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GROUPAMA TEAM FRANCE

Bruno Dubois : « Il nous faut préparer l’avenir avec les jeunes ! »

Il est le plus Français des Belges et Canadiens, sa double nationalité. Après avoir beaucoup bourlingué, Bruno Dubois s’est installé en France il y a quinze ans. Il a managé des équipes, couru au plus haut niveau dans toutes les séries de la Mini-Transat à la Volvo Ocean Race, de l’Admiral’s Cup à la Transat Jacques Vabre, dirigé la voilerie North Sails Europe… avec une parfaite connaissance du monde anglo-saxon. Bref, il est tout naturel que ce garçon brillant, polyvalent, au parcours sans faute et d’une rare intransigeance, se retrouve, à 56 ans, à la tête de Groupama Team France dans la conquête de la 35e Coupe de l’America. Entretien avec un élément essentiel du défi français quelques jours après la blessure de son emblématique skipper, Franck Cammas.
  • Publié le : 05/12/2015 - 00:01

Bruno Dubois : « Il nous faut préparer l’avenir avec les jeunes ! »A 56 ans, Bruno Dubois dirige désormais Groupama Team France, et a notamment comme ambition de préparer la relève pour les éditions futures de la Coupe de l’America. Photo @ Didier RavonVoilesetvoiliers.com : Avec l’accident de Franck Cammas en début de semaine à Quiberon, ça modifie pas mal la donne quand on dirige un tel projet ?

Bruno Dubois : Oui, clairement ! On aurait préféré éviter que Franck se fracture une jambe… mais il y a plus de peur que de mal, et même s’il souffre beaucoup, il pense déjà à sa rééducation et à la suite. Il n’est pas du genre à lâcher prise !

Voilesetvoiliers.com : Du coup, vous changez tous vos plans ?
Bruno Dubois : Non. On va devoir s’adapter. On sort d’une semaine d’entraînement à deux GC32 à Quiberon. Les navigants viennent à Paris pour le Salon Nautique, avant de partir en stage de préparation physique à Chamonix, puis retournent à Quiberon naviguer en vue de la première épreuve à Oman en février prochain.

Voilesetvoiliers.com : Qui va remplacer Franck Cammas à la barre durant son absence ?
Bruno Dubois : Nous sommes en discussion, notamment avec Bertrand Pacé le coach de Groupama Team France. Nous essayons actuellement plusieurs jeunes à la barre, et qui vont se relayer à bord… Mais de toute façon, il était prévu que ces sessions permettent de convier des barreurs. Enfin, nous avons toujours eu en tête de pouvoir pallier l’absence de Franck en cas de pépin.

Voilesetvoiliers.com Et lui que va-t-il faire ?
Bruno Dubois : Comme il est obligé d’arrêter la préparation olympique pour Rio en Nacra 17, Franck va pouvoir s’investir à 100 % dans la conception de l’AC 50, et va rejoindre dès que possible les 27 membres du Design Team… qui d’ailleurs sont très contents de la présence de Franck durant cette période cruciale de validation des plans.

Voilesetvoiliers.com : Revenons à tes nouvelles fonctions. Tu es le Team Manager de Groupama Team France. Depuis combien de temps ?
Bruno Dubois : Ça s’est fait pile une semaine après l’arrivée de la Volvo Ocean Race, début juillet ! (rires). Je suis allé à Portsmouth rencontrer l’équipe, puis j’ai pris un peu de vacances et suis revenu début août pour notamment commencer à organiser le Design Team, préparer le planning, les budgets, poursuivre le recrutement…

Voilesetvoiliers.com : Du coup, tu as mis ton poste chez North Sails en sommeil ?

Bruno Dubois :  Je reste actionnaire du groupe, je leur donne un coup de main, mais je ne fais plus d’opérationnel réel. J’ai toujours un bureau là-bas (à Vannes ; ndlr). Mais il y a beaucoup de lien entre Groupama Team France et North. Il y a par exemple Julien Pilat, qui est l’un des dessinateurs et va travailler avec nous sur la partie aérodynamique. J’ai également stoppé ma collaboration avec OC Sport. Bref, je me consacre exclusivement à Team France jusqu’à la fin de la 35e Coupe. 

Voilesetvoiliers.com : Est-ce que les performances de Dongfeng dans la Volvo Ocean Race sur lequel tu dirigeais le projet ont contribué à ta décision de glisser vers la Coupe ?

Bruno Dubois : Je ne sais pas trop… Ce qui est sûr, c’est que si nous nous étions complètement plantés avec Mark Turner, je serais rentré chez moi, j'aurais repris le chemin de North Sails. Mais je me suis toujours dit en blaguant que quand je serai grand, je serai chef d’équipe de voile ! Ça fait vingt-cinq à trente ans que je côtoie plein d’équipes. Je n’ai jamais été en charge d’une équipe de la Coupe, mais j’ai vu comment ça se passait… et c’est quelque chose de très intéressant, car c’est essentiellement technique, et avec Franck (Cammas ; ndlr), c’est essentiellement technique. Mais c’est aussi un poste politique, je l’avoue.

Voilesetvoiliers.com : Tu avais déjà travaillé avec Franck Cammas ?
Bruno Dubois : Non, uniquement comme fournisseur. Je lui ai vendu pas mal de voiles, mais je n’ai jamais travaillé avec lui directement. Je pense que l’on peut être complémentaires si on arrive à bien bosser ensemble. En tout cas, pour le moment, ça fonctionne bien.

Voilesetvoiliers.com : Le staff de Team France est-il calé ?

Bruno Dubois : Oui en partie. Il y avait déjà une équipe en place, celle de Groupama et celle avec Franck Cammas, Michel Desjoyeaux et Olivier de Kersauson, plus Louis-Noël Vivies pour la partie commerciale et Vincent Borde pour la communication. Il n’est pas question de changer. Ce sont des gens qui travaillent sur le projet depuis le début, et qui le font très très bien. Moi, ce que j’amène de plus c’est sur l’opérationnel. Mon objectif, c’est de mettre de l’huile dans les rouages afin que tout se passe bien. Si j’arrive à trouver des gens qui sont nettement meilleurs que moi, eh bien la vie sera merveilleuse ! Il faut des bons dans tous les domaines. C’est pour ça qu’il y a Bertrand Pacé comme coach. C’est le seul Français qui a été champion du monde de match racing. Il a disputé six Coupes de l’America depuis 1987, parle le même langage que Franck et a cette même exigence. C’est aussi pour ça que j’ai pris Hervé Le Quilliec pour la partie logistique. C’est un vieux de la vieille ! Il connaît très bien Groupama et le dossier. Il a œuvré sur les cinq dernières Volvo Ocean Race… et va donc nous faire gagner du temps et de l’argent. Idem avec Ben Wright. Il a fait plusieurs Volvo, dont une aussi avec Groupama et connaît la chanson. J’ai besoin de pouvoir me reposer sur le Shore Team avec des gars comme ça, afin d’accompagner la recherche de partenaires qui manquent encore. Il faut que tout le monde mette la main à la pâte pour arriver à boucler le budget même si nous sommes déjà certains d’aller au bout du projet grâce à Groupama.

Bruno Dubois : « Il nous faut préparer l’avenir avec les jeunes ! »De cinq navigants en 2015, Team France va passer à neuf, afin de tourner les équipiers sur AC45 et GC 32.Photo @ Y. Zedda/GTFVoilesetvoiliers.com : Tu tables sur combien de personnes pour la Coupe ?

Bruno Dubois :  Pour les Bermudes, à l’été 2017, je ne sais pas encore, mais là on va très vite être 50 à 55, qui ne vont pas forcément travailler à temps plein, mais graviter autour de l’équipe. C’est déjà beaucoup de monde. Il y aura aussi neuf navigants à temps plein. Pour l’instant, ils sont cinq. 

Voilesetvoiliers.com : Après la dernière épreuve aux Bermudes et les dix jours d’entraînement sur place face aux Japonais, quel est le programme ?

Bruno Dubois :  Le bateau rentré en France par cargo, et il va être exposé dans le hall 1 au Salon Nautique de Paris. Nous avons changé sa déco, l’idée étant qu’il soit plus aux couleurs de la France... On a travaillé là-dessus avec Jean-Baptiste Epron et un créateur de mode français. Ensuite, il y aura un petit chantier à Lorient. Après, tout va dépendre des ACWS. Si ça commence à New York, on enverra l’AC45 aux Bermudes pour faire trois sessions d’entraînement. S'il y a une épreuve au Moyen-Orient (Oman ou Abu Dhabi), il faudra nous adapter. Nous aurons une base aux Bermudes dès avril 2016. Nous devrions être voisins des Anglais de BAR, avec qui nous partagerons la grue notamment. 

Bruno Dubois : « Il nous faut préparer l’avenir avec les jeunes ! »Sixième et dernier des Louis Vuitton ACWS 2015, Groupama Team France a un déficit d’heures de navigation, qu’il va combler en 2016, en participant au circuit dans son intégralité. Photo @ Y. Zedda/GTF

Voilesetvoiliers.com : Il semblerait que Russell Coutts, le patron de la Coupe, interdise aux équipages inscrits de disputer d’autres régates ?

Bruno Dubois : Tout à fait… et c’est très surprenant ! Selon l’article 45 du protocole, une équipe doit demander l’autorisation pour participer à un autre événement. Donc, il y a eu des demandes pour faire du RC 44 et ça vient d’être autorisé !

Voilesetvoiliers.com : Tu veux dire qu’il y a une dérogation pour le Russell Coutts 44 puisque c’est lui qui l’a conçu ?

Bruno Dubois : Disons que Coutts se justifie comme quoi c’est un monocoque, et donc les équipes peuvent régater en flotte et en match racing. En revanche, les courses en Extreme Sailing Series et en GC 32 sont interdites pour les équipes mais autorisées pour les individus. C’est étrange mais c’est ainsi ! Quant aux coureurs qui préparent aussi les prochains Jeux de Rio (Peter Burling, Nathan Outteridge, Giles Scott. Franck Cammas, blessé, à dû déclarer forfait pour les mondiaux de Nacra 17 à Clearwater en février ; ndlr) ils peuvent poursuivre leur préparation olympique, et nous avons eu le droit de faire la Little Cup en Class C. Je peux comprendre qu’ils ne veulent pas que la Coupe se mélange avec d’autres séries… mais ce n’est pas bien pour notre sport, même si c’est typique de la Coupe et de bonne guerre pour le Defender, qui fait tout ce qu’il peut pour conserver le Trophée. A nous d’être intelligents par rapport à ça.

Bruno Dubois : « Il nous faut préparer l’avenir avec les jeunes ! »Cammas et Desjoyeaux sont déjà très impliqués sur les aspects techniques… mais ce dernier va avoir aussi en charge la détection des jeunes régatiers.Photo @ Y. Zedda/GTFVoilesetvoiliers.com : Quel va être désormais le rôle d’un Michel Desjoyeaux dans tout ça ?

Bruno Dubois : Il va notamment superviser la détection des jeunes. Avec l’Ecole Nationale de Voile qui développe un centre de formation au foiling et la FFVoile, on va sélectionner douze jeunes coureurs qui navigueront sur les trois Flying Phantom fournis par Bic Sport et en Diam 24 au prochain Tour de France. Ils auront une semaine d’entraînement par mois jusqu’à la Youth America’s Cup sur AC45 aux Bermudes en 2017, où ils seront pris en charge intégralement. Nous allons aussi leur donner la possibilité de naviguer en GC 32. C’est notre avenir ! Mich va nous accompagner sur ce projet, et ça l’intéresse. On ne l’appelle pas le Professeur par hasard. Il peut être très pédagogue… et en plus il est très bon pour découvrir des talents.

Bruno Dubois : « Il nous faut préparer l’avenir avec les jeunes ! »Team France a désormais trois Flying Phantom basés au nouveau centre d’entraînement des voiliers volants à l’Ecole Nationale de Voile et des Sports Nautiques à Quiberon. Photo @ Y. Zedda/GTF

Voilesetvoiliers.com : Et Olivier de Kersauson ?

Bruno Dubois : C’est le meilleur ouvreur de portes que je connaisse ! De plus, ce défi le passionne. C’est très différent de ce qu’il a fait dans le passé, mais il a un œil à la fois un peu extérieur et averti. Son implication à Portsmouth et aux Bermudes en a étonné plus d’un dans l’équipe. C’est un vrai plaisir de partager avec lui car il n’a pas sa langue dans sa poche...

Voilesetvoiliers.com : On a aussi le sentiment qu’outre réaliser une belle performance en 2017, il y a un réel désir de préparer la suite ?

Bruno Dubois : Personnellement, pour moi qui ne suis pas Français, mais qui depuis quinze ans a beaucoup reçu de la France, c’est aussi un peu remettre dans l’assiette ce qui m’a été donné. Bref renvoyer la balle ! Donc, il faut laisser la place aux jeunes, préparer le terrain. Tous les gens de l’équipe ont participé et remporté de grands événements comme l’Admiral’s Cup, la Coupe, la Volvo, des Jules Verne, des Transats… Il est temps maintenant de préparer la suite et donner leur chance aux plus jeunes. Franck en est conscient aussi.

Voilesetvoiliers.com : Mais justement Franck Cammas a t-il un concurrent à la barre ?

Bruno Dubois : Justement, là aussi on travaille sur cet aspect. Il nous faudra de toute manière un barreur pour mener le deuxième GC32 à bord desquels nous nous entraînerons en match racing  à l’ENVSN. Et puis on compte très rapidement lancer un jeune ou deux dans le grand bain ! Entre 18 et 25 ans, il y en a des très bons dans tous les pays mais en France aussi. Je ne suis pas inquiet. Et tous ont compris qu’avant d’être marins il faut qu’ils fassent des études, le plus souvent scientifiques.

Petits secrets entre amis...
Les Louis Vuitton ACWS 2016 vont prendre de l’ampleur. Il est prévu à ce jour environ sept épreuves (contre trois en 2015) et qui devraient normalement se dérouler dès février à Oman voire Abu Dhabi, puis à New York en mai, Chicago, Portsmouth, peut-être Göteborg puis Toulon, avec un final en Asie. Tout n’est pas encore calé, mais la manche française pourrait donc bien être disputée dans le Var sous la bannière Toulon Provence Méditerranée. Il faut savoir qu’une épreuve du circuit coûte entre 1,5 et 2 millions d’euros… Selon des rumeurs, la 1ère épreuve, courue en Angleterre en 2015, aurait coûté la bagatelle de 5 millions de livres (7,5 millions d’euros) à Portsmouth. Ça fait quand même cher pour 55 minutes de régate ! Et pour rappel, le nombre de jours de navigation en AC50, le bateau de la Coupe, est plafonné pour tous les syndicats à 150 jours d’ici août 2017. 

 

On dit merci qui ?
Le retrait du Défi Luna Rossa n’a pas fait que des malheureux. Car Groupama Team France a recruté des Français qui travaillaient depuis deux ans pour les Italiens, faute à l’époque d’être certains de l’engagement de l’équipe française. Tout le monde y a trouvé son compte. Et le Design Team autour de Martin Fisher (ex-Luna Rossa), Juan Kouyoumdjian (ex-Artemis) et Horacio Carabelli (ex-Telefonica), a recruté un certain Denis Glehen, ingénieur aéronautique, ancien directeur technique de HDS durant plus de quinze ans, et qui est intervenu sur de nombreux projets de voiliers de course (Macif, Banque Populaire, Hugo Boss…) avant d’intégrer l’équipe italienne en 2012 et de collaborer sur les AC72. Bref, Denis et ses copains de Prada arrivent les cerveaux chargés de deux années de recherche, notamment sur l’asservissement des foils - l’un des aspects essentiels de la prochaine Coupe - , et vont pouvoir s’appuyer sur des entreprises telles que DCNS, Dassault Système, Altrans, ou encore le CEA… Et ça c’est une excellente nouvelle ! Enfin l’AC 45 Foiling des Français devrait être construit chez Multiplast et Lorima pour une mise à l’eau en mai 2016.
P.S : Mis à part le Brésilien Carabelli, ces architectes et ingénieurs ont travaillé durant de nombreuses années à la conception des Groupama 1,2, 3, 4 et C. CQFD.
 
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