Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Trophée Jules Verne

Plus rapides et pourtant vaincus...

Les deux prétendants n’ont plus aucune chance de battre le record autour du monde, alors qu’ils sont plus rapides que leurs prédécesseurs : pourquoi arriveront-ils plus tard devant la ligne à Ouessant ? Les conditions météorologiques sont toujours restées l’élément fondamental pour tourner autour de la planète. Et pour accrocher le Trophée Jules Verne, il faut non seulement être véloce, mais aussi pouvoir traverser les zones de molle quand il est impossible de les éviter. Explications avec l’un des architectes des deux bateaux, Xavier Guilbaud du cabinet VPLP.
  • Publié le : 04/01/2016 - 15:30

IDEC SportIDEC Sport a nettement gagné en aisance dans la brise, particulièrement au portant, mais en contrepartie, son mât plus court offre moins d’élancement au gréement et moins de toile dans les petits airs. Photo @ Jean-Marie Liot IDEC Sport

Précisons avant cet entretien le pedigree de ces deux trimarans dessinés par les mêmes architectes. Le premier nom de celui qui est aujourd’hui IDEC Sport fut Groupama 3, mis à l'eau en 2006. Skippé par Franck Cammas, il décroche le Trophée Jules Verne en 2010 en 48 jours 7 h 44’52’’. Il se nomma ensuite Banque Populaire VII permettant à Loïck Peyron de gagner la Route du Rhum 2014. En 2015, loué brièvement par le milliardaire Renaud Laplanche, il fut rebaptisé Lending Club 2, battant plusieurs records dont Cowes-Dinard et celui de la Transpac avant d’être mis depuis septembre dernier aux couleurs d’IDEC Sport pour Francis Joyon.

De son côté, Spindrift 2 est né Banque Populaire V, mis pour la première fois à l’eau en août 2008. Et c'est sous ce nom-là qu’en 2012, ce trimaran a établi l’actuel chrono de référence du Trophée Jules Verne en 45 jours 13 h 42' 53'' avant d’être acheté par l’équipe Spindrift Racing en 2013.

Voilesetvoiliers.com : Qu’est-ce qui différencie les deux bateaux et leurs deux versions pour le Trophée Jules Verne ?
Xavier Guilbaud :
Qu’est-ce qui fait la vitesse des bateaux ? C’est le moment de redressement, la capacité à l’exploiter dans la brise, et dans les petits airs, c’est le ratio puissance (voilure en m2/déplacement en charge en tonnes) et le rapport surface de voile-surface mouillée. Il faut donc avoir de la surface de toile pour propulser le bateau et le moins de frein, donc un déplacement minimum. Quand nous avons dessiné Groupama 3 en 2006 et Banque Populaire V en 2008, nous avions des critères de puissance en m2/t qui étaient importants et plus élevés qu’aujourd’hui. Parce que l’expérience nous a permis de constater que la proportion de navigation sur un tour du monde avec toute la toile (GV-Solent) était finalement réduite. En parallèle, nous avons analysé que le poids dans les hauts et le fardage sont des paramètres importants : avoir un mât plus court allège le bateau et améliore l’aérodynamisme. Surtout dès que l’équipage prend un ris… La tendance générale ces dernières années est de couper les mâts car les bateaux sont plus légers et ont moins de traînée aéro.

Xavier GuilbaudXavier Guilbaud travaille depuis des années au sein du cabinet VPLP, plus particulièrement en charge des multicoques…Photo @ VPLPVoilesetvoiliers.com : Mais en contre partie, les nouvelles versions sont moins à l’aise dans les petits airs…
X.G. :
Il y a un léger déficit, entre 5% et 10%. Cela ne concerne donc que les zones de transition comme le passage du Pot au Noir ou la traversée d’une dorsale. C’est malheureusement ce qu’ont connu IDEC Sport dans l’Atlantique et Spindrift 2 dans l’Indien, ou comme il y a quatre ans, Banque Populaire V dans le Pacifique… Et donc malgré sa surface de toile plus importante, le détenteur du Trophée Jules Verne avait buté dans la molle avant le cap Horn !

Voilesetvoiliers.com : Donc sur un bateau de record, il vaut mieux avoir peu de toile et un faible déplacement !
X.G. :
Pour la traversée de l’Atlantique, oui puisque les conditions météorologiques sont connues au départ avec 25-30 nœuds de vent de travers ou portant. Descendre le centre de gravité et le centre de voilure est donc favorable avec moins de traînée aérodynamique. Mais sur un tour du monde, il y a l’incertitude de rencontrer des zones de petit temps, certes courtes mais pénalisantes. Elles sont forcément réduites sur le parcours puisque si le bateau en rencontre trop, on sait qu’il ne battra pas le record…

Spindrift-BPV-44e jourDistances de rapprochement en 24h par rapport au but : Spindrift 2 est plus rapide que Banque Populaire V dans l’Atlantique Nord (jour 1 à 5), étale dans l’Atlantique Sud, mais perd beaucoup au passage des Kerguelen (jour 14) alors que le Pacifique est contrasté (jour 22 à 30) et l’Atlantique Sud très défavorable au prétendant de 2016 (jour 30 à 39). Puis la progression vers Ouessant est similaire avec le contournement de l’anticyclone des Açores, mais avec une journée de décalage (jour 39 à 44). Photo @ BB

Voilesetvoiliers.com : Alors qu’est-ce qui a motivé les deux nouveaux équipages ?
X.G. :
Pour Spindrift 2, le calcul était simple après le retour de Banque Populaire V en 2012 : le pourcentage de navigation grand-voile haute était très faible et tout le reste du temps il était avec au moins un ris : l’équipage a donc traîné trois mètres de mât en plus pour pas grand-chose ! Pour IDEC Sport, la situation était différente puisque le bateau avait été adapté à la Route du Rhum, donc au solitaire : il y a cinq mètres de mât en moins. En fait, l’équipe de Dona Bertarelli et Yann Guichard a diminué un peu la surface de toile, mais a beaucoup gagné en masse. Avec un nouveau mât optimisé, un jeu de voile plus léger, et surtout le profil du mât a été très travaillé en aérodynamisme : la traînée est bien moindre pour un gain de masse conséquent, d’environ 1,2 tonne. Plus le gain de poids à l’intérieur, ce qui fait deux tonnes de gain au départ du Trophée Jules Verne : 23 tonnes au lieu de 25 tonnes, équipage de quatorze personnes inclus… Il y a eu aussi un travail sur l’aérodynamisme avec une casquette plus longue pour avoir un effet de plaque sous la grand-voile, avec des toiles sur les bras de liaison pour améliorer le flux.

Idec-Groupama-44e jourDistances de rapprochement en 24h par rapport au but : IDEC Sport, à l’exception du milieu du Pacifique (jour 27) puis de l’Atlantique Sud (jour 35), est quasiment tout le temps plus rapide que Groupama 3 il y a six ans… Photo @ BB

Voilesetvoiliers.com : Et pour la transformation Groupama 3 en IDEC Sport ?
X.G. :
Quand Franck Cammas et son équipage sont partis fin janvier 2010, le bateau approchait les dix-neuf tonnes avec dix personnes à bord alors qu’aujourd’hui avec le petit mât et seulement six équipiers, IDEC Sport ne pèse que dix-sept tonnes. Le gain est donc essentiellement au niveau du poids et de la surface moindre de voilure, mais il n’y a pas eu d’autre évolution.

Voilesetvoiliers.com : A l’époque de la mise à l’eau de Banque Populaire V, Groupama 3 avait encore des performances similaires ?
X.G. :
Sur le papier et sur mer plate, oui, avec des ratio de m2/t quasiment identiques. Mais au-delà de 25 nœuds, Banque Populaire V avait un avantage dans la mer : les neuf mètres de longueur en plus et une garde à la mer plus haute étaient des atouts. Tous les équipiers qui ont fait les deux Trophée Jules Verne sur Groupama 3 et sur Banque Populaire V étaient unanimes pour constater que la différence était sensible pour pousser plus loin le détenteur actuel dès que les conditions étaient rudes. Plus de sécurité avec plus de volumes dans la coque centrale et les flotteurs.

Caractéristiques Trophée Jules VerneLes caractéristiques des quatre versions du Trophée Jules Verne confirment que la puissance au près et au portant est restée très similaire grâce à l’allégement des plateformes en parallèle avec une réduction de la voilure. En revanche, le couple de redressement diminue de 10% pour les versions 2015.Photo @ BB

Voilesetvoiliers.com : On l’avait vuen 2009 lors du record de la traversée de l’Atlantique où Banque Populaire V et Groupama 3 étaient partis quasiment ensemble…
X.G. :
Et il n’y a eu à l’arrivée que quelques heures d’écart ! Du fait de son couple de redressement supérieur… Quand un bateau est en haut de « range », ça paye toujours d’avoir du couple de redressement ! Sur trois jours de traversée avec des conditions météo musclées, c’est très favorable. Ce n’est pas tout à fait la même chose sur un tour du monde.

Voilesetvoiliers.com : Avec les nouvelles versions Spindrift 2-IDEC Sport, est-ce que c’est toujours le cas ?
X.G. :
IDEC Sport a un petit déficit dans les petits airs, en dessous de douze nœuds de vent parce qu’il n’a pas assez de toile. Mais avec le petit mât, l’équipage est plus réactif dans les manœuvres… Francis Joyon et ses hommes s’en sont bien sortis dans le Pot au Noir lors de la descente, et on a vu après dans l’Atlantique Sud qu’ils étaient quasiment aussi rapides que l’équipe de Spindrift 2, mais avec un peu moins de glisse, un poil moins de VMG. Et de nouveau au début du Pacifique Sud : il y avait entre 5° et 10° d’écart. Comme il y a moins de toile et que le plan de voilure est moins élancé, ils étaient obligés d’attaquer plus, de lofer plus… IDEC Sport a ainsi dû faire plus d’empannages. Cela était vrai dans les vents modérés, mais dans la brise (au-delà de 25 nœuds) comme dans l’océan Indien avec peu de mer, son centre de gravité plus bas (donc avec moins de moment d’apiquage) et sa légèreté lui ont permis d’aligner des journées extraordinaires.

Voilesetvoiliers.com : En fait, il n’y a eu que trois jours avant le cap Horn où IDEC Sport a été freiné par l’état de la mer…
X.G. :
Spindritf 2 aussi parce que la mer était courte et chaotique, mais il a été moins handicapé que IDEC Sport dans ces conditions. Ce qui lui a permis de s’échapper avant le cap Horn. Spindrift 2 a une réserve de volumes et de stabilité longitudinale supérieure, mais il n’a pas vraiment eu l’occasion de l’exploiter. Et donc sur la majorité de ce tour du monde, il s’est traîné de la surface mouillée et du poids peu productifs… L’avantage de la longueur n’a pas été mis en valeur.

Spindrift-BPVLes plans de voilure de Banque Populaire V et de Spindrift 2 montrent que les trois mètres de moins n’ont presque pas changé son potentiel avec 7% de voilure en moins au près et 8,5% au portant, mais en gagnant deux tonnes de déplacement. Le moindre allongement du gréement est compensé par un profil de mât plus aérodynamique.Photo @ VPLP-Spindrift

Voilesetvoiliers.com : Au final, battre le record de Banque Populaire V en 2012 n’est pas du tout évident !
X.G. :
On a beau imaginer la plus rapide machine du monde, le niveau est tel aujourd’hui qu’on se rend compte que la météo après l’équateur reste le facteur numéro un ! Il faut un multicoque puissant dans la brise et léger dans les petits airs, ce qui est presque paradoxal.

Voilesetvoiliers.com : Une nouvelle génération de trimarans géants arrive : est-ce qu’ils seront susceptibles de battre les « anciens » ?
X.G. :
Ce qu’a montré IDEC Sport, c’est qu’il y a une place pour des unités plus petites que le détenteur du Trophée Jules Verne. Moins puissantes, plus légères et plus polyvalentes. Les équipes de MACIF et de Banque Populaire se posent la question de tenter le record autour du monde en équipage, même si ces nouveaux bateaux sont avant tout conçus pour le solitaire. En solo, les simulations donnent quatre jours de retard seulement ! Avec 10% à 15% de dégradation de la polaire, ce qui fait que grosso modo, qu’à 100% de leur potentiel, ils arriveraient en même temps…

Groupama-IdecLa version 2015 de Groupama 3 est nettement moins toilée avec cinq mètres de mât en moins. Mais au final, la puissance de IDEC Sport est identique voire supérieure au portant avec en sus un centre de gravité plus bas et une garde à la mer plus importante grâce à deux tonnes de déplacement en moins.Photo @ VPLP

Voilesetvoiliers.com : Les nouvelles versions à foils sont plus rapides que Groupama 3 pour une même longueur ?
X.G. :
Clairement, oui. Du moins sur mer plate. Sur la tranche Ouessant-équateur, ils sont aussi véloces s’ils sont à 100%. Jusqu’à deux mètres de creux, la version « un » de MACIF est aussi rapide que Spindrift 2. Après, avec des foils encore plus sustentateurs comme l’imagine le Gitana Team en pouvant régler le « rake » (incidence du foil), le vrai vol est potentiellement possible, donc plus performant. Mais à l’heure actuelle, le Collectif Ultim n’autorise pas le réglage de l’incidence du foil en navigation…

Voilesetvoiliers.com : Mais alors pourquoi faire des trimarans à foils de 30-33 mètres si on peut voler avec une machine de 25 mètres plus légère ? Il y a une taille optimale ?
X.G. :
Où mettre le curseur sur la fiabilité et la sécurité ? Aujourd’hui notre sentiment, c’est que la taille adaptée varie de 28 à 32 mètres. Sur un tour du monde, on peut quand même se dire qu’il y aura une ou plusieurs phases avec plus de quarante nœuds et des creux de plus de cinq mètres. Au sein du cabinet VPLP, on sent bien pour un futur Trophée Jules Verne un trimaran « classique archimédien » de 35 mètres et de 16 tonnes avec des foils plus grands pour mieux sustenter. Mais pour un record de l’Atlantique, on pense plutôt à un pur foiler plus petit et plus léger, voire un catamaran…

SpindriftSpindrift 2 est certainement le seul multicoque actuel capable d’améliorer le Trophée Jules Verne : encore faut-il que les conditions météorologiques sont favorables, au moins dans l’Atlantique Sud, à l’aller comme au retour…Photo @ Yann Riou