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créé le 02-03-2009

Ce qui est écrit dans ce blog n'est jamais arrivé. Heureusement, car c'eut été déraisonnable pour un quinquagénaire chargé de famille. Voir aussi  http://grandcolombier.blog.lemonde.fr/skippeur-virtuel/ qui propose une photo presque chaque jour.

40- je reviendrai à Montréal

Nous sommes en finale à Montréal. Voici donc à quoi ressemble le Canada: des milliers de maisons individuelles alignées au cordeau, d’immenses carrières à ciel ouvert, des centres commerciaux. Que d’eau autour et au milieu de la ville! Je ne saurais dire où se trouve le Saint Laurent, car il y a des lacs et des bras secondaires partout. La douane canadienne n’est pas si terrible. On écrit sur un formulaire tout ce qu’on importe et puis c’est tout. Tant qu’on ne coche pas la case “fromage” on ne risque rien. La préposée fait des efforts pour parler français, mais le tutoiement trahit ses origines anglophones.
” Tu restes à Montréal?
- Non, je continue vers saint Pierre et Miquelon.
- Ah bien… tu fais quoi là-bas?
- Je suis muté: garde phare.
- Ah twoué bien. Bon séjour, alors!”
Il reste environ 3 heures et demi de vol jusqu’à destination. Rien que ça! Effectivement, nous avons largement dépassé l’archipel vers l’ouest et maintenant, nous devons retourner sur nos pas. Bien que relativement proche de Paris à vol d’oiseau, mon territoire d’adoption est difficile d’accès. Il y a bien longtemps que plus aucun navire en provenance directe d’Europe n’atterrit là bas. Et, à part les avions ministériels, aucun avion de fait le grand saut non-plus. La journée a été longue, j’aimerais bien en finir.
Dés qu’on s’assied dans l’ATR42 d’ Air Saint Pierre, on pose les fesses dans un autre monde. Les gens ont l’air de se connaître et l’hôtesse a un “style” très particulier. Elle me rappelle l’adjudant m’ayant propulsé hors du Nord Atlas au dessus de salon de Provence pour mon premier saut en parachute. Je redoute l’allumage de la petite loupiote au milieu du couloir et le cri tant redouté: “Le premier, en position!” Surtout si c’est au dessus du Golfe du Saint Laurent.
Les vibrations et le bruit ambiant réduisent les possibilités de conversation. Pourtant, mon voisin est curieux de savoir d’où je viens, ce que je fais, combien de temps je reste… Le ronflement insistant des moteurs joue comme un anesthésique et me fait oublier mon impatience. Je vais piquer une tête. Comme il arrive souvent dans ces sommeils perturbés, les songes antérieurs reviennent à la surface. Une moitié du cerveau dort, l’autre s’active. C’est ce qui crée ces situations impossibles où on se trouve devant un problème récurrent qu’on ne peut en aucun cas résoudre. On est devant une porte fermée dont la clé repose à vos pieds et qu’une force étrange vous empêche de ramasser. Je suis à Saint Pierre, mon voilier en France et malgré mes efforts répétés pour aller le chercher, une puissance inconnue me pousse systématiquement à l’échec.

45° 28′ 35″ N 00° 47′ 35″ W
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L’arôme du café couvre les relents de moisissures qui ont envahi l’habitacle. Ma coquille de noix aurait besoin d’un nettoyage en profondeur. D’énormes volumes sont remplis de mousse d’isolation, non pour réchauffer l’atmosphère, mais pour nous rendre incoulables. C’est rassurant quand on part loin du rivage. Et ça a l’air de marcher, car j’ai vu la phto d’un mini aux Açores qui avait percuté des rochers et était en piteux état. Il était rempli d’eau, mais continuait à flotter. L’inconvénient, c’est que l’eau de condensation coule le long des parois et s’infiltre dans les logements contenant la mousse. On ne peut y accéder sans démonter un tas de plaques en contre-plaqué, ce qui complique passablement la corvée de nettoyage.

Il fait déjà chaud et le bonheur est déjà là. Je trempe mes biscuits, bois à petites gorgées tout en contemplant les berges lointaines de la Gironde. Quel destin étrange m’a conduit là? Une brise légère invite à lever le camps. Ce n’est pas chose facile. Il y a du courant, de petites vagues et les demi-tours d’Hozro au gré de la marée ont dû visser l’ancre dans la vase. Je profite du moindre creux pour reprendre du mou et Hozro fait le reste à la vague suivante. Enfin, je peux envoyer la voilure. Je joue à tirer des bords devant Mortagne en utilisant le régulateur d’allure. Le temps m’est compté. Je dois profiter du moindre instant qui me reste pour emmagasiner des souvenirs et de nouvelles expériences. J’ai besoin de “matière” pour nourrir mon mental l’hiver prochain. Un dernier passage du côté des roseaux, un coup d’œil sur la montre à marées et je dois me résigner à tout affaler et lancer la bête. D’abord il refuse, juste pour m’embêter, puis obtempère. Je m’insinue dans le chenal. Il est bordé de végétation et de marécages. De nombreux oiseaux spiralent dans les ascendances thermiques. Le sondeur, qui mesure la profondeur, est assez pingre, aujourd’hui. Au milieu d’une légère courbe, Hozro pique un peu du nez et ralentit. Ça y est, je suis planté dans la vase. J’aurais dû tirer plus à gauche. Pourvu que je puisse atteindre l’écluse assez tôt! Fausse alarme. Le lest a sans doute un peu labouré la vase, mais ça passe. Je n’aurai pas besoin de “souiller” dans la bouillasse. L’écluse est un peu plus loin. Mon père m’attend sur la berge et a l’air content de me voir. Le port est en pleine campagne, au milieu des poules et des moutons. Je suis sous le charme. L’éclusier me fait un signe. Une place est libre là bas, entre deux grands voiliers de voyage à l’abandon. Il ne me reste plus qu’à repasser la petite porte de l’aérogare Pointe Blanche.

38- la Gironde

Aujourd’hui, je dois convoyer Hozro à Mortagne.Tout seul. C’est à la fois inquiétant et excitant. Je décortique la table des marées, entre les coordonnées géographiques des bouées de la Gironde dans le GPS. Tout devrait bien se passer si le moteur démarre quand je le lui demande. Le tuyau d’alimentation d’essence se débranche tout le temps et fait un coude déplaisant au niveau du tableau arrière. Mais je dois y croire, car un moteur ne démarre pas si le patron a des doutes. Il faut le prendre par surprise. Un petit coup sur la poire d’amorçage et on tire sur le lanceur tout en regardant ailleurs d’un air détaché.

Heureusement, j’ai un véritable ami à bord: le pilote automatique. J’ai perfectionné la liaison avec la barre et inventé un système de réglage des drosses performant en cannibalisant une paire de ferlettes réglables. Les “ficelles” passent dans un pontet, puis suivent la barre jusqu’à son extrémité où je peux aisément régler leur tension. Du coup, je n’ai pas trop de mal à hisser la grand voile, moteur au ralenti et régulateur réglé bout au vent. De toutes les manœuvres, c’est l’envoi de la voile qui est le plus épuisant sur mon Pogo. Tout est là pour entraver la montée de la lourde toile: les lattes, les ficelles du “lazy jack”, les bastaques, la bôme qui refuse de laisser passer la manivelle de winch et la poulie qui couine en tête de mât. J’ai oublié les bosses de ris qui rechignent à coulisser ou ces bloqueurs stupides qu’on a oublié d’ouvrir et qui n’ont pas l’intelligence de le faire d’eux-mêmes. Ah oui, si la bôme était plus haute, le rond de chute de la voile moins marqué, s’il y avait une balancine et moins d’autres ficelles, tout serait plus simple. Mais un mini de six mètres cinquante, c’est un concentré de bateau et un concentré de complications.

Je rejoints la bouée rouge n°12 pour parer le banc de Saint Georges et quitterai le chenal à la bouée n°20. Avez vous remarqué comme je parle bien marin, maintenant?

Le courant est soutenu. Je progresse à peine, malgré le vent portant. Je comprends mieux la vision que j’ai eue hier de tout ces voiliers immobiles face au courant du fleuve. On aurait dit qu’on avait appuyé sur le bouton “arrêt sur image” J’ai tout le temps de contempler la pointe de Grave et l’entrée des bacs à Port Bloc. La girouette guide mon bateau, et moi, je n’ai rien d’autre à faire que me dorer la pilule sur le pont. Si seulement j’avais pris le temps de faire quelques essais à Loctudy avant de partir, j’aurais tiré le meilleur de ce pilote automatique génial. Le clapot est désagréable et l’eau tellement boueuse qu’on y verrait pas sa propre main trempée dedans. Étonnant! Des superstructures industrielles me servent d’amer vers la pointe de la Chambrette. Au bout d’une demi-heure, je dois admettre que, bien que vent arrière et bateau face à l’est, je recule. J’avance par rapport à l’eau, mais l’eau, elle, s’écoule vers le large. C’est toute la subtilité de la route surface et de la route fond. Ouvrez vos classeurs en page…

Je “tangonne” le génois et ajuste divers réglages. “Tangonner”, c’est simplement écarter la voile avec une perche, comme on l’a vu l’année dernière. Le teps passe… J’y gagne quelques décimales de noeuds, suffisantes pour reprendre ma progression dans la bonne direction (sur le fond) Plusieurs navires de commerce profitent du jusant pour fuir les terres. L’un d’eux est un paquebot de tourisme tout blanc. Les passagers me font des signes amicaux. Le vent plaque derrière eux un long nuage de fumée jaune et âcre.

La découverte de chaque nouvelle balise est un soulagement. Le chenal est parfois très large, parfois étroit, à cause des bancs de sable qu’il doit éviter. En fait, il doit y avoir de la marge, mais mieux vaut prévenir que guérir. Je navigue scrupuleusement à l’intérieur du couloir. Le courant baisse d’intensité. Il ne va pas tarder à s’inverser. Comme je n’ai pas l’intention de me laisser porter jusqu’à Bordeaux, je contourne la n° 20 et met le cap sur Mortagne, au milieu d’une vaste étendue d’eau libre d’obstacles. Le soleil couchant avive les contrastes entre le bleu du ciel à l’ouest et les puissants nuages orageux qui s’élèvent sur le continent. La radio annonce le passage d’un front en provenance des Pyrénées et des rafales à cinquante noeuds. Pas très rassurant. Pour le moment, le temps est plaisant.

Après un passage de reconnaissance devant le chenal de Mortagne, je jette l’ancre dans l’eau trouble et prend mille précautions pour saisir le câblot et éviter le ragage sur la ferrure d’étai. En d’autres termes, je soigne mes noeuds et évite que le cordage ne s’use sur la pièce en métal à la pointe du bateau. Je casse la croûte, m’enfile un petit canon de rouge et rejoints Morphée sur ma bannette. Le GPS est branché en mode “alarme mouillage”, c’est à dire qu’il devrait me prévenir au cas où l’ancre dérape. Je règle ma montre pour qu’elle me réveille toutes les heures. On ne peut pas dire que je ne mets pas toutes les chances de mon côté.

Le réveille sonne. Je sors tout nu, pisse sous les étoiles. Hozro a changé de direction et tire sur sa corde comme un barbeau ferré dans la Vézère. Le loch annonce trois noeuds de courant. L’eau coule autour de la carène et les remous jettent quelques éclairs furtifs. Comme Hozro a évité avec la marée, je ne sais même plus de quel côté se trouvent les rives sud et nord.

Je me glisse dans mon sac de couchage qui n’a pas eu le temps de refroidir.
10/06/2007 22:58Z 45° 28′ 54″ N 00° 52′ 15″ W
s 00kts h040° - au mouillage - w 307/08 1017 HPa

37- Royan

47° 35′ 11″ N 01° 01′ 46″ W à quai

Faute de place mieux adaptée, je range Hozro au ponton des pompes à carburant. Ça pue et c’est moche, mais ça ira jusqu’à demain. Nous prenons pieds sur la terre ferme qui, comme d’habitude, se dérobe sous nos pieds. Je passe quelques coups de fil importants, jette un seau d’eau sur mon génois tout taché et m’effondre sur ma couchette.

Le bruit des bateaux venant se ravitailler en fioul me sort de ma léthargie. Le soleil filtre dans le carré par la porte ouverte. Je jette un œil vers la couchette en vis à vis: elle est vide. Franck a disparu, ainsi que l’intégralité de ses affaires. Le chapeau et le T-shirt du “team” sont posés sur un équipet. La colère monte en moi. Peu importe ce qui s’est passé en mer, la honte ou la culpabilité qu’il peut éprouver, je ne supporte pas l’idée que Franck se soit éclipsé sans même dire au revoir. En un bond, je suis sur le ponton. Il est un peu plus loin, en train de fermer son sac de voyage. Je suppose qu’il a compris, à la vivacité de ma sortie, que je n’étais pas de bon poil.

“Tu pars sans dire au revoir?

- euh… non, je n’arrivais plus à dormir, alors…”

Manifestement, Hozro gène le trafic à la pompe. Je m’apprête à le conduire au ponton visiteurs où de la place s’est libérée. Franck insiste pour faire la manœuvre au moteur lui-même. Il a l’air tout content de barrer Hozro dans l’ambiance rassurante du port. Décidémment, sa personnalité réelle m’échappe complètement. Puis il passe la sangle de son sac autour de ses épaules et prend le chemin de la sortie.

“Salut quand même!”

Sans se retourner, il lève la main en signe d’adieu.

” Ce n’étais pas si mal…

- On est pas arrivé de l’autre côté.

- C’est pas grave, peu importe le sommet, c’est le chemin qui compte…”
Je sais que c’est une connerie. On a pas vu le sommet, et le chemin n’était pas terrible non plus.

La suite s’enchaîne sans heurt. Le Port sur la Rive, à Mortagne, peut accueillir mon bateau. Le chenal d’accès n’est pas accessible tout le temps et l’écluse du port à flot est ouverte à marée haute plus ou moins une heure. Je me demande bien à quoi ressemble ce hâvre si particulier sur le papier. Le port de plaisance de Royan est inséré dans de hauts murs gris et on manque d’air, surtout à marée basse. Mais peu importe. Les douches sont vétustes, mais l’eau chaude. Je trouve sans peine la documentation indispensable à la poursuite de mon voyage sur la Gironde. La navigation en solitaire dans cet estuaire encombré de bancs de sable mérite une préparation sérieuse. Par endroits, le courant atteint cinq noeuds!
Je m’offre une longue balade à pieds jusqu’à la pointe de Vallieres , une douzaine d’huitres et une succulente tarte aux prunes. La vie à terre est tellement paisible. Je traverse la plage pieds nus. Les enfants rient, les mamans se dorent au soleil.

36- BXA

07/06/2007 06:45Z s 5,94 nds h 120°T W 041/08 1012
 

Nous tirons un court bord vers le nord pour redresser notre trajectoire, et je scrute l’horizon à la recherche de la fameuse bouée, premier ouvrage humain qui s’offrira à notre regard depuis plusieurs jours. Aidé par le GPS, je la découvre enfin. Franck, qui a retrouvé l’usage de la parole, pense que ce n’est pas la bouée, que c’est le phare de Cordouan. Il n’en démord pas et je me garde bien de le contredire. Je l’invite cependant à bien garder le cap sur “l’objet que nous avons en vue” Nous devinons la terre grâce aux signes qui trahissent sa présence. Le soleil tombe sur l’horizon dans notre dos et la brume noie les contours. Il va falloir se presser, car l’heure tourne et avec elle le cycle de la marée. De temps à autre, je jette un coup d’oeil vers l’ouest pour évaluer le temps qu’il nous reste avant que le disque lumineux ne disparaisse derrière l’horizon. Enfin, la porte d’entrée de la Gironde s’offre à notre étrave. La grosse bouée rouge oscille dans la longue houle qui se perd vers l’estuaire et ses bancs de sable. Les conditions sont excellentes. Jusqu’à la dernière seconde, je me demande si mon barreur a décidé de débarquer sur la marque bâbord, tant il s’en approche dangereusement. Nous la frôlons de quelques centimètres. Je pense qu’il n’était pas nécessaire de passer si près, mais bon… Incontestablement, il a repris du poil de la bête et s’exprime même à haute voix. Est-ce la fin du mal de mer ou la proximité de la côte qui l’a requinqué? Je compte les marques du chenal, les cherches du regard dans le soir qui s’impose inexorablement. J’ai le sentiment que nous sommes trop au nord. Je repère une bouée cardinale que j’ai du mal à interpréter. De quel côté est le danger? Je fait part de mes doutes à Franck et l’invite à virer vers le sud. Il me rétorque qu’il ne s’approche jamais d’une cardinale. Dans le lointain, je distingue une sorte de cône rouge et blanc incongru et pour le quel je ne trouve aucune référence sur la carte. Une frange d’écume ourle la mer. ” C’est la houle.” déclare mon second. J’ai la conviction que c’est le ressac de l’eau sur les hauts-fonds. Comment imposer mon point de vue sans que l’affaire ne tourne au drame? Le sondeur vient à mon secours: 14m, 8m, 4,50m… On vire! Cap au sud! Hozro abat sagement. Il a compris que l’heure était grave. Le sondeur reprend de la hauteur, nous regagnons le centre du chenal. L’écume de tout à l’heure défile sur notre gauche, ainsi que les bancs de sable émergés…

Singulièrement, le cône coloré repèré tout à l’heure semble avoir progressé vers l’ouest. Nous allons le croiser, bien qu’il ne soit pas dans le chenal principal. Je scrute son secteur avec les jumelles pour démêler ce mystère. Mais c’est une voile! C’est un génois multicolore qui remonte le courant. Le skipper doit drôlement bien connaître le secteur pour s’aventurer ainsi hors du chenal! Le voilier est quasiment immobile et je me demande si c’est son bon plaisir ou s’il a mésestimé le courant de marée et s’est fait piéger entre les bancs.
Les feux s’allument à terre. La vie des hommes est tout prêt. Il est difficile de faire la part entre la poussière lumineuse des maisons, des voitures, des enseignes publicitaires et celle du balisage maritime. Les bouées arborent de maigres lucioles vertes ou rouges dont il faut compter les éclats. Le chenal décrit une longue courbe que nous prenons à la corde. Il fait nuit noire, le vent se calme. La marée va bientôt s’inverser.
Nous contournons R1, l’ultime marque verte avant Royan puis bifurquons vers le port. Il est tard. Tout est calme. Je tire deux ou trois fois sur la ficelle. Le moteur tousse, tourne pendant quelques secondes puis s’éteint définitivement. Il ne manquait plus que ça! Je hais les moteurs hors bord, les vieux et les neufs. Je ressors du carré avec l’ancre et un seau plein de chaîne. Plouf! Nous sommes arrêtés et Royan nous nargue à quelques encablures. On démonte la bougie, on la remonte, tire sur la ficelle, redémonte… J’ai l’impression que nous allons dormir là. Souhaitons simplement que l’ancre tienne quand le courant sera plus fort. Teuf! teuf! teuf! Je couve cette vie qui reprend comme on tient une allumette au creux de sa main par grand vent. Pas question de le laisser s’éteindre! L’ancre est remontée, et avec elle, une tonne de vase puante qui s’étale sur mon génois. Avec mille précautions, nous longeons la digue du port. Il n’y a pas beaucoup d’eau! Au bout du musoir, nous croisons la vedette de la SNSM qui sort précipitamment. J’entends une voix qui dit: “Quelqu’un nous a prévenu qu’un bateau était en détresse juste devant le port…” Personnellement, je n’ai rien vu.

35- la nuit est sereine

Le ciel s’est dégagé et la lune joue à cache-cache avec quelques résidus stratiformes. Hozro trace sa route paisiblement, gîté juste comme il faut. Je remonte sur la barre les pontets du régulateur qui n’a aucun mal à barrer dans ces conditions faciles. Cela me laisse le loisir de contempler les miroitements de la mer et de piquer un petit roupillon de temps à autre. Une sensation étrange m’envahit. J’aurais presque du plaisir à être assis là, seul sur mon petit bateau à jouir du froissement de l’eau sur l’étrave. J’ai soudain comme une illumination et le souvenir d’un gâteau breton acheté à Loctudy commence à m’obséder. Je plonge dans le carré pour ramper à travers les caisses de victuailles et les voiles bourrées à l’avant. Le voilà! Il est dur comme il faut et sent bon le beurre salé. J’en viens à bout, malgré les crampes de mes muscles maxillaires, peu entraînés ces derniers temps. Le centre du bonheur est-il si proche de l’estomac? Je suis guéri. Le voyage peut commencer.

A ma demande, Franck prend un quart de temps en temps, dans un mutisme absolu. Ignorant mes recommandations sur le fonctionnement du pilote automatique, il barre à la main, oscillant sans arrêt de droite à gauche, comme je l’ai vu faire dans les petits dériveurs de compétition. Je me demande si cette méthode s’applique à Hozro? Quand je suis en bas, je jette de temps à autre un coup d’oeil vers le poste de barre, craignant que mon compagnon se soit jeté à l’eau. Je deviens complètement parano…

Notre route n’est pas trop mauvaise, mais nous tombons un peu sous le vent de BXA. Avec mille précautions, j’en informe mon équipier autiste. Je suppose qu’il a entendu le son de ma voix. Notre allure de sénateur est suffisante, d’après mes calculs, pour parcourir le chenal de jour, et à marée montante. Une tourterelle sauvage se pose sur le rail d’écoute. Elle ferme les yeux et se repose. Le vent en profite pour faire de même. Zut, si ça dure trop longtemps, nous allons rater la marée! Le moteur est basculé et démarre presque instantanément. Il nous pousse gentiment à trois noeuds, ce qui est mieux que le surplace. Après tout, nous n’avons plus besoin de toute cette réserve d’essence que nous véhiculons depuis le départ et ce sera bien pour le rodage. Le soleil est haut, la surface de l’eau totalement lisse. Une heure plus tard, de petites rides annonce le retour d’éole et je tire sur le coupe circuit. Le bruit du petit monocylindre est sympathique, mais on s’en lasse vite. Je préfère quand Hozro s’envole en douceur, poussé par une petite risée. La voile, c’est bien aussi en dehors des ports.

Je réfléchis à notre périple. Je ne suis pas sur que nous ayons dépassé la longitude de Dahouët! En latitude, c’est pire: en deux ans, j’ai passé les 46° N de notre destination et me suis enfoncé vers le sud. La prochaine étape pourrait être le Portugal, puis le Maroc… Après avoir revu l’Odet, Hozro voudrait-il retourner à Salvador de Bahia?

05/06/2007 09:15Z 46 46 57N 07 27 25W s5,4 h105°T w041/12,6 1021 HPa
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Le petit matin est gris et pluvieux.

La houle nous secoue en tous sens. Je ne me sens pas trop mal, mais je dois me tester. Je monte sur le pont et aussitôt je sens bien qu’il n’y aura pas de petit déjeuner aujourd’hui non plus. Le miracle n’a pas eu lieu. Il faut dire que nous nous sommes faits tellement secouer cette nuit, que nos oreilles internes avaient peu de chances de pouvoir recaler leurs gyroscopes. Je taille un bout dans la grande latte que j’ai en réserve le long du rail de fargues. Il va remplacer provisoirement celui que nous avons perdu hier et qui rigidifie le haut de la grand voile. Je perds un peu l’équilibre et m’affale bruyamment sur la bôme qui heurte le rouf. Franck a perçu le choc malgré son coma et passe à mi corps par la descente, pensant peut-être que je suis tombé à l’eau.

“Qu’est-ce que tu fais?
- tout va bien, une vague m’a simplement déséquilibré. Je taille une nouvelle latte.
- pas besoin…
- si, pour éviter d’abîmer la voile. Nous rentrons.”

Il disparait dans le ventre du bateau. Inutile d’insister, il n’est pas en situation, ni physique, ni morale de poursuivre la traversée. Personnellement, j’ai encore le mal de mer, mais je peux assumer les tâches indispensables. Je hisse les voiles, et mets le cap vers l’est. Co

mme s’il n’était pas assez difficile moralement de faire demi tour, on se retrouve à chaque fois au prés, vent de face et le nez dans le clapot. Malgré le temps gris et la bruine, les conditions ne sont pas mauvaises. Je laisse filer au “bon plein”, c’est à dire pas trop près du lit du vent, ce qui autorise une marche plus confortable. Une fois de plus, j’essaie d’améliorer la liaison des drosses sur la barre. Ça tient suffisamment longtemps pour me laisser un peu de répits dont je profite pour choisir notre nouvelle destination. Je n’ai pas l’intention de retourner à Loctudy. C’est un bel endroit, mais trop éloigné de mon quartier général à Saint Léon sur Vézère, en Périgord. Filer vers Nantes, ou La Rochelle? L’idéal serait Bordeaux, mais je n’ai pas assez de documentation et je ne pense pas pouvoir laisser mon bateau là-bas. Comme l’année dernière, j’ai fait des recherches avant de partir. J’ai même demandé un devis au Port sur la Rive, à Mortagne sur Gironde. On peut qualifier cela de défaitisme, mais j’appelle ça de la prudence élémentaire. A l’instant précis, je suis rassuré d’avoir une ébauche de solution pour l’hivernage de mon bateau. Hivernage est un bien grand mot, car nous sommes en juin. Mais compte tenu des évènements, Hozro ne connaitra sans doute jamais l’été à Saint Pierre. J’imagine la nouvelle déception de ceux qui, sur l’internet, vont bientôt voir notre trajectoire brisée et spéculer sur les causes de notre déroutement, sur notre santé à bord et notre nouvelle destination. J’ai sans doute mal évalué la difficulté de cette traversée. Deux tentatives, deux demi-tours, sans jamais avoir du affronter le moindre vrai gros temps, ni connu d’avarie sérieuse. La météorologie est un paramètre décisif. Il faut une bonne dose de chance pour traverser avec un bateau de 6 mètres 50. Mais la personnalité et les compétences de l’équipier sont deux qualités indissociables et fondamentales. Malheureusement, la valeur d’un équipier inconnu est tout aussi aléatoire que la trajectoire d’une dépression. Un camarade qu’on connait bien à terre peut aussi révéler des surprises en cas de coup dur ou de vie commune en un espace confiné. Aurais-je pu me passer d’un compagnon? Peut-être, à condition d’avoir un pilote au point et éprouvé. Je sens bien que mon régulateur d’allure pourrait être ce plus qui me dispenserait de corvée de barre et me permettrait d’assumer les autres taches. En l’état, son installation n’ést pas suffisamment aboutie pour assurer un fonctionnement fiable. Dommage.
En ce petit matin gris, je renonce à convoyer Hozro. L’entreprise est trop compliquée. La préparation du bateau réclame trop de temps et la distance entre Saint Pierre et la France est un handicap insurmontable, non en terme de navigation, mais il faudrait disposer de plusieurs semaines avant tout départ. Je ne peux disposer de plus de 35 jours de congés consécutifs et les vacances en familles ont été sacrifiées. Je ne vais peut-être pas essayer de vendre Hozro tout de suite, mais le stocker à s

ec et peut-être passerons nous nos vacances à bord l’année prochaine?

Et puis, une nouvelle fois, j’ai commis l’erreur d’acheter mon billet de retour. Je suis sur que ça porte la poisse.

Je mets le cap sur la Gironde. J’ai suffisamment de documentation pour emprunter le chenal et me rendre à Royan où je contacterai le chantier. Là-bas, j’achèterai une carte détaillée de la Gironde et les instructions nautiques pour me rendre à Mortagne.

Je saisis les coordonnées de la première bouée du chenal dans mon petit GPS et active la fonction GOTO. Elle répond au doux non de “BXA” Il y a 270

miles nautiques à parcourir, puis la longueur du chenal jusqu’à Royan. Il faudrait synchroniser notre arrivée avec la marée et prier pour qu’il fasse beau, car mes lectures prédisent une entrée dangereuse par forte houle. Notre route actuelle n’est pas parfaite, car le vent nous porte légèrement au sud de BXA. Je préfère laisser Hozro glisser un peu en dessous de sa route, plutôt que planter des pieux pendant tois jours. De temps à autres, je me penche par dessus les filières et soulage mon estomac qui, bien que vide de tout apport extérieur, continue par spasmes à alimenter les organismes marins. Ces efforts passagers cessent d’être une contrainte et se muent petit à petit en véritable délivrance. Après l’effort, le réconfort et une bonne demi heure de paix bien méritée! J’en profite pour consulter les fax radio a horaires fixes. Du côté des Açores, ça ne s’arrange pas. La dépression stationne sur l’archipel et se prend pour une toupie. Sa petite sœur fait de même sur Gibraltar. Par contre, le temps est stable sur la façade ouest de la France, ce qui est une excellente nouvelle. Stéphane gît, tout habillé sur sa couchette. Il est recroquevillé sur lui même, totalement immobile. Je le secoue un peu pour lui demander de me remplacer quelque temps. Je lui dresse un tableau de la situation, comme on doit le faire à chaque relève. Visage fermé, il se lève et quitte le carré sans un seul mot. Puis il s’installe à la barre et, le buste reposant presque sur ses genoux, pose un regard fixe sur la ligne d’horizon. Ce mutisme absolu m’inquiète. Il a un mal de mer aigu, certes, mais comme il n’exprime rien, je m’interroge sur la gravité du mal et les conséquences sur son moral.

Plus tard, dans la nuit, je reprends les commandes. Sans un seul mot, sans le moindre regard vers moi, il descend s’allonger.

Il n’enlève ni sa veste de quart, ni ses bottes et se recroqueville dans la couchette cercueil. Je suis désarmé et ne peux évaluer valablement les conséquences psychiques de son malaise. Je souhaiterais pouvoir le laisser en paix jusqu’à notre arrivée. Je crains une soudaine réaction violente qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Par précaution, je bloque la virole du mousqueton qui relie ma longe de sécurité à une cadène au fond du cockpit. Les conditions sont paisibles mais je redoute, sans doute à tort, une bouffée de violence de la part de mon équipier. Je n’avais jamais imaginé me retrouver dans un tel contexte.

33- lattés

Nous alternons nos quarts en silence.Quand c’est mon tour, je m’assieds en travers du cockpit, et je surveille le travail du pilote. Je glisse la ligature de fixation des drosses chaque fois que nécessaire. Franchement, le système n’est pas au point et c’est bien dommage. L’appareil marche, mais mon installation aurait dû être validée par une sortie au moins.
Je propose quelque chose à se mettre sous la dent, mais Franck décline mon offre. Je n’ai pas non plus un gros appétit. Un coup d’œil vers la girouette me pétrifie. La dernière latte de la grand voile, celle qui maintient en forme la “corne”, tout en haut, est à demi sortie de son fourreau et pend à 45 degrés le long du mat. J’aimerais bien qu’elle tombe sur le pont, afin que je puisse essayer de la récupérer au passage, mais malgré tous mes efforts pour secouer le gréement, elle refuse de bouger. Non seulement je risque de la perdre, mais en l’état, il m’est impossible de prendre un ris dans la grand voile ou de l’affaler: la latte viendrait se bloquer sur le deuxième étage de barres de flèche, ces tubes qui écartent les haubans du mât. Je suis tout aussi coincé que cette fichue latte, et je me demande comment faire pour réduire la voilure en cas de besoin. Deuxième erreur de débutant. J’aurais du m’assurer que les lattes étaient correctement retenues dans leurs fourreaux! Une visite en tête de mât commence à valoir le coup. Mais ce sera pour un autre jour, car l’état de la mer empire. Les vagues arrivent de trois quart arrière, ce qui n’est pas très confortable. Le ciel est plombé et les nuages sont si bas qu’ils pourraient avaler ma girouette, et la latte rebelle par la même occasion. Soudain, un ronflement d’hélices bien connu envahit l’espace. A deux reprises, un bout d’aile, un moteur puis la vague silhouette d’un avion émergent du couvert nuageux, font un court passage au raz de l’eau et disparaissent à nouveau dans leur univers cotonneux. Nous sommes entre deux mondes parallèles, également gris et sinistres, séparés par une mince pellicule d’air en mouvement. Un monstre ailé vient de bondir à la surface du sien, sans doute à la recherche de quelque proie. Qui est en haut, qui est en bas? Si seulement la bête pouvait, d’un coup de queue, décrocher le bout de plastique qui pend au dessus de ma tête!
Je n’en crois pas mes yeux. Rejouons nous le couplet de la balise de positionnement défectueuse? Qui a bien pu appeler le CROSS cette fois? Je m’engouffre dans le carré. Franck, qui est allongé sur la couchette, se tourne mollement vers moi. Un seau bleu au contenu douteux est posé à portée de main…

“Breguet de voilier Hozro sur le canal 16!
- Oui Hozro, je vous écoute.
- Tout va bien à bord.
- D’accord, pour information, je vous reçois très très mal. Bonne route, terminé”

Je ne saurai jamais ce qu’il cherchait là, à percer au raz des vagues une couche nuageuse aussi basse. Pas nous, apparemment. Mystère.
Une autre énigme: pourquoi la radio marche-t-elle si mal, alors que le chantier a changé le câble d’antenne? Je commence à avoir de gros doutes sur les travaux effectués sur la mât.
Dire que tout va bien à bord était peut-être exagéré, car Franck est en piteux état, terrassé par le mal de mer. Je suis également malade, mais je dois agir. J’entreprends de décoder les fax météo de Northwood. L’anticyclone s’est déplacé vers le continent, remplacé par une jolie dépression sur les Açores. Les cartes défilent très lentement, le moral décroit à la même allure. Les prévisions sont très pessimistes sur la région des Açores. La situation est la même que l’année dernière. C’est à peine croyable. Mais cette fois, on ne m’aura pas, je vais insister un peu, quitte à passer bien au nord de l’archipel. D’ailleurs, le vent nous pousse tout droit dans la bonne direction. Il a pris de la vigueur. La houle aussi, mais dans une direction légèrement différente, ce qui est très inconfortable. Nous approchons du talus continental, et cet endroit est toujours mouvementé. les fonds marins passent brutalement de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres de profondeur.
J’aimerais bien réduire la grand voile, mais ce n’est pas possible pour l’instant, pour les raisons évoquées plus haut. Je réussis à motiver Franck sur la nécessité d’entreprendre quelque chose. Il est bien malade, et mon séjour devant l’ordinateur me pèse un peu plus sur l’estomac. Franck se porte à l’avant pour remplacer le génois par le solent. Dommage que les circonstances ne soient pas meilleures, car il se débrouille plutôt bien. Son visage fermé et son silence trahissent de sérieux troubles gastriques. Mission accomplie, il rejoint sa couchette. Là haut, la situation ne s’arrange pas. Le foc va et vient de droite à gauche. J’ai du mal à barrer dans cette mer qui soulève le bateau de biais et malmène les voiles. Nouvelle apparition de Franck qui amène le foc. Je continue sous grand voile seule, mais je sens bien que la situation est précaire. Enfin, une vague plus haute soulève la fesse droite d’Hozro, dont les safrans décrochent. Le voilier commence une pirouette sur lui même, un départ au lof, que je ne peux contrôler. Nous nous retrouvons face au vent. La voile faseille brutalement. C’est toujours impressionnant à cause du bruit et des vibrations, mais sans grand danger pour le matériel si ça ne dure pas. Un choc sur le pont, puis dans l’eau. La latte a choisi la voie des profondeurs. Cette bonne nouvelle compense partiellement l’émotion provoquée par notre figure de style. Les traits défaits, Franck apparaît dans la porte de descente. ” On est crevé… On a pas de bon pilote… On peut pas continuer comme ça… Il faut faire demi-tour.” La messe est dite. On décide de tout affaler et de rester sur place jusqu’au lendemain matin, pour voir si ça va mieux. Il ne s’agit pas tant des conditions météorologiques, mais de la forme de l’équipage. Je range un peu le pont et les cordages. Nous sommes là, bouchonnant dans la houle sans aucune voile pour nous stabiliser. Ça ne se fait pas, normalement, mais Franck s’est déjà jeté sur sa couchette, sans ôter ses bottes. Je suspends une petite lampe dans les haubans pour signaler notre position, et je m’écroule à mon tour.

Le temps est presque beau et nous sommes presque prêts.
Nous quittons la jetée rassurante pour la grande aventure. Faute de temps, nous n’avons fait aucun essai en mer. Ce départ est notre essai. Si tout va bien, on continue, si non, on rentre au port. Refrain connu. Je ne téléphone pas à ma famille. Ces moments sont trop durs. Ils savent que nous sommes sur le point de partir et constaterons notre progression grâce au satellite. Viser entre les deux cardinales, puis virer vers l’ouest et le Nouveau Monde. L’ambiance est détendue. Franck sait barrer, un point à son actif. D’emblée, il souhaite essayer le spi. C’est normal, il est à bord d’un mini, le spi s’impose. Le vent est arrière. A tribord, on distingue le phare d’Eckmühl qui me nargue. Par superstition, je ne lui fait pas de bras d’honneur. Mais l’envie ne me manque pas. L’expérience pourrait être concluante, mais la porte de sortie de la Basse Malvic arrive à toute allure. Nous n’avons pas fait de calcul de marée et je ne souhaite pas filer “à travers champs” car la carte montre différents objets contondants tapissant les fonds de l’anse de Bénodet. Le spi est donc remballé. Le vent nous autorise un cap direct vers l’ouest. A bâbord, on devine les Glénans, ce lieu mythique où non seulement on apprend à bien faire de la voile, mais en plus on fait de vous un homme. C’est ce que dit la publicité. Nous croisons notre voisin de ponton qui rentre de son jardin secret. mais pourquoi navigue-t-il au moteur? Personnellement, je souhaite quitter rapidement ce lieu truffé de bouées et de rochers hostiles, car je ne sais plus exactement où nous sommes. Vivement le large!
La nuit tombe. J’allume le feu de position en tête de mât. Il ne fonctionne pas, malgré le changement d’ampoule par le chantier. Je contrôle le fusible. Rien à faire. Je m’en veux à mort: partir pour une traversée de l’Atlantique et oublier de vérifier son feu de signalisation! Erreur de débutant. Il est hors de question de grimper là haut maintenant. D’ailleurs, je ne l’ai jamais fait, ni à quai ni en mer. Je ne sais même pas si on peut faire ça sur un si petit voilier.
Il fait noir, le vent est faible. Ça me convient, pour un début, mis à part que je déteste naviguer de nuit sans feu. La réglementation ne l’impose pas sur les voiliers de moins de 7m. Je dois simplement “présenter un fanal” en cas de croisement avec un autre navire. J’espère que lui, il fera plus de 7m et aura une ampoule qui marche! Franck dort. Je fais des essais de régulateur d’allure. Ce n’est pas simple, dans le noir. Il faut visser une molette, régler un contrepoids, tendre les drosses. La fixation que j’ai improvisée ne tient pas sur la barre. Elle glisse sur le métal et je dois tout le temps la remettre en place. J’essayerai de faire mieux demain matin.
La journée suivante est silencieuse. Nous traçons notre route plein ouest. Franck n’est pas bavard. C’est un euphémisme: il ne désserre pratiquement pas les dents.

“Fais attention tu es en train de mouiller ton sac de couchage.
- C’est un duvet, pas un sac de couchage. Il faut être précis quand on fait de la voile!”

Je ne vois pas le rapport entre son sac en garniture synthétique et un duvet, mais bon… Pourquoi est-il si agressif? Je lui tends une manille textile:

“C’est quoi, ça?
- Sais pas.
- Une erse à bouton. C’est son nom précis. C’est vieux comme la marine à voile et ça remplace une manille.
-Connais pas”

D’accord, c’est pas très fair play, parce que des erses à bouton, j’en ai fabriqué pour mon voile-aviron. C’est pour ça que je connais ce terme. Je n’ai aucun mérite, mais je n’allais pas me laisser faire, quand même?

31- Hozro who wouln’t float

Nous faisons une escale à La Rochelle pour prendre livraison du régulateur d’allure. Pour confirmer ses choix, le concepteur m’invite à un petit tour de la zone technique des Minimes, à la recherche d’un Pogo de la même cuvée que le mien. Est-ce qu’il ressemble à celui-là? Oui, c’est le même. Mis à part peut-être… Nous en profitons pour faire la bise à mon cousin Louis qui est propriétaire d’un Coco. C’est également un mini, mais d’une génération antérieure au mien. Il est très joli dans sa livrée vert pistache et garde l’entrée du ponton numéro 2. Il en a de la chance, mon cousin, d’avoir son joujou juste devant la maison! Pas de temps à perdre, nous filons vers Loctudy où nous emménageons au Renouveau, au milieu des pépés et mémés en retraite. Naturellement, mes parents rencontrent à la cantine des connaissances de connaissances perdues de vue depuis longtemps. Ça discute ferme et le pichet de rosé délie les langues.
Evidemment, Hozro n’est pas à l’eau. La carène n’est pas prête, le moteur dans l’état où je l’ai laissé l’année dernière. Le chantier doit tout faire en vitesse. J’appareille dans une semaine! La préparation de la coque se résume à un coup de peinture antisalissure vite faite. Le tracteur descend la cale de mise à l’eau et Hozro retrouve délicatement son élément préféré, à un jet de pierre de son lieu de naissance. Ce détail n’est pas anodin. Hozro me ferait-il le coup du “Bateau qui ne voulait pas flotter”, qui refusait de progresser vers l’ouest, redoublant de ruse pour ramener son propriétaire vers Muddy Hole - Trou Boueux où il avait été construit? J’adorerais qu’Hozro me contraigne vers Muddy Hole, à Terre Neuve, et non vers Combrit Sainte Marine!
« Nous avons fait la révision du moteur, il marche bien » L’employé chargé de conduire le bateau à sa place de port tirent sur le lanceur. Ça fume et ça ronfle.

Il embrayent et son collègue largue les amarres. Quelques mètres plus loin, je les vois désespérément agrippés à une yole qui se trouvait fort opportunément à portée de gaffe. C’est pathétique. Le moteur est mort. Ce n’est pas une nouvelle, il est mort depuis longtemps. Que de temps perdu! Je n’ai d’autre choix que d’en acheter un neuf, négocié à un bon prix, mais tout de même… Le mât est posé à même le goudron du parking. Il faut encore changer les drisses, le câble de l’antenne radio, l’ampoule du feu de signalisation. J’en profite pour inspecter les haubans. Plusieurs brins des câbles en acier sont rompus. Il ne serait pas raisonnable de partir comme ça. « Combien de temps faut-il pour commander ces haubans? - On les aura après demain. » Parfait,avec des haubans neufs, j’aurai l’esprit plus tranquille. Pendant ce temps, Franck ne donne aucun signe de vie. Je l’appelle au téléphone. Sur un ton laconique, il m’informe qu’il a pris un petit boulot « en attendant » En attendant quoi? Je suis perplexe. Une information a du m’échapper. Il sera là dans deux jours.
Le montage du support de pilote automatique s’avère compliqué. Il nous faut presque 3 jours pour mener l’installation à bien. Rien de spécial sur le papier, mais nous préférons y regarder à deux fois avant de cribler le bateau de trous de 6 mm. En fait, tout va de travers: l’évacuation de la pompe de cale tombe pile en face d’une fixation. A moins que ce ne soit l’inverse… Une vis d’accouplement de la barre nous refuse les quelques millimètres indispensables à l’horizontalité du tube censé posséder cette propriété. Mon père et moi devons travailler à l’intérieur du tunnel d’évacuation d’urgence ou bien penchés par dessus bord au raz de la ligne de flottaison, en évitant de laisser tomber la clé à pipe de 13. Le support tubulaire est modelé à la forme voulue en le coinçant dans un des taquets du ponton. Ça marche, mais on a eu chaud! A ce stade, il me semble nécessaire de vous expliquer ce qu’est un régulateur d’allure. Il s’agit d’un appareil mécanique qui dirige le bateau à l’insu de votre plein gré. Une girouette mesure les variations du vent et commande une autre girouette qui est placée dans l’eau. Si vous jouez à incliner votre main par la portière de votre voiture, vous n’aurez pas trop de peine à résister à la pression, du moins aux vitesses subsoniques. Faites la même chose en mettant votre main dans l’eau, par exemple depuis un bateau hors bord, et vous constaterez rapidement qu’on ne peut pas résister à la puissance de l’eau. Et bien la girouette immergée profite de cette pression pour agir sur la barre avec une force considérable et gouverner le voilier. La transmission du mouvement se fait par l’intermédiaire de ficelles réglables, ou drosses, de part et d’autre de la barre. J’ai découvert tout ça en déballant mon appareil sur le ponton de Loctudy… Le système est simple dans son principe, mais redoutable dans sa mise au point et ses réglages. Les frottements mécaniques doivent être réduits autant que possible. Une fois installé, le régulateur a belle allure, mais j’ai un problème: impossible, avec les moyens dont je dispose, de percer l’acier inoxydable et assurer correctement la liaison des ficelles sur la barre. Je bricole donc une ligature que j’espère suffisamment résistante. Les aérateurs « champignon » sont changés. Les fuites colmatées. Le ravitaillement complété. Les nouvelles voiles sont hissées. Ouf, les cotes étaient juste et la grand voile est parfaitement adaptée à la longueur des espars, ce sera un souci de moins. Franck est arrivé. Le moteur et les haubans aussi. Je ne chôme pas, mais l’ambiance est bonne et mon voisin m’offre même quelques coinceurs démodés qui dépareillent son accastillage de pont. Il nous invite aussi à boire l’apéro à bord de son joujou. C’est un ancien de la marine marchande, bourré d’expérience et d’anecdotes à raconter. Il discute longuement avec Franck, car ils sont en quelques sortes de la même maison… Nous apprenons aussi qu’il est spécialiste des Glénans où il adore naviguer, surtout la nuit.
Pendant que je fais les dernières courses et un point météo sur l’internet à Quimper, Franck aide à remâter le bateau. Le nouveau câble d’étai, celui qui maintient le mât à l’avant, est beaucoup trop long! Au moins 30 cm. Je ne sais pas comment on peut se tromper à ce point… On est samedi, la situation météo est favorable et lundi est férié. Je ne veux pas perdre de temps. J’accompagne un employé du chantier et nous retournons à Quimper pour faire recouper le câble. On pourrait en rire s’il ne s’agissait d’une tentative de traversée de l’Atlantique nord. J’aurais souhaiter un peu plus de sérénité à quelques heures du départ. Par chance, le gars recoupe et sertit notre câble sans rechigner.
D’après mes investigations, la situation météo est plutôt bonne pour les trois jours à venir au moins. Un anticyclone est centré sur le cap Finisterre et se prolonge sur la façade ouest du Portugal. Nous donnons un coup d’accélérateur à la préparation en ajustant, un peu au hasard, le ravitaillement du bord. Franck achète du chocolat supplémentaire et de la bière. Bonne idée. Je ne suis pas satisfait de la manière dont j’ai rangé tout ça dans la pointe du bateau. Ça va être une nouvelle galère pour atteindre ce qui est stocké à partir du deuxième rang. Mais c’est trop tard. Pas question de tout ressortir, il faut profiter du beau soleil et de la chaleur pour filer au plus tôt.

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