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Actualité à la Hune

America’s Cup World Series 2011 - Interview

Pierre Pennec : «En match-racing, il y a une part d’orgueil !»

Spécialiste du multicoque, Pierre Pennec a terminé quatrième des JO de Sydney en Tornado avec Yann Guichard. A San Diego, les deux compères se sont retrouvés à la barre des deux AC45 français, Energy Team et Aleph. Une première pour Pierre Pennec, 34 ans, qui ne connaissait ni ce catamaran, ni le match-racing, ni le milieu de la Coupe de l’America… Interview.
  • Publié le : 02/01/2012 - 00:08

Pennec à la barre de l"AC45 d"AlephPremiers matchs et premières victoires pour Pierre Pennec qui découvrait le match-racing à San Diego. Photo @ Gilles Martin-Raget (34e America's Cup)Pierre Pennec, nouveau barreur d"AlephA San Diego, Pierre Pennec a succédé à Bertrand Pacé à la barre de l'AC45 d'Aleph.Photo @ Bob Grieser 34e America"s Cupvoilesetvoiliers.com : Quel bilan tires-tu de ta première expérience en AC45 ?
Pierre Pennec : C’est un bateau fantastique ! Très excitant. Il y a beaucoup d’intensité, que ce soit physique ou technique. C’est vraiment très intéressant avec cette aile que je découvre. Ça donne envie de naviguer dessus pour découvrir tous les réglages.

vetv.com : Tu connais bien le circuit des Extreme 40. Quelle différence y a-t-il entre l’Extreme 40 et l’AC45 ?
P.P. : l’AC45 est beaucoup plus puissant et se met bien plus rapidement sur une coque. Evidemment, il y a l’aile qui différencie les deux. Cette aile apporte de la puissance et de la finesse, ce qui permet d’aller encore plus vite. Et puis, il y a surtout un vrai gennaker. En Extreme 40, le gennaker est très creux, avec un câble très mou. En AC45, ce gennaker permet d’accélérer à la bouée au vent, et aussi de le rouler très tard en arrivant sur la bouée sous le vent. Ou encore de le tenir très serré, ce qui est intéressant sur les phases de pré-départ en match-racing lorsqu’il n’y a pas beaucoup de vent. Cela permet de bien relancer. Enfin, il y a la particularité physique. C’est quand même plus physique en AC45 qu’en Extreme 40 pour l’équipage. Les parcours sont assez petits pour la taille du bateau, et le nombre de concurrents. Il y a donc beaucoup d’empannages et de virements à faire, ce qui demande beaucoup de coordination, parce qu’il y a un équipier en plus qu’en Extreme 40. Et aussi parce que le bateau est assez toilé. C’est ça aussi qui est intéressant.

vetv.com : L’Extreme 40 est critiqué pour ses enfournements aux abattées. Est-ce que l’AC45 a des défauts lui aussi ?
P.P. : L’AC45 est très marin. On sent qu’on peut naviguer dans de la brise. En tout cas pour les coques. Je ne connais pas l’aile dans la brise. La différence, c’est que la porte de sortie est plus petite. En AC45, lorsqu’on choque l’aile, on continue à avancer. La porte de sortie se situe face au vent. Donc, lorsqu’on navigue à 90° du vent, j’imagine que ça doit être assez chaud… Par contre, c’est vrai que les étraves ne plantent pas du tout. Le bateau est très sain dans les abattées. Il accélère plutôt que de planter et de faire décrocher les safrans. Dans les petits airs, sous 7 nœuds, l’AC45 est assez sur l’arrière. Cela oblige l’équipage à beaucoup s’avancer. Et pour traverser le bateau, ce n’est vraiment pas facile avec cette poutre centrale et tous ces bouts tendus. Il y a des pièges un peu partout. Pour l’équipage, ce n’est pas simple de passer sous l’aile. Il faut bien se baisser, et en même temps enjamber la poutre centrale. Pour le barreur aussi il y a des bouts en travers. De ce côté-là, c’est moins bien conçu qu’en Extreme 40 où le trampoline est assez dégagé. Son point faible serait donc son plan de pont. La position du wincheur de gennaker n’est pas terrible. Il est assis devant son winch au lieu d’être derrière pour voir sa voile et son winch.

Aleph à San DiegoPierre Pennec n'a pas mis longtemps à prendre la mesure de l'AC45. A San Diego, il s'est classé 5e en match-racing et 4e de la régate en flotte sur neuf concurrents.Photo @ Gilles Martin-Raget 34e America"s Cupvetv.com : Autre découverte pour toi, le match-racing !
P.P. : C’est fantastique aussi. J’ai dit toute la semaine (pendant l’ACWS de San Diego, ndlr) que je n’en avais jamais fait. Mais en réalité, j’avais déjà fait cinq jours de match-racing avant à Nouméa où j’avais été invité parce que je naviguais sur le bateau Nouvelle-Calédonie. C’était une épreuve de Grade 2. J’avais découvert ça avec Thierry Poirey en tant que coach des participants. J’avais terminé deuxième avec des jeunes locaux derrière des Néo-Zélandais. J’avais trouvé ça passionnant. C’est vraiment une autre discipline par rapport à la course en flotte. Je m’étais dit que si je commençais, il fallait y aller à fond. Parce qu’en match-racing, pour réussir à en vivre, il faut vraiment être très, très bon. J’ai donc raté la période Class America. Mais maintenant que ça se déroule en multicoque, il y a moyen d’associer deux choses qui me passionnent. C’est donc une opportunité fantastique. J’aime cette intensité qu’on peut ressentir en match-racing. C’est plus du combat. Il y a vraiment l’orgueil qui entre en jeu. Et en même temps, c’est un jeu d’échec où chacun place ses pions. On retrouve souvent les mêmes phases. Il y a donc une part d’automatisme. Mais toujours avec une grosse part de feeling. C’est ça qui me paraît intéressant chez des équipes comme Oracle ou Team New Zealand. Ce sont des grosses équipes avec une grosse préparation, d’analyse, d’ordinateur, de schémas, et à la fin, il y a quand même un feeling fou de l’équipage et du barreur pour le timing par rapport à la ligne. Réussir à lancer le bateau au top sur la ligne, c’est vraiment impressionnant. On a beau travailler, c’est le feeling à la fin qui paye. C’est ça qui est intéressant en AC45, à la fois le bateau et le niveau des adversaires.

vetv.com : Tu as écopé de deux pénalités en phase de pré-départ sur tes deux matchs face à Terry Hutchinson, qui est un grand match-racer. Tu as découvert à quel point cette phase était cruciale ?
P.P. : Oui, on prend deux pénalités. C’est vrai que je découvre des situations, je n’ai pas les automatismes. Ensuite, sur ces deux pré-départs, les entrées étaient très favorables à Terry. Et comme il n’y avait pas beaucoup de vent, on s’est retrouvé dans des situations assez arrêtées. Et au lieu de défendre, et d’accepter de partir juste derrière Terry, mon caractère de toujours attaquer a pris le dessus. J’ai voulu mordre et j’ai pris deux pénalités. En défendant, j’aurais pu partir juste derrière lui, mais j’ai refusé de baisser les bras assez tôt pendant la phase de pré-départ pour attaquer après. Il faut que j’apprenne là-dessus. Heureusement, les deux fois, on a réussi à les remonter en naviguant bien. Et même si c’est du match-racing, ensuite cela reste du multicoque où il faut faire avancer le bateau et aller vite vers le vent. Donc, la phase de pré-départ est prépondérante lorsque le vent est régulier, ou bien qu’il y a des effets de site et qu’il n’y a pas d’option possible, il faut aller d’un côté. Mais sur des plans d’eau intérieur comme à San Diego, où le vent est très oscillant, tout restait à jouer. On a vu lors des trois derniers jours des ACWS de San Diego que le premier à contourner la “middle mark“ (bouée de reaching juste après le départ, ndlr) n’était pas toujours le premier à l’arrivée. Je pense que cela nous a un peu aidé aussi. Il y avait une part de régate plus importante que d’habitude.

vetv.com : Bilan final, cinq matchs, quatre victoires. Aleph n’avait pas remporté un seul match sur les deux premières épreuves à Cascais et Plymouth. T’as quand même bien relevé les statistiques ?
P.P. : Pour moi, le bilan est très satisfaisant en match-racing, mais aussi dans le fonctionnement de l’équipage, la communication à bord, la technique et surtout la vitesse du bateau. Chaque journée, en flotte ou en match-race, nous a permis de progresser dans la connaissance du bateau. Pour ma part, j’ai pris beaucoup de plaisir à faire du match-racing, mais surtout à gagner. C’est vraiment une sensation fantastique. C’est super positif pour le team, pour tous ceux qui bossent à terre, pour Bertrand Pacé qui a une grande connaissance du match-race et qui nous a bien aidé dans sa connaissance des timings. Avec Fabrice Levet (coach de l’équipe d’Aleph, ndlr), ils m’ont montré des schémas. J’ai vraiment pris beaucoup de plaisir à commencer à découvrir quelque chose de nouveau. Et ça me donne vraiment envie d’y retourner.

vetv.com : C’est déjà devenu une drogue ?
P.P. : Ah oui ! Là, j’ai la perfusion, et je n’ai vraiment pas envie qu’on me l’enlève tout de suite. (rires)

Le noyau dur du Gitana Team sur AlephThierry Fouchier, Pierre Pennec et Christophe Espagnon forment le noyau dur du Gitana Team sur le circuit des Extreme 40. Les trois hommes sont venus s'essayer à l'AC45 aidés d'Arnaud Psarofaghis au réglage de l'aile et de Nicolas Heintz en numéro 1.Photo @ Gilles Martin-Raget 34e America"s Cupvetv.com : Qu’allez-vous faire entre San Diego, mi-novembre 2011 et la prochaine étape à Naples début avril 2012 ?
P.P. : D’abord, avec Christophe Espagnon, Thierry Fouchier et Hervé Cunningham, la dream team du Gitana Team, on s’envole début décembre pour la neuvième et dernière étape du circuit des Extreme 40 à Singapour. C’est la finale. On joue la première place avec Luna Rossa. On a huit points d’avance sur le troisième, Yann Guichard (sur Alinghi, ndlr), qui n’est pas le plus mauvais comme on a pu le voir cette semaine à San Diego (barreur d'Energy Team, finaliste de match-racing et 3e en régate en flotte, ndlr). On est sûr de faire premier ou deuxième. Cela va donc être cinq jours de match-race avec Luna Rossa. Six à sept manches par jour. Cela va être très intense. Ce sont des sensations que j’ai envie de vivre. Des approches de régate où on joue le tout pour le tout.* Sinon, avant Naples, je ne sais pas encore. Peut-être que le téléphone va sonner pour aller s’entraîner en AC45. Pour l’instant je n’en sais rien…

*Luna Rossa a remporté l'épreuve de Singapour début décembre et par conséquent décroché le titre de Champion 2011. Pour la troisième saison consécutive, le Gitana Team termine deuxième.