84- peur du succès
Posté le 08/06/2010 | Hozro
Nous nous balançons travers à la houle. Il faut vite faire le ménage: saisir le tangon sur le pont, prendre quelques ris dans la grand voile, changer la voile d’avant.
Merde! merde! merde! On ne va pas casser quelque chose maintenant quand même!
Nous repartons. Pas assez de voilure, mais ça ira. Nous allons nous traîner jusqu’à Saint-Pierre. Après tout, il est tard, il fait gris du sol au plafond, le belvédère est sans doute dans la brume: personne ne doit guetter sur le plein l’apparition de notre beau spinnaker bleu-blanc-rouge.
Je pointe notre position sur la carte, vérifie plusieurs fois le GPS, contrôle notre route. Sommes nous déjà si près de notre destination? Ai-je fait une erreur? Le vent va-t-il nous pousser au delà de la bouée de la Grand Basse et nous drosser sur la presqu’île de Burin?
Je ne reconnais pas ce coin. Normalement, je devrais me sentir un peu chez moi, retrouver une forme connue de vague, des oiseaux, la fumée des poubelles … La mer est couleur suie, le ciel de plomb. Le jour décline. Au loin, entre deux couches de graphite, les nuées ont rejoint la surface de l’eau.
Ce pourrait-être une île bordée de brume. Ou du stratus bas.
Cet amas nuageux a-t-il la dimension d’une île? Éventuellement, on pourrait avoir Galantry à ce bout et Savoyard à l’autre extrémité. Si c’était Savoyard, alors il y aurait le renflement de la Pointe, puis la dépression de l’Etang …
C’est la Pointe de Savoyard.
Là, c’est Galantry. Le tout à moitié noyé dans la brume. Comme d’habitude.
Je n’ai rien à dire à Stéphane car j’ai implosé. Il n’y a plus rien que le bruit de la bôme ballottée par les vagues et le grondement de quelques petites déferlantes. C’est fini, tout est fini: j’ai traversé l’Atlantique Nord en trois ans sur un Pogo 6.50 Maintenant, il n’y a plus qu’un vaste trou noir devant moi. Mon regard est rivé vers l’île et son linceul. Il faudrait que je dise quelque chose à Stéphane qui me guette silencieusement du coin de l’oeil.
“- C’est Saint Pierre.”
Il se retourne pour la voire.
“Tu es sur?”
Nous sommes aussi seuls sur l’eau qu’il y a une semaine. Par ce temps, personne ne sort et les seuls navires dans les parages sont les cargos de la route Montréal - Saint John’s. J’émerge lentement de ma léthargie et commence à élaborer une stratégie pour l’atterrissage. Passerons-nous par le sud-est ou par la bouée du nordet? S’il fait noir et que le temps est pourri, nous mouillerons dans la rade et attendrons le petit matin pour rentrer.
Tiens, je distingue une chose incongrue au loin: un tout petit triangle blanc qui se détache sur l’arrière plan obscure. Une petite voile. Une toute petite voile qui remonte vers nous au prés serré. Il ne peut y avoir qu’un bateau sur l’eau à cette heure, gîté comme pas deux, ignorant la mer comme le faisaient jadis les pécheurs des Bancs: Ososoy
“Hozro! Hozro! tu es où?”
Naturellement, ils ont du mal a repérer notre microbe et sa mini-voile au bas-ris. Nous faisons rapidement la jonction avec l’Attalia. Les Amis sont là sur notre bord: Michel, Bernard et d’autres … Ils ont estimé notre arrivée grace à la balise de positionnement DMR200 que nous avons à bord. Ils me sauvent de la pire dépression croisée sur cette traversée!
“Chapeau les mecs, chapeau les mecs!”
“La passe du Sudet est pleine de filets à saumons, tu ferais mieux de passer par le Nordet!”
Moi, je m’en fiche. Le combat est fini. Ososoy va nous montrer la voie.



J'ai changé de sous vêtements, j'ai enfilé deux paires de chaussettes, ma combinaison sèche de kayak et mon ciré par dessus. Je suis bien, comme ça, pour prendre mon quart de nuit. Je vous vois venir: comment on fait avec une combinaison étanche? Pas de problème: pour la grosse commission, on y pense avant. Pour la petite, il y a une fermeture éclaire étanche "là" Il suffit de s'exercer à louvoyer entre les couches de vêtements pour accéder à la tirette (de la fermeture éclair) et d'user de persuasion pour convaincre votre outil que ce n'est "que pour pisser"





