Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

record autour du monde en solitaire

Coville, le Horn, un record, du panache

Alors que cette 8e édition du Vendée Globe tire la couverture «médiatique» à elle, Thomas Coville sur son trimaran Sodebo Ultim’, parti en toute discrétion le même jour d’Ouessant (le 6 novembre) pour tenter de battre le record détenu par Francis Joyon sur Idec, est en train de réaliser un exploit retentissant. Avec 4 jours 59’ d’avance au Horn qu’il a franchi la nuit dernière à 2 heures 20 heure française, les choses se présentent au mieux… même s’il reste encore 7 000 milles à avaler.
  • Publié le : 08/12/2016 - 07:17

SodeboA bord de Sodebo, Thomas Coville aura mis 31 jours 11 heures 30 minutes 8secondes pour rallier le Horn depuis Ouessant à la vitesse phénoménale de 25,33 nœuds !Photo @ Jean-Marie Liot/Sodebo

Thomas Coville est sans le moindre doute le marin en activité ayant le plus grand nombre de milles en course aujourd’hui. Lui-même ne compte plus, mais c’est par centaines de milliers… Jugez plutôt : sept tours du monde (cinq en multicoque, dont trois en solo et deux en monocoque), dix cap Horn… et l’on vous fait grâce des dizaines de transats, des records à la pelle, de la Coupe de l’America, de l’Admiral’s Cup, du Tour de France à la Voile, de la Mini-Transat, du Figaro et du Vendée Globe… A part les jeux Olympiques, c’est bien simple, depuis trente ans, Thomas a tout fait. Il n’est toujours pas rassasié et court après ce record du tour du monde en solitaire qui se refuse à lui depuis nombre d’années. Mais cette fois, sur son trimaran Sodebo Ultim’ (31 mètres) totalement reconstruit à partir du châssis de l’ancien Geronimo dont il ne reste quasiment rien (l’ancien trimaran VPLP d’Olivier de Kersauson, ndlr), équipé de foils provenant d’USA 17 de Oracle Team USA vainqueur de la Coupe de l’America 2010, Coville effectue un tour du monde proprement hallucinant ! Le directeur d’une équipe qui construit actuellement un trimaran Ultime est évidemment plus qu’admiratif, mais déclare qu’il ne faudrait pas qu’il établisse un chrono quasiment impossible à aller chercher. C’est dire la performance !

CovilleAutoportrait envoyé par Thomas Coville depuis Sodebo Ultim' hier après-midi à quelques heures du passage du Horn.Photo @ Thomas Coville/Sodebo

«J’ai beaucoup travaillé sur moi, car on apprend forcément de ses échecs. Comme dit Roger Federer, il faut parfois savoir accepter de mal jouer. Mais aussi par moments de performer quand, par exemple, tu dois rester devant le front. Avant je me flagellais, aujourd’hui j’ai une vraie confiance en moi» explique Coville qui a privilégié ce qu’il appelle la veille mentale, les acceptations, la spirale de la réussite et la confiance, permettant d’éluder les périodes de moins bien. On peut aussi ajouter que le marin - 48 ans quand même ! - est dans un état de fraîcheur incroyable après un mois de mer et d’une sérénité étonnante. Lors d’une vacation avec lui, on en oublie qu’il est seul de nuit sur un multicoque géant portant plus de 650 mètres carrés de toile au portant, et qui dévale la houle avec des pointes de vitesse à 37 nœuds. Il faut entendre une alarme se déclencher pour que Thomas s’excuse de poser le combiné pour aller choquer un peu de gennaker…

carte Sodebo HornEn orange Sodebo en approche du Horn (dans la seule molle depuis le départ d’Ouessant), le 7 décembre à 16 heures UTC, en rouge Idec lors de son précédent record. Photo @ Sodebo

On ne le répétera jamais assez, mais le skipper de Sodebo a bénéficié (comme les leaders de l’actuel Vendée Globe) d’une fenêtre météo comme il y en a au mieux une tous les dix ans. Sa descente de l’Atlantique s’est déroulée presque comme dans un rêve avant d’enchaîner des empannages dans l’Indien, puis parvenir à se placer et surtout rester en avant des fronts avec des trajectoires au cordeau… pour cravacher à des vitesses supersoniques. Depuis Ouessant, il a déjà parcouru 19 142 milles à 25,33 nœuds de moyenne sur l’eau, n’a pas hésité à plonger très Sud, pulvérisant le record de la traversée de l’océan Indien en 8 jours 12 heures et 19 minutes, puis celui du Pacifque en 8 jours 18 heures et 28 minutes.
Pour se rendre compte de la performance, il suffit de comparer les chronos réalisés en équipage lors du Trophée Jules Verne sur ce même Indien (en équipage donc) par Groupama lors du Trophée Jules Verne 2010 (8 jours 17 heures), Banque Populaire V (8 jours 7 heures) en 2011 ou Spindrift 2 (8 jours 4 heures) en 2015. Francis Joyon, qui détenait ce record en solo depuis 2007 sur Idec, avait mis quant à lui 9 jours et 12 heures.
Et pour couvrir le Pacifique, Coville aura mis 8 minutes de moins qu'Orange II et ses 14 hommes d'équipage en 2005 et 39 minutes de plus que ce même Groupama en 2010 !

Sans commentaires !

Sodebo Ultim"Sur ce bateau, l'ancien Geronimo, et seul Thomas Coville aura traversé le cap Horn en 39 minutes de moins que Groupama en 2010, trimaran alors mené par 10 hommes, sous la houlette de Franck Cammas, dont Coville. Quel exploit !Photo @ Jean-Marie Liot/Sodebo
Pourtant, à écouter Thomas Coville, l’Indien n’a pas été tendre : «Je ne m’attendais pas à aller si vite, et je savais que le temps de Francis serait très dur à battre. On a toujours eu entre 30 et 40 nœuds de vent minimum tous les jours, et une mer très formée, des vagues de près de dix mètres. On a très souvent navigué sous grand-voile à trois ris et J3. C’est exténuant. Vivre avec ça ce n’est pas facile, car il faut être très concentré et disponible pour le bateau ! Il faut être dehors, beaucoup régler. Le problème de l’Indien, c’est que soit tu es trop toilé, soit tu n’es pas assez toilé. Il faut donc accepter par moments de naviguer sous-toilé. Je peux dire que Sodebo au port il fait gros, mais dans des creux de dix mètres c’est une maquette ! L’engagement et l’exigence sur ce bateau sont au carré de la vitesse !» N’empêche, Sodebo préparé par un commando de douze spécialistes de haut vol sous la houlette du team manager Jean-Christophe Moussard, est quasiment nickel. Son skipper n’a démarré son petit groupe électrogène qu’une seule fois et une heure durant, n’utilisant que son hydrogénérateur. «Ça peut sembler un détail, mais l’énergie sur ce record, c’est quelque chose dont je ne me soucie pas» précise Thomas. Bref, le skipper dit qu’il peut se concentrer uniquement sur la vitesse et le placement du bateau, avec le résultat que l’on connaît.

JL NéliasJean-Luc Nélias et Thomas Coville naviguent depuis plusieurs saisons ensemble. La confiance entre eux est sans limite.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Sodebo

Son routeur Jean-Luc Nélias - avec qui il a remporté la Volvo Ocean Race sur Groupama IV skippé par Franck Cammas et terminé deuxième de la dernière Transat Jacques Vabre sur ce même Sodebo Ultim’ - travaille avec Thierry Douillard et Samantha Davies, qu’on ne présente plus. «Comme c’est du 24 heures sur 24, on se relaie» explique Nélias, qui lui aussi possède une expérience colossale, que ce soit en solo, en équipage, en double, sur une deux ou trois coques… notamment comme navigateur : «on communique uniquement par Skype à l’aide de messages écrits. On a eu Thomas au téléphone que cinq fois je crois depuis le départ. En fait, on dépose chaque matin dans le FTP le bulletin météo du jour, les cartes, photos sat, schémas, plus les fichiers de vent de mer et les routages. Et Thomas va se servir quand il veut.» Et comme rappelle le marin, le Pacifique n’en a que le nom ! Les petites dépressions tropicales qui arrivent du Nord sont très virulentes et souvent dangereuses, et l’approche sur le Horn est un entonnoir sans échappatoire possible. Thomas Coville : «Le problème du Pacifique, c’est que c’est le plus grand des océans, et que du coup, il est terriblement usant tant techniquement que mentalement. De plus, je n’ai jamais autant vu de glaces depuis que je navigue dans ces coins-là. D’ailleurs je ne suis pas descendu à plus de 58-59 Sud, car c’était vraiment trop risqué. Et c’est hyperrassurant de bosser avec les gens de CLS à Brest.» On notera quand même que Thomas Coville est passé à 700 milles du continent Antarctique avant l’approche sur le «cap dur», et a fait fonctionner son chauffage plusieurs jours durant.

Après ce dixième passage du cap Horn franchi avec 4 jours et 59 minutes d’avance sur le temps de Francis Joyon, évidemment la question que tout le monde se pose aujourd’hui est de savoir comment se présente la suite, et notamment le début de la remontée dans l’Atlantique Sud avant d'espérer rejoindre Ouessant avant le 3 janvier prochain.
Jean-Luc Nélias : «c’est toujours un coin merdique et rien n’est jamais figé… mais Francis n’avait pas du tout performé sur ce tronçon. Disons que ce sera difficile de faire pire qu’Idec  C’est dit.

Les chiffres du record

Passage au cap Horn : jeudi 8 décembre à 2 heures 20.
Record de l'océan Pacifique* (Tasmanie/Cap Horn) : 8 jours 18 heures 28 minutes 30 secondes (1 jour 19 heures 58 minutes de mieux que le précédent record de Francis Joyon en 2007, 10 jours 14 heures 26 minutes).
Vitesse moyenne : 25,33 nœuds sur 19 142 milles parcourus entre Ouessant et le Horn.
Temps Ouessant/Cap Horn : 31 jours 11 heures 30 minutes 8 secondes (4 jours 59 minutes sur le record de Francis Joyon).

Départ le 6 novembre à 14 heures 49 minutes et 52 secondes.
Passage de l’Equateur : le 12 novembre à 8 heures 4 minutes 54 secondes.

Temps Ouessant/Equateur* : 5 jours 17 heures 15 minutes 2 secondes.
Passage du cap de Bonne-Espérance : le 20 novembre à 19 heures 33 minutes 40 secondes.
Temps Ouessant/Bonne-Espérance* : 14 jours 4 heures 43 minutes 48 secondes.
Passage du cap Leeuwin : le 27 novembre à 17 heures 59.
Temps Ouessant/Cap Leeuwin : 21 jours 3 heures 9 minutes 8 secondes. 
 

Record à battre : 57 jours 13 heures et 34 minutes (Idec, Francis Joyon).
Soit une arrivée avant le 3 janvier 2017 à 4 heures 22 minutes et 57 secondes.


* en attente confirmation du WSSRC