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Actualité à la Hune

Vidéo AC45 : Et les règles de course deviennent fun ! (3)

Y’a pas d’eau à la bouée au vent, Yann ?

  • Publié le : 19/01/2012 - 00:08

Cascais, Plymouth, San Diego… Les images des manches en AC45 retransmises en direct nous scotchent et nous rendent toujours aussi dingues… Et quand ce sont les Français qui se retrouvent devant, cela devient carrément l’hystérie. Les runs de vitesse, les accélérations, les passages de bouée bouillants ! Ah ! Les passages de bouée ! Ça tire carrément dans tous les sens. Tribord ! Bâbord ! «Comment ça, de l’eau à la bouée au vent ?!?» Alors là, il y a vraiment de quoi perdre son latin question règles de course. Allez, on se repasse la bande et on débrief’ les règles 10 et 18.

ImpeccableRemplaçant de Loïck Peyron à la barre d'Energy Team, pour l'épreuve de San Diego des AC45, Yann Guichard n'a pas traîné pour trouver ses marques et naviguer "agressif". L"équipage a terminé 2e en match-race et 3e de la grande course en flotte du 20 novembre.Photo @ Gilles Martin-Raget www.americascup.comDimanche 20 novembre, le vent n’est pas exceptionnel en baie de San Diego et le ciel est bouché, mais notre excitation est à son comble. La semaine a été plutôt faste pour les deux AC45 français, jusqu’à la veille où l’équipage d’Energy Team, emmené par Yann Guichard – l’ex tornadiste et skipper de Gitana a remplacé Loïck Peyron au pied levé, le Baulois s’apprêtant à partir chassé le record du Jules Verne sur Banque Populaire 5 –, a pris la deuxième place de l’épreuve de match-race. (Voir notre photo à la hune, ici.) Aujourd’hui, c’est la finale de la course en flotte, la seule qui compte vraiment… Et l’équipe de Guichard continue de pointer dans le groupe de tête.

A la première marque au vent, Energy Team s’apprête à enrouler en deuxième position – l’AC45 français est tribord amures, mais les commentateurs palissent quand l’Oracle Racing de James Spithill, bâbord amures, doit abattre pour passer derrière. Mais… Quel est le problème ? Le tribord n’est plus prioritaire ? Diable, avec la Coupe nouvelle génération, il y a vraiment de quoi perdre son latin !

> Vous ne manquerez pas de savourer (à nouveau) cette ultime journée du rendez-vous de San Diego où, après la série de runs de vitesse, est retransmise l’intégralité de la manche que les Français termineront à la 3e place. (Voir notre photo à la hune, ici.) Mais si le temps vous manque et que vous préférez vous concentrer sur ce surprenant cas de règlement, rendez-vous à 1:14:00 sur la timeline de la vidéo.

 

 

LE SURPRENANT CAS DE L’ENGAGEMENT À LA BOUÉE AU VENT


> Lieu de l’incident : 3e bord de la course en flotte du 20 novembre, à San Diego – ce qui correspond au premier bord de près.
> Heure : A partir de 1:14:00 sur la timeline de la vidéo.
> Règles en jeu : 10… et 18 modifiée.

> Description de l’incident : Energy Team (Yann Guichard) navigue tribord amures, en route directe pour enrouler la marque de gauche de la porte au vent. Oracle Racing (James Spithill) est bâbord amures et abat derrière Energy Team afin d’éviter la collision.

Règle de course n°10

Lorsque des bateaux naviguent sur des bords opposés, le bateau bâbord amures doit se maintenir à l’écart du bateau tribord amures.

> Le texte de référence, ici.

> Conclusions : Selon l’édition classique de la règle n°10, aucune faute n’a été commise, le bateau non prioritaire bâbord amures (Oracle Racing) s’étant maintenu à l’écart du bateau prioritaire tribord amures (Energy Team).
Dans les règles de course spécifiquement éditées pour les AC45 en revanche, la règle 18 a été modifiée et s’applique également à la marque au vent… En l’occurrence, la priorité ne va plus au bateau tribord amures, mais au premier qui entre dans la zone des trois longueurs autour de la marque (matérialisée sur la vidéo par un cercle jaune)… En bref, plus question de prendre un ton sec et définitif pour répondre à un adversaire qui réclamerait de la place que «Y’a pas d’eau à la bouée au vent !»

Dans le cas qui nous occupe, c’est Oracle Racing qui pénètre en premier la zone des trois longueurs (1:15:07), acquérant alors la priorité sur Energy Team. L’équipage français devrait donc se maintenir à l’écart, soit en virant, soit en abattant derrière Oracle Racing, soit en s’arrêtant. Energy Team n’exécutant aucune de ces manœuvres, Oracle Racing est forcé d’abattre derrière lui pour éviter le contact (1:15:12), l’équipage américain peut s’estimer léser.

> Pénalité : Sauf mention contraire, les règles classiques prévoient une pénalité de deux tours pour un concurrent qui aurait enfreint une règle du chapitre 2 dont font partie les n°10 et n°18. Pour les AC45, cette pénalité a été remplacée par une obligation de se freiner de manière à perdre deux longueurs – cette pénalité, qui peut être augmentée si elle n’est pas immédiatement effectuée, est contrôlée informatiquement et validée par le jury présent sur l’eau.
Suite à cet incident, l’équipage d’Energy Team n’a pourtant écopé d’aucune pénalité et pour cause : celui d’Oracle Racing n’a pas porté réclamation.

 

Règle de course n°18

1. Règles classiques
Lorsque des bateaux engagés l’un sur l’autre entrent dans la zone des trois longueurs autour de la bouée, le bateau situé à l’extérieur doit laisser la place d’enrouler la marque au bateau situé à l’intérieur. Cette règle ne s’applique pas lorsque les bateaux arrivent en louvoyant. Lorsque les bateaux ne sont pas engagés au moment où le premier entre dans la zone des trois longueurs, c’est le bateau en route libre devant qui est prioritaire.

> Le texte de référence, à télécharger ici.

2. Règles AC45
Lorsque des bateaux engagés l’un sur l’autre entrent dans la zone des trois longueurs autour de la bouée, le bateau situé à l’extérieur doit laisser la place d’enrouler la marque au bateau situé à l’intérieur. Pas d’exonération.

> La dernière version des règles de course éditées pour les AC45, à télécharger ici.

> Question de choix tactique : Pourquoi James Spithill a-t-il préféré abattre derrière Yann Guichard plutôt que de faire valoir sa priorité ?

Lorsque l’on étudie la vidéo retransmise depuis le bord d’Energy Team – celle tournée à bord d’Oracle Racing aurait été tout aussi intéressante à regarder, mais n’est pas reprise dans le montage au moment étudié –, on constate que ni Yann Guichard ni aucun de ses équipiers ne s’intéresse au croisement avec les Américains (voir vidéo complémentaire ci-dessous à 10:37). Conclure à une négligence de l’équipage français manquerait de pertinence, car il est peu probable qu’il ignore que les croisements sont nombreux et potentiellement chauds aux passages de marque. (Rappelons que Yann Guichard a terminé 4e des Jeux de Sydney en Tornado et était encore 3e du championnat du monde de cette série en 2008.)
Il est cependant possible que James Spithill n’ait pas réclamé sa priorité ou qu’il ait carrément dit à Yann Guichard de passer (comme c’est l’usage en régate, lorsque le bateau prioritaire estime qu’il tirera un meilleur bénéfice si le bateau non prioritaire ne change pas de route), car :

- James Spithill joue la sécurité d’un point de vue du règlement et n’a donc pas l’intention de virer. En effet, il a peu d’avance sur les concurrents de derrière et s’il devait virer maintenant, il risquerait de les gêner alors que cette manœuvre lui aurait fait perdre sa priorité. (Règle n°13)

- James Spithill estime que pour enrouler la marque de gauche, le virement dont il devrait s’acquitter lui ferait perdre de la vitesse et du terrain. Or la marque de droite est sur sa route : après avoir abattu derrière les Français, un petit coup de lof lui permet de l’enrouler sans difficulté et sans ralentir (1:15:14). Se faisant, il ne perd pas le contact avec Artemis Challenge qui a enroulé en tête et Energy Team.

- James Spithill préfère tenter une autre option que celle des deux équipages qui le précèdent : s’il leur emboîte le pas, il prend le risque que ceux-ci le contrôlent et l’empêchent de passer alors qu’à l’enroulement, les trois équipages se tiennent en 15 secondes.

- James Spithill juge que la gauche du plan d’eau (en descendant) est favorable. Dès le début du bord, l’accélération des Américains semble en effet plus franche – laissant supposer qu’il y a plus de pression de leur côté – et il prenne officiellement la tête de la course quelques longueurs plus loin (1:16:06). Il n’a plus qu’à glisser pour se replacer devant ses adversaires et marquer son avantage ; sur les images enregistrées à bord, on voit bien Spithill chercher à tirer sur sa barre, tandis que le sillage de son AC45 pris sur l’image aérienne témoigne de son abattée (1:16:11).

La manche sait-elle jouée ici ? Il y a des chances, car James Spithill et son équipage américain ne lâcheront plus la tête de la flotte, accroissant régulièrement leur avance sur leurs concurrents jusqu’à remporter la manche quelques tours plus tard. Yann Guichard et Energy Team n’auront pas eu de mal à croquer les Suédois d’Artemis Challenge qui avaient enroulé en tête au vent, mais laisseront passer les Néo-Zélandais de Dean Barker, prenant ainsi la 3e place… Preuve qu’il n’est pas toujours nécessaire de réclamer sa priorité, quelle qu’elle soit !

> Le détail des résultats de San Diego est à retrouver ici.

Quant aux AC45 World Series, elles reprennent avec les mêmes équipes, dont les deux françaises, et quelques autres nouvelles à Naples, en Italie, en avril.

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Pour (re)lire nos précédents articles, suivez les liens :

«Dis-moi, Terry, t’aurais pas viré un peu près, là ?»,
ici.  Règles n°10, 11, 13, 15 et 20.
«Non, Andreas, y’a pas de place !... Paas de plaaace !», ici. Règles n°11, 12, 15 et 16.

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Aller plus loin

Réclamez !

Si l'envie vous gagne d'étudier plus précisément les règles de course et de vous en servir (en suivant les AC45 ou pour de vrai), le formulaire de réclamation (en français) mis à disposition par la FFVoile devrait vous intéresser.

> Téléchargez-le ici.

> Les règles de course à la voile sont établies et éditées tous les quatre ans, par la Fédération internationale. La FFVoile les commercialise traduites et en édition bilingue, ici. Une référence incontournable pour régater !

 

> Par ailleurs, le jargon juridique des règles peut faire quelques réticents, d'autant que ces règles ne sont pas illustrées... "Les clés des règles de course 2009-12" de Marc Bouët fournissent alors un complément indispensable (excepté pour les cas spécifiques aux AC45 évidemment). "Les clés des règles de course 2009-12" de Marc Bouët se trouve sur la boutique Voiles et Voiliers, ici.

En complément

  1. t #039;as raison de faire la grimace, tiens  06/10/2011 - 04:16 Vidéo AC45 : fun, les règles de course ! (2) Non, Andreas, y’a pas de place !... Paas de plaaace ! Et sur les départs, alors, vous avez vu les images vidéo retransmises en direct de Plymouth ? De la pure folie ! Il n’y a pas quinze centimètres entre les AC45 et les mecs se tournent autour en s’alpaguant ! «Regarde le coup de barre qu’il vient de mettre, là ! Attends, mais il va lui rentrer dedans !» Vu le rythme, ce n’est pas toujours facile de suivre. Quelles règles les meilleurs utilisent-ils ? Comment ? Et pourquoi ? En l’espace de quelques secondes de la manche du 14 septembre dernier, les règles 11, 12, 15, 16 et 18 y passent ! L’occasion de réviser trois cas d’école où il s’agit de défendre son territoire.
  2. illusion instantan eacute;e 20/09/2011 - 05:30 Vidéo AC45 : Et les règles de course deviennent fun ! (1) Dis-moi, Terry, t’aurais pas viré un peu près, là ? Après Cascais, la fièvre nous reprend à Plymouth ! Les images vidéo des manches en AC45 retransmises en direct nous scotchent et nous rendent dingues : «T’as vu comme il lui a viré sur la gueule ? – Ouaiiis ! Mais, il a le droit de faire ça ?» Voilà le hic. Sorti de tribord/bâbord, on a tendance à vite trouver les règles de course rasoirs et on est un peu largués. Alors il est temps de s’y remettre ! Quelles règles les meilleurs utilisent-ils ? Comment ? Et pourquoi ? Allez, on se repasse la bande et on débrief’ sur quatre cas d’école : les règles de course 10, 11, 13 & 20 !