Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre : L'analyse

Jeu, set et match Macif !

Macif s'est imposé ce samedi en rejoignant l'arrivée à 6 h 59'27'' (heure française) après 12 jours 17 heures 29'27''. La victoire du tout nouveau trimaran géant mené par François Gabart et Pascal Bidégorry devrait booster la classe Ultime : MACIF s’impose clairement en prenant le commandement dès le Cap-Vert… Sodebo Ultim’ n’est pas pour autant déclassé puisque le différentiel s’est plutôt construit lors de trois passages délicats : à l’occasion d’une bascule des alizés au Nord de l’archipel, lors d’un Pot au Noir plutôt inhabituel, et en raison d’une molle sous grain devant Recife. Récit et analyse de la course en catégorie Ultime.
  • Publié le : 07/11/2015 - 06:33

 

Trimaran MACIFIl y a encore une longue phase d’optimisation et de connaissance de la machine pour François Gabart mais la présence de Pascal Bidégorry pour la Transat Jacques Vabre a incontestablement était un plus pour MACIF.Photo @ MACIF

C’est une demie surprise : MACIF s'est amarré le premier dans la nouvelle marina d’Itajaí avec une marge de moins de cent milles sur Sodebo Ultim’, attendu dans le port brésilien vers midi en heure française

Mis à l’eau seulement deux mois avant le départ du Havre, le nouveau trimaran dessiné par VPLP marque une nouvelle marche dans l’évolution de ces multicoques géants depuis Groupama 3 conçu en 2007. Car si les formes générales ressemblent plus à l’ex-Banque Populaire V (devenu Spindrift 2, en attente d’un départ pour le Trophée Jules Verne), il y a encore des développements sur la carène des flotteurs, sur l’ergonomie de la coque centrale et du cockpit, sur les profils de foils et sur le plan de voilure.

Assurer pour arriver

Si François Gabart et Pascal Bidégorry n’étaient pas chauds pour partir du Havre le 25 octobre dernier, arguant d’une méchante dépression au large de l’Irlande avec une mer annoncée plutôt rude, ils n’ont finalement pas tergiversé au coup de canon. Dès les premiers milles, MACIF prend le commandement : le tout petit temps au large du Havre pour remonter vers Étretat est finalement très favorable au nouveau trimaran avec ses flotteurs nettement moins volumineux que ceux de Sodebo Ultim’ et même de son aîné Groupama 3 : l’idée des concepteurs était de diminuer la surface mouillée quand le foil n’apportait pas de sustentation.

Plus léger, il peut s’extirper de la baie de Seine en tête, la brise ne dépassant pas les douze nœuds, montant progressivement à une quinzaine puis une vingtaine de nœuds de Sud-Est devant la presqu’île du Cotentin. Mais avec Prince de Bretagne et Sodebo Ultim’, les écarts ne sont pas significatifs alors que Actual est déjà décroché avant même les îles anglo-normandes. Et les trois leaders ne se posent pas de questions : la route la plus courte reste la plus saine. Pas la peine d’aller chercher la dépression irlandaise plein Ouest comme les monocoques, au risque de casser du matériel dans la mer forte annoncée.

Au largue avec une bonne vingtaine de nœuds toujours de Sud-Est, les Ultime allongent franchement la foulée, à quelques trente nœuds jusqu’à cinquante milles après avoir débordé Ouessant, le duo Coville-Nélias en tête. Car le vent commence à tourner au Sud en forcissant et la mer à se former à l’approche d’un front bien marqué. Les quatre duos ralentissent sérieusement pour ne pas casser, puis virent de bord pour passer à la bordée la pointe espagnole. C’est là, dans ce vent d’Ouest à Sud-Ouest très instable avec des grains que Lionel Lemonchois et Roland Jourdain chavirent : Prince de Bretagne est éliminé alors qu’à la hauteur de Lisbonne, Actual concède déjà plus de 200 milles !

Prince de BretagneLionel Lemonchois et Roland Jourdain se sont faits surprendre par une bourrasque au large du cap Finisterre : leur chavirage confirme qu’un trimaran plus petit et plus volage demande une attention encore plus constante…Photo @ Marcel Mochet

Duel atlantique

Sodebo Ultim’ en a profité pour faire le break : 65 milles de marge au cap Saint-Vincent car il n’y a pas d’autre ouverture que de glisser vers les côtes marocaines, une dorsale s’installant des Caraïbes aux Baléares… Les deux trimarans géants se faufilent donc avant la molle et vont se coller aux côtes africaines : dans une brise de Nord-Est d’une dizaine de nœuds, parfois quinze, les deux duos enchaînent les empannages pour passer à l’extérieur oriental des Canaries. Sur une mer plate et au gré des changements de cap, les écarts ne varient que peu jusqu’à la rupture quand les deux navigateurs décident qu’il est temps de regagner le large pour se positionner déjà pour le Pot au Noir.

C’est le premier moment de différentiel entre les deux trimarans : sans son foil bâbord, MACIF ne traîne rien dans l’eau tribord amures et peut glisser 10° en moyenne plus bas que Sodebo Ultim’ ! Une légère rotation des alizés au Nord de l’archipel du Cap-Vert n’arrange pas les choses pour le duo Coville-Nélias, mais Gabart et Bidégorry ont pris la main et ne la lâcheront plus jusqu’à l’arrivée… Le nouveau multicoque est en plus à l’intérieur (plus à l’Est) pour aborder le Pot au Noir qu’il pénètre une journée plus tard sur le 29°W. Or la Zone de Convergence Inter Tropicale (ZCIT) est pour le moins inhabituelle : peu de grains, peu de pluie, mais surtout peu de vent et beaucoup de rotations…

Actual The BridgeTout juste remis à l’eau sous ses nouvelles couleurs, Actual n’a pu rivaliser avec ses trois concurrents et l’usure prématurée d’une pièce de vérin hydraulique a failli faire démâter le trimaran Irens au large de Madère.Photo @ T. Martinez/Actual

Sortie laborieuse

Il faudra près de 36 heures aux duellistes pour se sortir de la nasse équatoriale, Coville-Nélias optant pour un décalage vers le Sud-Ouest pour éviter une grosse masse nuageuse visible sur les images satellites, tandis que Gabart-Bidégorry choisissaient la route la plus proche de l’orthodromie. Au gré des heures, l’un décoinçait quand l’autre s’arrêtait : c’était un peu la loterie mais l’avantage revenait surtout au bateau le plus à l’Est quand les alizés de l’hémisphère Sud prirent le relais.

Car si le décalage de trente milles en latéral ne semblait pas pouvoir créer une grande différence de conditions météorologiques, c’est aux abords des côtes brésiliennes que l’avantage oriental payait : MACIF était déjà incontestablement à l’aise dès qu’il débridait les écoutes grâce à son foil tribord qui devenait de plus en plus sustentateur avec les alizés passant à l’Est d’une vingtaine de nœuds. Et Sodebo Ultim’ avait beau forcer le cap pour avoir du gras à la côte, il se retrouvait à seulement une vingtaine de milles de Recife dans un vent perturbé avec des grains. Le bilan était lourd puisque de 30 milles à la sortie du Pot au Noir, le delta passait à plus de 250 milles !

SodeboSodebo Ultim’ s’est montré extrêmement véloce dans les conditions rudes de mer et de vent. Thomas Coville a déjà prévu une nouvelle génération de foils plus porteurs pour la saison à venir.Photo @ Yvan Zedda

Clignotant à droite

La grande descente plein Sud dans des alizés adonnants était finalement plus instructive puisque Coville-Nélias non seulement tenaient le rythme, mais grappillaient même des milles. Le décalage longitudinal engendrait un timing des empannages différents, Sodebo Ultim’ jouant plus à la côte quand MACIF visait à contourner une grosse bulle sans vent au large du cap Frio. Il glissait même jusqu’au 26° Sud soit à la latitude d’Itajaí pour passer d’un régime alizéen de Nord à une dépression orageuse avec de la brise de Sud-Est.

Mais avec 120 milles de marge lorsque le leader obliquait de 90°, l’issue du duel était quasiment connue puisqu’il n’y avait pas d’option possible dans le golfe de Rio de Janeiro, si ce n’est un léger décalage latéral. Seule incertitude : l’heure d’arrivée exacte car une bulle sans vent remontait du Sud pour couvrir la baie d’Itajaí et ses alentours. La brise de Sud-Est 20 nœuds s’écroulait à une trentaine de milles de l’arrivée… 

Macif The BridgeMACIF s’est assuré la victoire essentiellement grâce à sa sortie plus Est du Pot au Noir : le petit différentiel de 30 milles s’est transformé en avance de 250 milles pour finir à une centaine de milles devant Itajaí.Photo @ V. Curutchet/Macif/DPPI

De bon augure

Le bilan est donc très positif pour MACIF : pour sa première confrontation en course et seulement deux mois après sa mise à l’eau, le trimaran géant avant tout conçu pour naviguer en solitaire est validé, même avec un seul foil opérationnel. D’ailleurs la comparaison des bords est intéressante : il est plus rapide et glisse plus bas au portant sans la traînée du foil sous le vent en dessous de 20 nœuds de vent. Il est plus véloce que Sodebo Ultim’ à toutes les allures (avec ou sans foil) en dessous de dix nœuds de vent réel, mais il est moins à l’aise au dessus de vingt nœuds de vent au près dans la mer formée.

Ces avantages et ces inconvénients s’expliquent aussi par les caractéristiques des bateaux : quand Actual présente un couple de redressement de 100 tonnes/m, Groupama 3 (version Route du Rhum) et Sodebo Ultim’ ont 170 tonnes/m au compteur et MACIF 150 tonnes/m. Mais c’est surtout le devis de poids qui joue puisque le nouveau trimaran annonce 13,5 tonnes sur la balance alors que Groupama 3 et Sodebo Ultim’ atteignent 16 tonnes… Plus léger, avec moins de surface mouillée et l’apport de foil en « L » qui s’inspirent de la Coupe de l’America et poussent plus verticalement que les foils courbes, MACIF est logiquement vainqueur du duel Ultime.

Pour autant, Sodebo Ultim’ est loin d’être dépassé, surtout dans une configuration solitaire, mais il faut encore valider la version définitive du nouveau trimaran pour conclure qu’un pas conséquent a été franchi : la classe Ultime va s’étoffer avec Banque Populaire IX et Gitana XVI et vue la dimension de ces bateaux, ce ne sont pas seulement les performances intrinsèques qui primeront, surtout sur un tour du monde. Notons tout de même que l’équipe technique de François Gabart et Pascal Bidégorry a remarquablement préparé ce trimaran de 30 mètres tout juste sorti de chantier !

Cliquez ici pour les classements complets et la cartographie de la Transat Jacques Vabre 2015

Spindrift 2On attend avec impatience les premières ébauches des nouveaux Ultime Banque Populaire et Gitana : la nouvelle génération arrivera-t-telle à la hauteur des performances de Spindrift 2 en attente d’une fenêtre pour le tour du monde ? Probablement oui…Photo @ Alexis Courcoux