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Interview

Albert Jacobsoone, sept Coupe de l’America… record en cours !

Il n'est pas aussi connu que les Pajot, Peyron, Cammas ou Desjoyeaux, mais détient pourtant le record du monde des participations à la Coupe de l'America - sept, série en cours ! Fidèle et modeste, responsable technique des bateaux, spécialiste des gréements et des cordages à terre, Albert Jacobsoone, qui va fêter ses 50 ans cet été, régate au plus niveau depuis trente ans. Toujours aussi affûté, attaque entre autres sa troisième saison en TP52. Rencontre.

  • Publié le : 05/07/2011 - 04:40

«Jaco» en action en TP52 En charge du piano sur le TP52 All4One, - ici à Marseille - choque le génois au virement de bord. Photo © Didier Ravon C'est un monstre sacré de la régate, et <la> référence sur la plage avant. S'il a un peu reculé dans le bateau au fil des ans, pour passer de numéro un au piano, c'est par lui que passe toutes les manoeuvres à bord. C'est lui qui donne le tempo sur les envois et les affalages, et pilote les équipiers sur la plage avant. Son expérience est telle qu'il est difficile à prendre en défaut. Et quand ça ne suit pas, mieux vaut éviter de croiser son regard... noir. Entretien avec Albert Jacobsoone lors de l'Audi MedCup à Marseille.

Albert Jacobsoone, trente ans de régate A bientôt 50 ans, Albert Jacobsoone fait partie des équipiers parmi les plus recherchés dans le monde de la régate. Outre ses sept participations à la Coupe de l'America, a régaté sur tout ce qui navigue ! Photo © Didier Ravon voilesetvoiliers.com : Tu attaques ta troisième saison en TP52, c'est ça ?
Albert Jacobsoone : Oui, j'ai commencé sur Bribon, le voilier du roi Juan Carlos il y a trois ans, et je dispute maintenant ma seconde saison sur All4One.

v&v.com : Ce circuit est-il vraiment intéressant ?
A.J. : Carrément ! Aujourd'hui, on se retrouve avec deux circuits professionnels parallèles : celui des multicoques avec les Extreme 40 et les AC45 (dont les régates vont débuter en août), et celui des monocoques avec les TP52 et l'Audi MedCup, qu'on retrouve aussi aux Etats-Unis et en Angleterre en IRC. Le circuit des TP52 est très pointu - et cette année sur huit bateaux, six sont neufs ! C'est actuellement ce qui fait de mieux en monocoque.

v&v.com : Parle-nous un peu de ces TP52...
A.J. :
La dernière génération est naturellement tout carbone. Les bateaux sont très légers, costauds et remarquablement construits, le but étant toujours d'avoir le maximum de poids placé le plus bas possible. Le bulbe pèse 3,8 tonnes, soit plus de la moitié du déplacement du bateau. Le poids du mât est imposé. En revanche, les paramètres comme la forme de carène, l'accastillage, le centrage des poids sont libres, à charge pour les architectes, les chantiers puis les équipages de concevoir et d'optimiser des bateaux rapides.

v&v.com : Ce n'est pas de la monotypie, mais ça y ressemble ?
A.J. :
Oui, on s'en rapproche. Les bateaux ont des architectes différents, des configurations de coque différentes avec plus ou moins de volume sur l'avant, des largeurs variables. Mais, sur l'eau, les performances sont très proches, et aux bouées, la flotte est toujours groupée en moins d'une minute (chaque bord dure environ 15 minutes, ndlr). L'Audi Med Cup se courant dans un range de vent de 5 à 30 noeuds, il faut à chaque fois réadapter les réglages, la position du mât, la quète, la position de l'équipage... et c'est passionnant.

v&v.com : A voir les écarts, il est très facile de perdre des places ?
A.J. : Oui, clairement ! Chaque mètre compte. C'est ainsi que tu peux passer premier ou dernier à la bouée, alors que tu as le sentiment d'avoir navigué correctement...

v&v.com : Combien de voiles sont-elles autorisées pour la saison ?
A.J. : On a le droit à 17 voiles enregistrées et jaugées... mais on peut très bien en faire couper 40, et en choisir 17 au final que l'on fait tamponner pour les cinq épreuves de l'Audi MedCup. Sur All4One, où l'on a un budget non extensible, on ne devrait pas dépasser 17 voiles au total, dont deux grand-voiles. Il faut donc en prendre très soin, car on a vite fait d'être ric-rac.

v&v.com : C'est quoi la garde-robe de base d'un TP52 à bord ?
A.J. : C'est une bonne dizaine de voiles : une grand-voile, une trinquette, trois ou quatre spis de différents grammages (A1, A1.5, A2, A3 et A4), le A3 un peu plus plat étant réservé pour les courses offshore. Au niveau des génois, il y a un léger, un léger-médium, un médium, un lourd et un numéro 4 (foc de brise).

Le piano de «Jaco» Les TP52 nouvelle génération sont tous équipés d'un piano décentré à droite de la descente, équipé de deux winches. Photo © Didier Ravon v&v.com : Et la trinquette que vous déroulez au portant, ce n'est pas un peu un effet de mode ?
A.J. :
En fait, on l'utilise de 7 à 20 noeuds de vent réel. Cela permet d'avoir une meilleure stabilité de route, la trinquette jouant un rôle d'appui, et permettant de gagner un à deux degrés d'angle sous le vent. Non, ce n'est pas un effet de mode !

v&v.com : J'ai été surpris de vous voir faire des virements-bascule. C'est efficace sur un bateau qui déplace plus de 7 tonnes ?
A.J. : En fait, ce que l'on applique sur de petits bateaux, du dériveur au petit monotype, on le fait aussi ici. Il faut quand même voir que nous sommes 12 - soit un poids d'équipage d'une tonne environ - et s'il y a huit équipiers qui se décalent sous le vent, puis qui remonteent au vent sur une largeur de 4 mètres, ça donne une certaine inertie au bateau. Même si c'est moins palpable que sur un petit bateau, c'est quelque chose que l'on ressent et qui va toujours dans le bon sens pour améliorer encore la performance, et gagner quelques centièmes de noeud.

v&v.com : Quels sont les angles de remontée et de descente d'un TP52 ?
A.J. : Au près, ce sont des bateaux qui font 60-65 degrés bord sur bord, en fonction des conditions. Au portant, comme les nouveaux bateaux sont plus puissants et larges de l'arrière, on navigue un peu plus haut que l'an dernier, soit à 140-150 degrés du vent : avec les spis asymétriques, on ne descend jamais vraiment vent arrière. Ce sont des bateaux qui accélèrent beaucoup dès qu'on lofe, il faut donc trouver le bon compromis.

v&v.com : Quel est ton poste à bord ?
A.J. :
Je suis <piano>. C'est un poste un peu central entre la plage avant et les régleurs. Je m'occupe de toute la gestion des drisses des voiles d'avant, et, au près, je descends sous le vent au virement pour choquer du génois.

v&v.com : Lorsqu'une manoeuvre est ratée, ça se voit tout de suite, ce qui n'est pas forcément le cas pour une mauvaise option. Ce n'est pas frustrant ?
A.J. :
On est tous sur le même bateau ! C'est sûr que si un spi n'est pas hissé en tête ou qu'il part à l'eau ou se déchire, si tu surpattes sur un virement, ce sont des choses qui sont flagrantes. On arrive à identifier et montrer du doigt le problème. Alors qu'une erreur de tactique, on la voit au résultat. Il n'y a rien qui est criant. C'est vrai que c'est moins évident, mais ça fait partie du jeu. Les bonnes équipes acceptent qu'un tacticien puisse se tromper, car le jeu est difficile, qu'il y a de la prise de risque, des paramètres qui font que tu peux tirer un mauvais bord...

v&v.com : Tu ne fais pas que du TP52. Tu as une spécialité à terre ?
A.J. :
Jusqu'à maintenant, on a eu une cadence assez infernale avec les Coupe de l'America, où l'on est passé d'un projet à l'autre, avec très peu d'interruption. Depuis l'édition 2007 à Valence, où j'étais notamment responsable des mâts dans l'équipe Areva, il y a eu cet imbroglio juridique entre les Suisses et les Américains, et donc un temps d'arrêt pour nombre d'entre nous. De retour en France, je suis entré chez Formula France dans le Sud, qui a entre autre fabriqué des mâts carbone pour des Class America et des 60 pieds IMOCA. J'ai commencé par faire un stage de construction des mâts de la procédure à la cuisson, avant d'être chargé de suivi de projet, tout en continuant à régater.

v&v.com : Tu arrives à allier les deux ?
A.J. :
L'an dernier, j'ai dû faire environ 150 jours de navigation. C'est un gros investissement à la fois sur l'eau et dans l'entreprise. Quand je régate, je quitte Formula le vendredi soir pour être à l'entraînement le samedi matin. On court toute la semaine jusqu'au dimanche soir, et le lundi, je suis de retour dans l'entreprise. C'est assez dense, car je me retrouve avec des périodes de quatre semaines sans un jour d'arrêt... mais c'est fantastique de pouvoir faire ça !

v&v.com : Tu régates au plus haut niveau depuis 1981, tu as disputé sept Coupe de l'America. Tu n'es pas saturé ?
A.J. :
Ah non ! On a eu la chance en France d'avoir une succession de projets, avec des coureurs très soudés qui ont pu monter des défis. Ma première Coupe à Newport dès 1981 sur France 3, c'était un peu le système D, mais avec l'héritage du baron Bich qui avait marqué l'épreuve et lancé le processus. A l'époque, on avait un jeu de voiles et demi sur la Coupe - il en aurait fallu une douzaine -, mais cela a été un formidable apprentissage. On a beaucoup dégrossi le terrain... Et puis, il y a eu toute la période avec Marc Pajot - French Kiss, Ville de Paris, France 2-3 - avec de bons résultats. J'ai fait aussi beaucoup de match-racing et des Tours de France avec Bertrand Pacé et Pierre Mas, des championnats du monde que ce soit en J24 ou en 50 pieds, des Spi Ouest-France ou des SNIM, des Grands Prix en multicoque ORMA... toujours dans une équipe où régnaient une vraie amitié et une complicité rare, et où ça fonctionnait super bien.

Albert Jacobsoone, un de piliers de All4One (à droite) aux côtés de Jean-Marie Dauris, le numéro un. Photo © Didier Ravon v&v.com : C'est quoi, le secret de ta longévité ?
A.J. :
C'est d'abord une question de motivation et le plaisir d'être sur l'eau, et ce privilège de pouvoir allier à la fois la technique et le sportif. Mais il faut continuer à s'entretenir. Tu ne peux pas naviguer sur ces bateaux-là si tu n'as pas une forme optimale. Pendant longtemps, dans les campagnes de Coupe, ça a été de la préparation physique quotidienne d'une à deux heures. Aujourd'hui, quand je ne régate pas, je pars travailler à 7 heures pour rentrer à 19 heures. Je garde une hygiène de vie et fais du sport - muscu ou vélo - deux à trois fois par semaine le soir en rentrant. On n'a rien sans rien !

v&v.com : Une seule fois, tu es parti naviguer avec une équipe étrangère ?
A.J. :
Oui, avec les Italiens de Prada en 2003. Ca a été une expérience nouvelle et une vraie remise en question. Il y a tout un contexte où tu découvres d'autres gens, une nouvelle culture, où tu ne parles pas la langue... mais c'est une façon de vivre où tu partages des choses différentes avec l'équipage, ta famille qui te suit. Tout le monde est impliqué que ce soit ta femme, tes enfants... qui vont à l'école en Nouvelle-Zélande, en Espagne. C'est très enrichissant, et on passe d'un projet à l'autre sans vraiment de difficultés.

v&v.com : Comment vois-tu l'avenir de la prochaine Coupe à San Francisco ?
A.J. :
Il est clair que les multicoques sont très spectaculaires. Ça va vite, c'est beau à regarder, mais je crains qu'en match-racing sur ce type de bateaux, on reste sur sa faim. Il va y avoir des bateaux qui vont chavirer, les écarts vont être importants. Est-ce que ça va être passionnant ? Je ne sais pas. Ce que je vois aujourd'hui, c'est que seules trois équipes ont réuni les fonds - Team New Zealand, Oracle et Artemis - et que nous sommes dans un flou par manque de <clients>. Du coup, les programmes évoluent. Il y avait au départ cinq épreuves en AC45. Aujourd'hui, il n'y en a plus que trois. On peut se poser la question de savoir s'il y aura assez de syndicats pouvant boucler leur budget pour être présent. Ça peut être quelque chose de superbe, mais il faut arriver à clarifier une situation qui ne me semble pas bien partie pour le moment.

v&v.com : On te verra sur la prochaine édition ?
A.J. : J'espère bien !


Le Français Albert Jacobsoone Le Français Albert Jacobsoone, trente ans de régate, sept Coupe de l'America ! Photo © Didier Ravon ...........
<Jaco> : un sacré CV !

Marié un enfant, vit à Sète
1961 : naissance à Alès
1973 : débute la voile à 12 ans à Nice
1977 : 7e au championnat d'Europe junior de 420
1983 : Coupe de l'America à Newport sur France 3
1987 : Coupe de l'America à Fremantle sur French Kiss
(1/2 finaliste LVC)
1992 : Coupe de l'America à San Diego sur Ville de Paris
(1/2 finaliste LVC)
1995 : Coupe de l'America à San Diego sur France 2-3
2000 : Coupe de l'America à Auckland sur 6e Sens
(1/2 finaliste LVC)
2003 : Coupe de l'America à Auckland sur Luna Rossa (1/2 finaliste LVC)
2007 : Coupe de l'America à Valence sur Areva
Vainqueur du Tour de France en 1987 et 1988 sur Sète/Languedoc Roussillon
Double champion de France de match-racing
Vice-champion d'Europe de match-racing
Champion du monde des 50 pieds IOR
Champion du monde de Corel 45
Vice-champion du monde de Mumm 36
Nombreuses victoires en match-racing international (grade 1) avec Marc Pajot, Marc Bouët, Bertrand Pacé et Thierry Péponnet.

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