Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

The Bridge

Baston sur l'Atlantique !

À force de faire progresser la technique, les rêves deviennent réalité. Qui aurait pu imaginer il y a encore quelques années qu’un multicoque puisse traverser l’Atlantique Nord plus vite qu’un paquebot, en moins de cinq jours et demi à 25 nœuds de moyenne ?
  • Publié le : 24/06/2017 - 20:12

Ne nous trompons pas, l’histoire est déjà en marche depuis quelques années.
En 2006, Lionel Lemonchois, en solitaire sur Gitana 11, parcourt les 3 500 milles de la Route du Rhum en 7 jours et 17 heures. Il est battu en 2014 par Loïck Peyron sur Banque Populaire en 7 jours et 15 heures à 23 nœuds de moyenne. En 2009, Pascal Bidégorry, sur le trimaran de 40 mètres Banque Populaire, et ses 10 coéquipiers, pulvérisent les 2 900 milles qui séparent New York d’Ouessant en 3 jours et 15 heures à la moyenne de 33 nœuds.
Il est donc clairement possible pour un multicoque de parcourir les 3 075 milles entre Saint-Nazaire et New York en moins de 5 jours et demi, temps prévu par le Queen Mary 2 la semaine prochaine.

Banque populaire V : un bateau fiabilisé.En abaissant le record de l’Atlantique à 3 jours et 15 heures à la moyenne de 33 nœuds en 2009, le Team banque Populaire avait franchi une nouvelle étape et ouvert de nouvelles perspectives.Photo @ Benoît Stichelbaut

Les atouts…

D’abord, les bateaux vont plus vite qu’il y a 5 ou 6 ans. Incontestablement, la nouvelle génération type Macif de François Gabart, voir même Sodebo Ultim’ de Thomas Coville, a franchi une étape dans sa capacité à aller vite dans presque toutes les mers et avec une grande fiabilité. Les nouveaux Ultim sont capables de tenir des moyennes de 30 nœuds sans problème pendant plusieurs jours comme l’a encore démontré Francis Joyon (Idec Sport) cet hiver dans son Jules Verne victorieux autour de la planète.
Même si absolument tous les domaines du jeu s’améliorent en permanence, deux secteurs ont plus particulièrement accru leur performance depuis 2010 : les foils qui se sont généralisés et dont les résultats étonnent les observateurs. Et la prévision météo qui, grâce aux nouvelles capacités de traitement de l’atmosphère, permet une exploitation du terrain de jeu jusque-là inimaginable.
Les records vont donc encore tomber les uns après les autres. Un peu de patience…

…Et les handicaps 
Pour faire un temps, l’inconvénient d’un événement du type « The Bridge », est de fixer une date de départ. Les bateaux partiront bien dimanche à 19 heures dans le chenal de Saint-Nazaire, quelles que  soient les conditions météo attendues. A contrario de ceux qui se lancent à l’assaut de records et qui attendent patiemment, parfois plusieurs semaines, que la fenêtre adéquate se présente.

Autre handicap pour les concurrents du Queen Mary 2, les vents dominants sont statistiquement plutôt de secteur Ouest sur l’Atlantique Nord et donc contraires pour aller vers New York.

Il existe bien sur des configurations favorables sur la route directe, en particulier quand les dépressions sont très Sud et qu’on peut les enrouler par le Nord avec des vents favorables sur la route la plus courte (orthodromie). L’eau et l’air sont froids, le ciel est gris mais ça avance vite !

Dépression très basseCette situation météo serait la meilleure pour aller d’Est en Ouest. (Pointillés bleus). Elle permettrait non seulement d’aller vite mais en plus la route serait la plus courte possible, très proche de celle du Queen Mary 2. (Trait rouge).Photo @ Dominic Vittet

Cette situation décrite ci-dessus est rare et, en règle générale, un détour par le Sud jusqu’à la limite des Alizés est nécessaire pour tailler la route rapidement vers les rivages Nord-Américains.
Pour rester dans un timing réaliste et ne pas trop rallonger la route, il faut que l’Anticyclone des Açores remonte. Ce positionnement permet une trajectoire plus rapide en contournant la masse d’air par le Sud sans trop allonger la route. Dans un scénario idéal, il faut attraper les vents de Nord au large du Golfe de Gascogne et venir frôler au plus près le centre de l’anticyclone avant de remonter vers New York en espérant du Sud-Ouest.

route médiane sudEn été, quand l’anticyclone des Açores remonte, le détour par le Sud resterait raisonnable. Avec des vents portants, les Ultimes pourraient tenir les 27 noeuds de moyenne nécessaires pour battre le Queen Mary 2.Photo @ Dominic Vittet

Ce qui les attend

Même si théoriquement le défi est parfaitement jouable, il y a une part de hasard dans cette entreprise alléchante. Malheureusement, pour ne rien vous cacher, l’affaire n’est pas très bien engagée.

Primo, pour le départ, le vent sera bien mou dans le chenal de Saint-Nazaire. La petite bascule de Nord-Ouest et ses vents inférieurs à 10 nœuds attendus dans la soirée ne permettront pas de grandes envolées…
Dès que la flottille aura laissé le phare du Grand Charpentier sur son tribord, il lui faudra déjà faire un choix crucial pour contourner la dorsale anticyclonique qui emprisonne le Golfe de Gascogne et qui forme un mur difficile à traverser dès les premières 24 heures. Deux options se présentent :

1)      Serrer la côte bretonne, en espérant qu’il y reste un minimum de vent, et filer vers le Nord-Ouest pour aller chercher la dépression qui s’enroule lundi et mardi à l’Ouest de l’Irlande.
La bascule de Nord-Ouest permettrait de faire la jonction avec l’Anticyclone des Açores qui sera un des obstacles à avaler avant de descendre sur New York.
Il faudra aussi compter avec le creusement d’une nouvelle perturbation sur Terre-Neuve, sans doute jeudi, tout en laissant sur sa droite la Zone d’Exclusion des Glaces (ZEG).
Ce choix garantit du vent, une route assez courte et des températures assez basses…
À cette heure, c’est peut-être la route la plus rapide mais elle présente deux inconvénients majeurs :
Elle repose sur la fiabilité assez faible des prévisions dans ce quartier de l’Atlantique Nord ou les choses évoluent très vite…
Ensuite, les vents peuvent rester au Sud-Ouest jusqu’à l’arrivée, ce qui contraindrait les voiliers à un louvoyage long et laborieux jusqu’à New York.

QM2Retour magistral du Queen Mary 2 en ce samedi 24 juin, le paquebot retrouvant la forme Joubert où il fut construit au prix d"une magnifique manœuvre. Photo @ Thierry Martinez/Sea&Co/The Bridge

2)      L’autre option serait de profiter, après le départ, de la bascule à l’Est dans le Golfe de Gascogne dans la nuit de dimanche à lundi pour aller chercher l’accélération des vents proches du Cap Finistère. Il faudra d’abord éviter de descendre au Sud trop vite pour éviter les masses orageuses qui remontent d’Espagne avant de plonger vers l’extrémité de la péninsule ibérique. En espérant que la basse pression thermique espagnole qui génère ces vents d’Est ne s’écroule pas trop vite…
Au large de La Corogne, l’option Sud reste totalement exclue. L’anticyclone des Açores s’étend loin vers les tropiques et l’alizé est défaillant, ce n’est pas sa saison.
Il reste donc la route médiane, en profitant, pour commencer, des vents de Nord-Ouest qui soufflent dans l’Est de l’anticyclone. Un minimum syndical, loin d’être idyllique.
Cette sortie du Golfe de Gascogne calamiteuse plombe déjà le tableau de marche des multicoques qui devraient parcourir en théorie plus ou moins 600 milles par jour s’ils veulent tenir la cadence du paquebot qui fonce tout droit à 22,8 nœuds avec ses 2 500 passagers…
Pour l’instant, les routages du jour voient arriver les bolides sous le pont du Verrazano entre 36 et 48 heures après le Queen Mary

situation lundi 0 hDans la nuit de dimanche à lundi, le vent s’effondre dans le Golfe de Gascogne. Il faudra, pour trouver du vent, soit chercher la dépression qui se creuse et se déplace à l‘Ouest de l’Irlande (trait rouge), soit chercher la basse pression thermique espagnole (trait bleu) qui génère du vent d’Est autour de Cap Finistère. Photo @ Dominic Vittet

Tout est foutu ? Non !

Vous pouvez toujours aller poser un cierge dans l’église de Sainte-Anne-d’Auray… en espérant que l’Atlantique se remue et offre un meilleur visage à nos chevaliers des mers !
Mais on peut aussi compter sur la météo, qui, comme chacun le sait, n’est pas une science exacte ! Inévitablement, l’Océan va bouger et offrir à nos stratèges des opportunités quand il faudra passer de l’autre côté de cet anticyclone des Açores bien encombrant.
À regarder de près les évolutions possibles, un espoir demeure. Il est petit, mais par les temps qui courent, le moindre clin d’œil de l’atmosphère ne se refuse pas.

Il n’est pas exclu que, dans la journée de mercredi, le cœur de l’Anticyclone s’active et génère autour de lui un tourbillon salvateur. Les nordistes pourraient redescendre plus facilement de leur perchoir et les sudistes pourraient couper le fromage en évitant une pénible traversée des calmes. Cette option, qui se dessine depuis quelques jours, permettrait surtout aux voiliers de se replacer plus Sud, une bien meilleure position pour affronter les vents de Sud-Ouest qui soufflent dans le dernier tiers du parcours.
Suffisant pour battre le Queen Mary 2 ? Peut-être pas, mais la course sera belle.

Wait and see !

anticyclone mercrediIl faudrait un coup de pouce aux multicoques pour ne pas se faire trop distancer par le Queen Mary 2… Si le cœur de l’anticyclone s’active mercredi, il sera peut-être possible de passer sous la zone marron avec ses vents d’Est. Une aubaine pour les sudistes (trait jaune) qui éviteraient de traverser les zones de calmes de la haute pression. Pour les nordistes, la perspective de la Zone des Glaces (trait rouge) et de la dépression qui se déplace dans l’Est de Terre-Neuve (trait noir) pourrait les faire plonger eux aussi dans cette option (trait vert).  Photo @ Dominic Vittet