire étanche "là" Il suffit de s'exercer à louvoyer entre les couches de vêtements pour accéder à la tirette (de la fermeture éclair) et d'user de persuasion pour convaincre votre outil que ce n'est "que pour pisser"

 

Effectivement, l'humeur s'est améliorée, en même temps que le vent est tombé. GOTO Saint Pierre! (gotou = on y va sur le GPS) Je mets le cap directement sur l'écurie. Le talus continental est franchi sans le moindre à-coup. De nombreuses lumières sont visibles sur l'horizon. De temps en temps, Pilz (le répéteur radar) réveille son grillon et allume sa loupiote rouge: ce sont des bateaux de pêche au travail. La fameuse pèche sur les Grands bancs de Terre-Neuve, rendez-vous compte! L'un d'eux dirige de temps à autre un puissant phare sur nous, comme pour dire: "Faites gaffe, on bosse, nous!"

 

Début juin, les nuits sont courtes. Le soleil pointe son disque rouge entre les bancs de stratus et les couches plus élevées. Hozro glisse avec aisance sur les rails d'une brise légère. Il faut en tirer un maximum de jus car je sais bien que tôt ou tard, nous allons devoir passer notre tour: arrêt pétole pour cause de marais barométrique.

 

Voilà, nous y sommes. Rideaux. Petit déjeuner. Un nuage de brume dans mon thé, please! Nous sommes scotchés dans le brouillard, la fameuse "brume" de Terre Neuve. On y voit rien, mais les sons sont amplifiés. Pilz émet de petits cris. Merde, dans le brouillard complet et sans aucune erre (vitesse) nous sommes particulièrement vulnérables. Je prépare le moteur hors-bord qui n'a pas tourné depuis Terceira et la corne de brume est à portée de main. Les bateaux de pèche ne sont pas équipés d'AIS, ce qui interdit de les repérer sur notre écran. "Est-ce que tu entends un moteur, là?"

 

Par ici, la brume peut vous retenir prisonnier pendant des jours, voir des semaines. Dans "L'oeuvre des Mers" , Eugène Nicole intitule un chapitre "Juin sans brume"  Pour dire si la brume fait partie du décor - disons de l'absence de décor - par ici en cette saison. Juin sans brume est l'exception absolue. C'est la période où l'air plus doux condense à la rencontre du courant froid du Labrador.

 

Et bien Hozro étant une sorte d'anomalie en ces contrées hostiles (a-t-on déjà vu un Mini sur les Bancs?) le temps nous réserve une bonne surprise: après une heure passée dans le coton, les nuées se déchirent et nous débouchons en plein ciel d'été. Les voiles sont hissées et nous reprenons notre élan en trace directe vers 46° 46'N ; 56°10'W

 

Dépêchons, dépêchons! Boston annonce le passage d'une perturbation sur le nord de Terre Neuve. Conditions se dégradant au fur et à mesure que nous nous en approcherons, et vent de sud forcissant à 25 noeuds près des côtes.

 

Hozro aime le vent portant. Nous "aurions du" envoyer le spinnaker. Nous nous contentons de "tangonner" le génoisBoudoum-Boudoum! Boudoum-Boudoum! C'est le bruit des roues du wagon sur les rails. Doucement au début, de plus en plus vite quand le train accélère. Justement, le paysage défile bien, maintenant. Les lignes télégraphiques, les vaches dans les prés ... Je reprends la direction des opérations, car Bartok n'est pas trop entraîné au vent portant.

 

Stéphane sort du carré avec deux bières à la main. "Ça s'arrose!" C'est vrai, nous avons navigué 90% du temps au prés. Alors l'arrivée à Saint Pierre au portant, ça s'arrose!

 

 

Verre dans une main, barre dans l'autre, je jette un oeil derrière nous pour juger l'état de la mer et de notre sillage. Devant, de sombres nuages montent à l'assaut. "Pschhhhhh!" La vague d'étrave s'est transformée en jets d'eau qui reculent vers le maitre bau. Pendant d'interminables secondes, nous surfons à 12 noeuds... Il aime ça, le bougre! Moi aussi. Mais disons ... plus tard, ailleurs, demain ...

 

"Désolé de casser l'ambiance, Stéphane, mais il faut réduire!" Je pose mon verre quelque part et baisse les yeux pour connecter ce p. de pilote électrique qui devrait me permettre de donner un coup de main à la manoeuvre. Hélas, je perds un peu mes repères et Hozro en profite pour en prendre à son aise: il lofe un bon coup, accélère dans la courbe et se retrouve brutalement face au vent.

 

Quel tête à queue!

 

82- Coup d' nordet

6/6/08  14:40    43° 19' 45.00" N    54° 04' 14.00" W    vitesse: 6.5nds    cap: 315°  vent: 22 nds/25.7°    QNH: 1014 HPa
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Il fait beau, le bateau avance vite. Le foc est arrisé, la grand-voile à deux ris et le bas étai tendu à bloc. J'estime le vent moyen à 25 noeuds. Il vient du nord- nord est. La dépression a du frôler nos arrières et, vexée de nous avoir raté de si peu, dresse vers nous ses tentacules invisibles.

Normalement, je ne devrais pas me plaindre, car nous avons échappé au pire et le but est à portée de tangon. Le vent "descend" du plateau continental. Certes, il est opposé à notre route, mais il ne génère pas de houle dangereuse. La situation serait toute autre par coup de vent de suroît, sans aucune possibilité de fuite vers les "montagnes" sous-marines.
Cependant, la mer est impossible: courtes et abruptes, les vagues claquent sur Hozro sans relâche. La mer est couverte de moutons blancs qui régulièrement tentent de sauter par dessus notre frêle esquif. Ca claque sur le franc bord, déferle sur le rouf et noie le cockpit. La porte de descente doit être fermée la plupart du temps pour éviter tout risque d'inondation. L'étrave tombe dans les creux et l'impact met le gréement à l'épreuve. A bord, le vacarme est infernal: les nerfs sont à rude épreuve.

L'eau a changé de couleur. Nous traçons un sillon irrégulier dans le courant du Labrador. Le vert et le gris ont remplacé le turquoise du Gulf Stream. Il faut ouvrir l'oeil à cause d'éventuels icebergs que la carte de Sydney aurait omis de représenter.

L'AIS émet une alarme épisodique. Un pétrolier converge par notre bâbord. C'est un vieux clou qui fume noir et pisse la rouille. Un coup je te vois, un coup tu disparais ... Il se pourrait qu'il fasse route vers Saint John's Newfoundland. J'ai perdu le sens des dimensions de cet océan.  Je ne serais pas surpris d'entre-apercevoir sur notre gauche les côtes de la Nouvelle Ecosse et à droite celles de Terre Neuve, alors que ces dernières sont encore très très loin.

Surtout, ne pas affronter trop tôt le talus continental. J'aimerais jouir de conditions plus clémentes pour le survoler, bien que la direction du vent joue plutôt en notre faveur. Je pointe toutes les heures notre position sur la carte: mince, on avance vite quand même! Allons nous devoir faire demi-tour et patienter lorsque nous atteindrons le fond du goulot d'étranglement? De l'autre côté, il y a l'Île de Sable. C'est devenu une obsession: je suis persuadé qu'en cas de problème technique, le vent nous pousserait vers elle. Mais en fait, nous serions simplement "recrachés" vers le large.

Je crois surtout qu'un début de mal de mer altère ma lucidité. Stéphane me propose quelques grains de cumin à mâchouiller. Remède de grand-mère qui me fait de l'effet en quelques minutes. Mal de mer ou crampes d'estomac générées par le stress?

Aller, du nerf que diable! Je m'équipe et m'installe au rappel dans le cockpit. Le spectacle est à la fois magnifique et inquiétant. J'échappe aux éclaboussures qui fouettent le pont toutes les trois minutes. Par bonheur, j'ai pu ouvrir un peu l'angle au vent, et Hozro cavale à une allure moins guerrière que l'abominable prés serré. Bartok bosse sans effort apparent. La grand voile arrisée, légèrement débordée, n'interfère pas trop avec l'aérien.

Naturellement, arrive ce qui devait arriver: une vague plus grosse survole Hozro et s'abat dans le cockpit. Je ne suis pas mouillé, je suis noyé! Je reprend mon souffle après que l'eau glaciale ait pénétré par le col de mon ciré. Choc thermo-différentiel! Quel idiot: mes vêtements sont trempés et vont dégouliner dans le carré. Comme si l'invasion des vagues ne suffisait pas à détremper notre intérieur.

Non, je n'ai plus envie d'être là. Je voudrais être au port, n'avoir plus qu'à contrôler les haussières, raconter notre aventure.

Je rêvais d'arrivée au portant, dans la bulle tiède de notre spinnaker ... Comme je l'ai dit à Pascal, mon collègue de travail, juste avant de partir: "Avec la chance que j'ai, je vais me payer un coup d'nordet en arrivant!" Si ça continue comme ça, c'est en louvoyant comme des damnés que nous allons ramper vers Saint Pierre: "deux fois la distance, quatre fois le temps" dit l'adage ...

81- Olé!

6/4/08 14:39Z    40° 10′ 49.00″ N    51° 07′ 12.00″ W    vitesse: 6.5 cap:305     vent:14.6nds/210°    QNH:1024

 

Cap au nord-ouest. Le vent vient du sud-ouest. C’est le vent dominant ici. Nous naviguons vent de travers, ce qui n’est pas arrivé souvent depuis le 8 mai. A cette allure, Hozro se sent pousser des ailes. Ça décoiffe! Les voiliers adorent le vent de travers: peu de gîte, vitesse élevée.

 

Ce coup d’accélérateur est le bienvenu. Le Boston-express est sur des rails. Malheur à ceux qui vont trainer du côté de Flemish !  Pour nous, ça “devrait” bien se passer: nous sommes dans les temps. De peu. Olé!

 

La pression baisse insensiblement. Le soir, le vent tombe. Méfiance. Je  répète une fois de plus à Stéphane qu’il doit anticiper mon réveil si les conditions se dégradent. Je vais me coucher et m’endors. Quelques temps plus tard, je suis réveillé par un bruit de gréement qui balance d’un bord sur l’autre. Au dessus de ma tête, ça bricole pour remettre un peu d’ordre. Je sais qu’il va se passer quelque-chose.

 

Avec ma copine Christine, nous sommes restés 30 heures d’affilées assis dans nos kayak de mer, à l’occasion du Téléthon. Juste le droit d’en sortir pour satisfaire les besoins les plus urgents. Pendant 30 heures, nous avons navigué entre les digues du port et parfois un peu plus loin. Ainsi avons nous accompagné sur l’eau des tas de gens qui laissaient ensuite leur obole en buvant un café chaud au PC organisation.Les perturbations se sont succédées à cadence élevée: tout à fait normal en novembre. A tour de rôle, nous avons lutté contre le vent, la pluie puis joui de la lune et d’une mer d’huile sous le ciel étoilé. Invariablement, une embellie se terminait par une rotation du vent au sud (facile à remarquer, puisqu’elle dirige sur le port les effluves nauséabondes du dépôt d’ordure), son renforcement et une rotation lente vers le sud-ouest. A Saint Pierre, le beautemps se paye toujours comptant.

 

Je ne suis pas surpris par l’appel de Stéphane: “Jean-Mi., tu peux venir, s’il te plaît?”

 

Le vent est orienté au nord-est. Il est déjà soutenu. Il va falloir réduire la voilure. J’adore changer la voile d’avant au saut du lit, de nuit, dans les éclaboussures du courant du Labrador! Nous sommes partis pour un “coup de Nordet” bien glacial. Les allures portantes sont à ranger dans le coin des souvenirs: nous sommes au prés serré et il y a déjà 20 noeuds. Je prends un ris dans le foc-solent, deux ris dans la grand voile. Bas étai étarqué, bastaque tendue: on va se faire secouer.

 

Le souvenir de notre retour vers Loctudy , il y a deux ans, est encore vif. Les paramètres ne sont pas les mêmes: nous navigons cette fois avec un moral de vainqueurs. Je n’ai plus le mal de mer. Notre bateau est bien rodé.

 

Par contre, il va nous falloir affronter un jour ou l’autre les Grands Bancs et puis je suis obsédé par la proximité (relative) de l’Île de Sable sur laquelle tant de navires se sont échoués

80- S

6/3/08 22:39    39° 13′ 36.00″ N    50° 00′ 26.00″ W    vitesse: 4.3 nds   cap: 295°    vent: 15.5/205°    QNH: 1025

 

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Le point “S” est une invention des organisateurs de la “Grande Traversée 400″ qui est partie en flottille de La Rochelle juste devant nous. Il est situé à 40N 50W A priori, il n’y a plus aucune glace présente au sud de ce point. Au nord, la carte radiofax de Sydney montre encore de nombreux icebergs.

 

Tous les navires de la flottille doivent passer au sud du point S. Nous ne faisons pas officiellement partie de ce groupe, mais j’ai tenu à faire de même. De cette flottille fantomatique, nous n’avons entrevu aucun bateau. Le passage obligé a probablement resserré les trajectoires, mais toujours aucune trace de nos compagnons de traversée. Sur l’eau, aucun débris d’épave non plus … Je pense qu’ils ont été beaucoup plus rapides que nous, tout ces voiliers étant d’une longueur supérieure à 10 mètres.

 

Et bien ce fameux point S tant attendu, nous l’avons doublé aujourd’hui. C’est une étape fondamentale dans notre périple: la porte d’entrée vers les brumes et froidures de Terre-Neuve, le goulot d’étranglement conduisant au Golfe du Saint Laurent. Au nord, le talus continental marque le contrefort des Grands Bancs, ce secteur poissonneux redouté par tous les marins du monde à cause des caprices du temps, du froid et des déferlantes que lève le moindre coup de vent. En effet, la houle du large voit son amplitude décupler quand elle rencontre le plateau continental (comme dans le Golfe de Gascogne, je crois)

 

Dans quelques heures, nous quitterons le girons de l’anticyclone des Açores. Nous naviguerons à terrain découvert.

 

De plus, la température de l’eau devrait chuter brutalement.

 

Bienvenue à la maison!

 

Un seul mot d’ordre: concentration. Longer le talus jusqu’à trouver la bonne fenêtre météo et piquer sur Saint Pierre. Notre “timing” paraît idéal. La dépression annoncée par Boston est confirmée. Pas question de molir: il faut passer devant. Dans le cas contraire, nous serions condamnés à fuir puis revenir à l’assaut. Beaucoup de temps perdu et la peur au ventre pendant plusieurs jours.

 

Le centre dépressionnaire va couper notre trajectoire à angle droit. Ou bien nous aurons un chouïa d’avance et il passera sur notre arrière, ou bien il nous percutera de front et nous rencontrerons d’abord des vents d’est soutenus qui tourneront ensuite au nord-est. Un grand classique de Saint Pierre. L’essentiel est de ne pas rester coincé dans le secteur sud de la dépression, là où les isobares se resserreront aux abords de l’anticyclone, générant un fort coup de vent, voir pire  … “DVLPG STORM”

 

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Voici un exemple typique de dépression passant sur Terre-Neuve (prévision de Boston le 3 juin pour le 7 juin 2010). Celle ci passera plus au nord que celle que je décris plus haut. Le secteur sud de la dépression sera le plus venté car le gradient de pression est le plus fort du côté de l’anticyclone.

79- loch

6/1/08   09H22   39° 38′ 15.00″ N / 44° 15′ 15.00″ W    Vitesse 1.6 nds cap 235°      Vent 4.4/254° QNH 1027

 

1er Juin

 

On y est pas, mais on sent que ça vient. On sait qu’on a jamais été aussi près de l’Amérique, que ce sont des américains qui viendront à notre secours. Encore quelques jours, et ce sera même le Fulmar de la Gendarmerie Maritime qui sera envoyé sur zone.

 

On sent que ça vient, mais que c’est long! Quelques jours qui pèsent comme une éternité. Quand il reste beaucoup de chemin à parcourir, on ne se pose pas de question: le délai est indéterminé. Chaque mille parcouru est un petit pas vers le sommet, mais on ne calcule pas combien on va en faire encore. Le but est désormais à portée, mais on compte encore en jours.

 

Parfois, mon esprit vagabonde: on y est, on va voir le phare de Galantry de ce côté, il fera grand beau et tout le monde guettera notre grand spi dpuis le belvédère … Je me donne une giffle: pas le droit de rêver, il faut faire le boulot, tout peut encore arriver. Va donc voir les prévisions météo!

 

Le vent est faible et toujours mal orienté. Il nous pousse légèrement au nord de la route théorique. Je refuse de me laisser imposer un cap qui nous ferait passer au nord du point “S”, limite des glaces flottantes. Je préfèrerais aussi rester au sud de la trajectoire potentielle des dépressions, surtout aux abords du plateau continental. Nous virons de bord.

 

Le GPS affiche des vitesses ridicules. Le vent est faible, mais tout de même … Hélas, le loch est toujours aussi farfelu. Depuis le départ, il indique n’importe quoi. Pas beaucoup de mousse derrière notre tableau, mais tout de même, ce sillage là nous permet d’estimer notre vitesse surface à 3 ou 4 noeuds.

 

Nous cherchons à  bord un objet flottant biodégradable et de peu d’utilité. Un bout de carton fera l’affaire. Je le jette devant l’étrave et annonce son passage par mon travers. Top chrono! Stéphane lance un cri quand il franchit la perpendiculaire au tableau arrière. Il ne faut pas trainer, car le bateau est bien court!

 

Après trois mesures, le chiffre tombe: 3,2 noeuds sur la surface et donc plus d’un noeud de courant contraire si on considère la vitesse affichée par le GPS en ce moment. Nous sommes probablement dans un méandre du Gulf Stream. Ca n’arrange pas nos affaires.

 

La prévison de Radiofax-Chart Boston révèle une dépression se formant sur la côte est des Etats-Unis. Une de plus. Elle devrait croiser notre route. Cependant, nous avons un coup d’avance. Peut-être … En serrant les fesses et en comptant sur un peu de sud dans la direction du vent, nous pourrions passer devant. Pas droit à l’erreur!

78- zoziaux

<77 pages 79>
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Un soir, un oiseau s'est posé sur notre pont. Je trouve de bonne augure qu'un animal sauvage choisisse Hozro comme havre de paix et de repos. Il faut dire tout de même que le choix d'un perchoir n'est pas très étendu par ici ...

 

Il s'agit d'un oiseau noir, ressemblant un peu à nos martinets des clochers. Pas très causant, il s'est "assis" près du bidon d'essence et a fermé les yeux. Stéphane m'a dit le lendemain matin qu'il avait du le repousser un peu derrière le bidon pour ne pas l'écraser. Aux premiers rayons du soleil, il avait disparu, ne laissant que quelques crottes sur le pont. Mort d'épuisement et tombé à l'eau ou envolé vers son destin?

 

Il s'agissait probablement d'une Océanite tempête ou Pétrel tempête. Ces oiseaux peuvent vivre jusqu'à 33 ans! Il me semble que, pour se reproduire, ils nichent dans des terriers sur le Grand Colombier, gros caillou gisant au nord de Saint Pierre.

 

Leur activité est essentiellement nocturne. Leur vol erratique, comme celui des chauve-souris, se détache sur le blanc des voiles. On dirait qu'ils sont intéressés par la girouette en tête de mât. Stéphane m'a raconté qu'une fois, plusieurs d'entre eux se sont posés sur lui, remontant le long de ses manches. Il a du les chasser gentiment pour qu'ils ne s'enfilent pas dans son cou.

 

Aujourd'hui, c'est un piaf tout jaune qui a choisi le ciré de Stéphane. Hasard ou méprise due à la confusion des couleurs? Celui là est assez dynamique. Nous lui donnons quelques miettes de biscuits qu'il picore et recrache dédaigneusement. Je pense que cette espèce se nourrit essentiellement d'insectes (Paruline?)Un morceau de saucisson ferait-il l'affaire?

 

Mais que fait ce microbe jaune à des centaines de milles de toute terre? Il ne peut en aucun cas se poser sur l'eau et les insectes sont rares par ici. Il volette de ci, de là, faisant même quelques intrusions dans le carré.

 

Enfin, il disparaît de notre vue.

 

Mais que faisons nous là à des centaines de milles de toute terre?

 

 <77 pages 79>

77- larmes

 
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Le vent s’est assoupi pendant la nuit.

 

Nous avons rectifié la tenue, hissé toute la grand voile, rétabli le génois.

 

“Bartok” réclame un aérien plus léger.  Je vais installer “la Grande” qui sera mieux adaptée à ces airs évanescents. Je fais ça avec d’infinies précautions, car la manoeuvre est délicate: quand on ôte l’aérien, le pilote ne fonctionne plus. Le bateau en profite pour partir en sucette, profitant du manque d’appui dans ses voiles et de la mer toujours présente pour quitter le lit du vent. Il faut faire vite et bien, sans que la pale ne vous glisse des doigts.

 

Je détache le petit bout qui saisit la pale sur le régulateur. Une étrange sensation de légèreté attire mon attention sur mon poignet gauche. Ma montre s’est détachée toute seule. Le bracelet a cassé ou bien le fermoir s’est-il ouvert. De la main droite, j’essaie de la retenir. Je la frôle des doigts, elle rebondit sur le support en inox du pilote et tombe à l’eau. Là, à dix centimètres du tableau arrière, elle tournoie un instant à la surface, hésite et coule. J’ai failli sauter moi aussi pour la rattraper. En une fraction de seconde, j’ai pesé le pour et le contre de ce réflexe de folie.

 

Ma montre est en train de planer lentement vers le fond, 3000 mètres plus bas. Elle plonge vers les abysses, leurs monstres effrayants, et va se poser dans le noir absolu sur un lit de sable volcanique.

 

Mon fils, Benjamin, me l’avait offerte pour Noël. Je ne l’ai pas quittée une seule fois pendant ce voyage. C’est très très injuste. Pouquoi? Y a-t-il un signe derrière cette perte. Dois-je payer maintenant la témérité de mon entreprise?

 

Franchement, ce n’est pas le moment. Ce voyage est interminable. Ou bien il n’y a pas de vent, ou alors on sert les fesses quand défilent les cartes météo sur l’ordianateur. Le temps ne cesse d’être mauvais sur la côte Est du Canada. Comment allons nous passer?

 

Plusieurs fois, j'ai sauvé de la noyade le chapeau offert par mon "sponsor" Nathalie. Je pense que tant que le patron d'un voilier réussit à sauver son chapeau, c'est qu'il est suffisamment vigilant et apte à sauver sa peau et celle de ses équipiers.

 

Aujourd’hui, je suis impuissant et le destin s’est attaqué à un objet hautement symbolique. Que deviennent mes proches à terre? La chance nous a-t-elle abandonnés?

 

Je me tourne pour que Stéphane ne remarque pas mes larmes.

76- l’épreuve

<75 pages 77>

 


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Le fax a parlé hier: on va se faire tabasser.

 

Nous sommes en plein anticyclone, mais pour tester notre résistance, une petite dépression va le labourer aujourd'hui du sud au nord. Elle va creuser un sillon dans la bulle, le coup de canif  du boulanger sur la miche de pain.

 

Pas un drame, non, mais 25-30 noeuds dans le pif, auxquels il faut ajouter une poignée de rafales.

 

Pour sur, nous ne sommes pas surpris! Le jour débute très mollement par quelques rayons, puis le plafond gris nous fait courber l'échine: cirrostratus, alto-stratus, stratus.  Attachez vos ceintures.

 

Le baromètre chute un peu. La grand voile tombe de deux ris. Le foc-solent retrousse sa jupe avant de céder la place au tourmentin : non non, j'ai pas envie de changer de voile d'avant dans la bouscaille. Pareil pour la grand voile qui se retrouve au bas ris. Plus facile de renvoyer de la toile que d'en retirer trop tard. Il faut souquer l'étai largable qui empêche le mat de faire le ventre à contre sens. Ne pas oublier non plus d'en remettre un coup à la bastaque au vent.

 

Stéphane remarque avec justesse que la mer va se lever au fil des heures.  Résignés, nous attendons.

 

Bartok fait le boulot sans difficulté apparente. Mais la pale immergée travaille dans le sens inverse de l'habitude: le bateau est devenu mou. Il faut pousser un peu la barre pour le garder prés du vent. Je n'aime pas ça, mais que faire? Ai-je trop réduit la grand voile? Prendre un ultime ris dans le tourmentin? Je détesterais griller trop tôt ma dernière cartouche.

 

Par moments, la mer bave des lambeaux d'écume. Hozro frémit, ploie sous la rafale, s'arqueboute et résiste. De temps à autre, un grondement sourd révèle une déferlante qui s'écroule à proximité.

 

Quand le bateau atteint le sommet de la vague, j'ai le temps de repérer la suivante au loin. Puis il bascule dans le creux verdâtre avant d'escalader la "montagne" suivante. Accélération en roue libre dans la descente, coup de frein au fond. L'immobilisme de l'écume autour de nous révèle la faiblesse de notre vitesse relative. Ensuite nous accélérons suffisamment pour grimper en haut du prochain talus. Pas un drame, non, mais qu'est-ce que ça serait avec 20 noeuds de plus?

 

Chaque fois que nous tombons dans un trou, j'ai un fourmillement au creux de l'estomac. Mais le gréement semble ne pas trop souffrir et nous faisons toujours route au bon plein sans mettre le liston dans l'eau.

 

Je me retourne parfois pour juger de nos chances de survie s'il fallait partir en fuite (au vent arrière dans le sens du vent et de la mer) "Pour l'instant, tout va bien" se dit en passant le deuxième étage le mec qui s'est jeté du toit de l'immeuble ...

 

L'épreuve est usante, moralement. Pendant les premières heures, ça va encore. Mais ensuite, le temps paraît bien long. Assis en silence dans le carré, chacun guette les signes d'une accalmie. Il n'y a strictement rien à faire que jeter régulièrement un oeil au dehors afin d'assurer l'anti-abordage. "On dirait que ça se calme un peu?" Erreur, le vent baisse parfois pour rassembler ses forces et mieux nous assaillir à la prochaine bourrasque.

 

 

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75- même pas mal!

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25 mai 2008  8h01  37° 00′ 58.00″ N 32° 50′ 15.00″ W  2.2nds/265° Southwest Lajes das Flores   vent: 3.4/026°  1026Hpa

 

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Position foetale dans mon trou à rat. Il fait chaud et humide. Je me sens bien. Suis-je endormi? Il suffit d’une tanière confortable pour rassurer l’homme perdu au milieu des mers dans sa coque de noix. Il ne peut rien m’arriver.

  

Stéphane appelle. C’est l’heure.

  

Je crois bien que je dormais. Je pourrais faire comme si je n’avais pas entendu …

  

Dehors, il fait nuit noire. Le bateau glisse à 3 ou 4 noeuds dans la bonne direction. Il ne fait pas froid. Mine de rien, on est en train de réussir notre coup! En douceur.

  

Je suis là, debout devant la descente, heureux. Une main agrippée au winch du rouf, jambes écartées, j’accompagne avec volupté les ondulations du bateau. Ma frontale éclaire à quelques mètres. C’est suffisant pour distinguer le balcon avant. Vers la poupe, c’est encore plus court! Vaillant petit bateau bouffeur d’océans.

  

Soudain, la coque en plastique émet un bong! - un son de corps creux, comme quand on joue de la batterie avec unen cuillère en bois sur le couvercle d’un saladier Tupperware.  La tête de mât  pique vers l’avant, puis le bateau gîte mollement à 45° sur tribord. Je me retiens au winch. On a percuté quelque chose!

  

Et cette chose bouge en dessous de nous. Elle fait des remous, des bruits d’eau.

  

Hozro se redresse. Un bout du monstre luit dans le faisceau de ma lampe, s’oriente parallèlement à nous, lâche un mugissement effrayant puis sonde vers les abysses.

  

Tout s’est passé en quelques secondes. J’aurais pu toucher avec mon gant les bosses, la peau effrayante, les organismes répugnants qui parasitent l’épiderme du cétacé. Elle aurait besoin d’un bon carénage!

  

Ce n’est pas le calamar géant de Kersauson. C’est la baleine de Florence Arthaud.

- Est-ce qu’elle a eu mal?

- Peut-être allons nous couler, mais ce n’est pas de notre faute.

- Allons nous être secourus par les américains? Si oui, on peut considérer que la traversée est réussie.

- Kersauson a-t-il déjà engueulé une baleine?

  

La tête ahurie de Stéphane apparaît dans l’embrasure de la porte de descente. Le reste de son corps est encore pudiquement drapé dans le sac de couchage qu’il retient d’une main sous le menton.

  

“Mais qu’est-ce qui s’passe???

- nous avons percuté une baleine. File voir s’il y a une voie d’eau!”

  

Il n’y a pas de voie d’eau. Nous avons toujours un mât, six boulons de quille intacts et deux safrans.

 

Le bateau glisse à 3 ou 4 noeuds dans la bonne direction. Même pas eu peur. On verra plus tard si les apendices du bateau ont souffert.

  

Chouette! Nous sommes vraiment dans la cour des grands. On va avoir plein de trucs à raconter. Et puis nous avons été moins cruels que Florence.

  

Pauvre animal réveillé en sursaut!

 

 

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