Photos, articles, vidéos… de la 35e édition de la légendaire Coupe de l'America

Actualité à la Hune

America’s Cup

Place aux pédalos à foils !

Enfin on commence à rigoler un peu ! Depuis la stupéfiante victoire des Américains d’Oracle Team USA en 2013, il était un peu difficile de s’exciter pour la 35e édition de la Coupe de l’America prévue de se dérouler aux Bermudes en juin prochain (première régate éliminatoire le 26 mai ; finale à partir du 17 juin).
  • Publié le : 19/02/2017 - 08:30

Oracle Team USA raceArtemis Racing et Oracle Team USA côte à côte lors des régates d'entraînement.Photo @ Oracle Team USA/John von Seeburg
Plus exactement, on était encore loin de percevoir à quoi allaient ressembler les nouvelles machines, plus petites, sur lesquelles allaient en découdre les six équipes engagées, soit le defender américain face à cinq challengers anglais, français, japonais, néo-zélandais et suédois.
Mais avec le lancement de trois ACC (America’s Cup Class) en une semaine – dont un est équipé de plus de pédaliers que de winches –, on revient aux fondamentaux qui font tout l’intérêt de l’épreuve, et pour commencer : les choix techniques des équipes en lice, certains étant très surprenants en dépit de la quasi-monotypie désormais de règle.

Il faut préciser que les préparatifs de cette édition n’ont pas permis une lecture beaucoup plus facile que ceux de la précédente.
Pour commencer, le defender a décidé de quitter San Francisco pour que l’épreuve se dispute aux Bermudes, ce qui a étonné pas mal de monde et fâché un peu plus les supporters américains qui trouvent déjà qu’il n’y a pas beaucoup de leurs ressortissants dans leur équipe navigante «nationale» composée en majorité d’Australiens.

Land RoverPrésentation par Land Rover BAR du catamaran qui participera aux éliminatoires de la prochaine Coupe de l'America en mai et juin 2017.Photo @ Austin Wong/ACEA
Par ailleurs, le challenger initial australien (Challenger of Record) censé représenter ses pairs ayant très vite déclaré forfait, il fut remplacé par l’équipe italienne Luna Rossa qui donna tout pouvoir à un comité de concurrents prenant ses décisions à la majorité simple, dont l’une des premières consista à réduire la taille initialement prévue des bateaux de course de 62 à 50 pieds. Une décision qui mit Patrizio Bertelli, propriétaire de cette même Luna Rossa – qui avait déjà bien avancé dans la conception d’un 62 pieds – dans une fureur telle qu’il décida de tout laisser tomber du jour au lendemain.

Et puis, il y a eu quelques virages à 90° en coulisse, dont la suppression des éliminatoires entre challengers qui devaient initialement se dérouler à Auckland pour les ramener aux Bermudes. Rien de bien terrible sauf que l’équipe kiwi y a perdu dans l’affaire son soutien financier gouvernemental, ce qui l’a obligé à revoir ses budgets – donc ses espoirs de victoire – à la baisse. Déjà que son son skipper fétiche Dean Barker était passé dans l’équipe japonaise très proche du defender américain, cela commençait à faire beaucoup pour le moral des supporters néo-zélandais…
Mais le boss de l’équipe, Grant Dalton, bien qu’il ait décidé de se montrer très discret après des passages médiatiques houleux au cours de tous ces épisodes, a su retourner la situation non pas en sa faveur, mais du moins revenir au niveau de l’opposition par un coup magistral.

Lancement OracleMercredi 15 février, à 100 jours précisément du début des éliminatoires, Oracle Team USA présentait son America"s Cup Class.Photo @ Oracle Team USA
Il se trouve que, pour cette édition, les parties prenantes de l’America’s Cup se sont dotées d’un tribunal très spécial chargé de régler les litiges internes – «l’arbitration panel» – afin d’éviter de finir devant les tribunaux civils de New York, comme ce fut le cas à plusieurs reprises par le passé (San Diego 1988, Valence 2010). Ce tribunal, dont la mise en place a pris du temps, est composé de trois personnes. Leurs noms n’ont pas été divulgués ; ils doivent se réunir à huis clos dans des lieux et à des dates tenus secrets ; leurs décisions ne sont pas rendues publiques et les parties intéressées ne sont pas autorisées à divulguer quoi que ce soit à propos des litiges, ni avant ni après, et encore moins à commenter. C’est carrément ahurissant, mais c’est comme ça !

Black-out sur le black-out

Exemple : alors que la première date de navigation autorisée sur les ACC de course était fixée depuis belle lurette au 25 décembre 2016, la seule chose que l’on ait eu l’occasion de voir bouger au moment de la trêve de Noël fut l’annonce d’un vote à l’unanimité d’une règle qui imposait à toutes les équipes de consigner leur nouveau jouet à terre durant 28 jours sans avoir le droit de le modifier. Gloups… Sur les cinq mois de mise au point autorisés, cela fait quand même beaucoup !
Et un tel changement de planning en plein cœur d’une campagne de la Coupe de l’America où compte chaque jour de dessin, construction, développement, c’est plus qu’un coup de pied dans la fourmilière.

Land Rover BARSir Ben Ainslie, skipper et chef d'équipe de Land Rover BAR accompagné du Directeur Exécutif de l'équipe britannique, Martin Whitmarsh ancien Directeur général de McLaren F1.Photo @ Austin Wong/ACEA
Bien sûr, personne pour dire ou commenter quoi que ce soit, ni dans l’organisation ni dans les équipes concurrentes. Donc la raison très fortement supposée de ce black-out forcé, c’est que les Kiwis ont porté l’affaire de l’annulation des éliminatoires d’Auckland devant la commission d’arbitrage secrète. Et qu’ils ont réussi, à titre de dédommagement, à faire signer à leurs adversaires, pistolet sur la tempe, cette période de black-out inouïe leur permettant de rattraper du temps perdu. Certes, par rapport aux équipes installées aux Bermudes depuis longtemps, les Kiwis vont devoir cesser de naviguer pendant quelques semaines pour amener leur logistique aux Bermudes, mais arriver à forcer leurs adversaires à se tourner les pouces pendant un mois à moins de six mois de la première régate représente quand même un coup fumant qui restera dans les annales de l’America’s Cup qui n’en manque pourtant pas !

Accessoirement, on observe qu’Harvey Schiller, le «commercial commissionner» qui avait géré l’affaire d’Auckland de manière un peu trop unilatérale (mais on se doute que Russell Coutts ne peut être très étranger à ce genre de décision) est parti voir ailleurs… Mis à la porte ou démission, on connaîtra les circonstances sans doute plus tard, mais ce ne serait pas étonnant qu’il y ait eu un coup de gueule de Larry Ellison au passage.

Land Rover race boatBaptisé «Rita» par Lady Georgie Ainslie, la femme de Sir Ben Ainslie, ce bateau porte es espoirs du Royaume-Uni.Photo @ Austin Wong/ACEA
Les équipes engagées dans l’America’s Cup n’étant vraiment pas douées pour rester à ne rien faire, les uns et les autres ont continué de naviguer sur les AC45 Turbo durant leur période de black-out.
Ils ont juste repoussé la mise à l’eau des nouveaux bateaux d’un mois, ce qui nous vaut de les voir émerger de chantier ces jours-ci avec ce même mois de retard. Les équipes déjà basées aux Bermudes (USA, GBR, SUE, JAP) ont également mis à profit cette période pour organiser des régates informelles dominées par les Américains et les Suédois. Plus étonnant, il semble que les Anglais de Ben Ainslie, qui font figure d’épouvantail avec une campagne à gros budget patronné par la très glamour princesse Kate Middleton et qui ont dominé le circuit préliminaire disputé durant deux ans en AC45, ont ramassé les bouées, ne finissant pas leurs rencontres à plusieurs reprises.
Reste à savoir si c’est voulu ou pas ; réponse là encore dans quelques mois. Les rares images qui ont filtré de ces régates laissent néanmoins percevoir des vitesses de navigation ahurissantes, des phases de départ extrêmement nerveuses, musclées et risquées vu les vitesses atteintes. Les équipages assurent que leurs foilers purs qui ne touchent jamais l’eau une fois lancés, y compris lors des virements de bord et des empannages, iront plus vite que les AC72 de San Francisco.

Réunion Coupe de l"AmericaUne réunion majeure s’est tenue à Londres le 25 janvier dernier pour décider de l’avenir de la Coupe de l’America. Cinq des six équipes en lice en 2017 (représentées par leurs skippers sur notre photo) et le defender se sont entendues sur différents points. Team New Zeland n'y était pas...Photo @ LLoyd images
A terre, les concurrents ont également profité de ce laps de temps (soit le 25 janvie dernier) pour divulguer les termes de l’accord (lire ici) qu’ils ont scellé au sujet du déroulement de la prochaine America’s Cup, n° 36, sur des bateaux identiques et selon un planning de courses préliminaires connu à l’avance.
Une bonne chose pour tout le monde, et notamment la fidélisation des partenaires financiers de chacun. Sauf que… les Kiwis n’ont pas signé cet accord ! Et s’ils gagnent, ils feront bien ce qu’ils veulent, quand et comment ils le veulent !

Adieu les wincheurs, bonjour les pédaleurs !

L’histoire retiendra que le premier ACC version 2017 a été mis à l’eau par les Anglais de Land Rover BAR à Hamilton le 6 février 2017 mais que la bouteille de champagne ne s’est pas cassée du premier coup, ni même du deuxième quand un membre de l’équipe technique a décidé d’aller contrer le mauvais sort d’un coup de marteau. Pas bon…

Mise à l"eau Land Rover«Grand moment pour nous de voir notre catamaran «Rita» toucher l’eau aux Bermudes. Ce lancement représente l’implication et la détermination de l"équipe à ramener la Coupe en Grande-Bretagne." Tel fut le commentaire de Sir Ben Ainslie lors de la mise à l"eau.Photo @ Austin Wong/ACEA

Les Kiwis, encore eux, ont fait sensation le jour du lancement de leur ACC à Auckland (la veille de lancement de l’ACC d’Oracle !) par l’une de ces innovations techniques radicales dont ils sont coutumiers. Rien de bien high-tech ni de très nouveau, mais radical quand même : il n’y aura pas quatre wincheurs à bord de leur ACC sur les six équipiers prévus, mais quatre «pédaleurs» qui feront mouliner leurs jambes sur des pédaliers pour développer la force nécessaire à la mise en pression permanente du circuit hydraulique qui permet de régler la voilure et les foils. A bord des nouveaux AC50, la gestion de l’énergie hydraulique est un véritable casse-tête car son origine doit être humaine, et elle ne peut être qu’emmagasinée. La plupart des équipes ont donc poussé d’un cran la préparation physique des athlètes censés mouliner comme des bêtes à longueur de régate, et pas seulement pendant les virements, empannages ou passages de bouées. Donc utiliser les jambes plutôt que les bras est une option séduisante tant sur le plan de la puissance pure que sur celui de l’endurance et de l’ergonomie. De plus, cela fait huit bras et huit mains à peu près disponibles pour gérer des bouts, robinets de pression et autres boutons pendant le pédalage. Vu que le plan d’eau des Bermudes est totalement dénué de vagues, il ne reste plus que la force centrifuge, d’accélération et de frein à compenser, toutes choses que les concepteurs du bateau néo-zélandais ont considéré comme gérables par des équipiers assis sur une selle. On attend avec impatience les premières images du détail des cockpits ! Un tel arrangement avait déjà été vu à bord de certains 12 mJI à Newport, et plus récemment en course au large.
En voici une étonnante illustration en vidéo :


Franck Cammas disposait ainsi d‘un système à pédales sur Groupama 3 lors de sa Route du Rhum victorieuse en 2010. Donc, globalement, de quinze équipiers à bord des AC75 de Valencia en 2007, on est tombé à seulement trois marins nécessaires pour faire marcher un bateau de la Coupe de l’America : un barreur prié d’avoir eu de bons résultats en karting, jeux vidéo ou autres courses de drones, un régleur d’aile rigide ayant son brevet de pilote d’aéronef, éventuellement un tacticien doté d’un cardio d’enfer et de mollets en béton…

Franck CammasFranck Cammas aura la lourde charge aux Bermudes de mener l'équipage français dans cette 35e édition.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France
Pour le moment, et en attendant la mise à l’eau de Team Japan, Artemis et Groupama Team France, les Kiwis sont les seuls à avoir opté pour ce dispositif. Il est probable qu’Oracle, qui a dévoilé un premier bateau doté d’un système de winch classique, va étudier de près les entraînements néo-zélandais car le defender a le droit de mettre à l’eau une seconde paire de coque à partir du 26 avril, soit trente jours avant la première série éliminatoire des challengers (les «Louis Vuitton America’s Cup Qualifiers»), à laquelle… il participera !
Il n’a cependant pas le droit de faire naviguer ses deux bateaux bord à bord avant le 2 juin, date de la fin des qualifications des challengers, soit quinze jours avant le début du match final !
Tic-tac, tic-tac…

Entraînements à BrestUltimes entraînements des tricolores fin 2016 en rade de Brest à bord de l'AC Test avant de prendre main aux Bermudes le Class AC avec lequel ils participeront aux éliminatoires.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France
Dans le camp tricolore, on n’était pas forcément fâché de l’histoire du black-out qui a permis de geler le temps de navigation des adversaires et donc de rattraper une mise en route tardive avec des moyens financiers plus étriqués que ceux de la concurrence. Après de studieuses sessions d’entraînement en AC45 Turbo en rade de Brest à partir de l’Ecole navale et qui se sont terminées le 10 décembre 2016, les pièces du puzzle ont été démontées pour venir en partie rejoindre le reste du prototype construit chez Multiplast à Vannes avant d’être expédiées à Hamilton, aux Bermudes. Pendant ce temps, les navigants ont ferraillé en match-racing sur deux GC32 en baie de Quiberon, le matériel a été acheminé en janvier aux Bermudes pour un début d’assemblage immédiat. Première sortie prévue pour le 11 mars prochain, soit seulement trois semaines après les autres équipes.

Seule certitude : tout le monde est désormais entré dans le vif du sujet, les concurrents disposent de moins de cent jours pour parfaire leur préparation et découvrir le plein potentiel de leurs nouveaux dragsters volants. Vivement le 26 mai !