Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Record de l'Atlantique Nord

Francis Joyon : «Cela m’a un peu surpris moi-même !»

Il est arrivé à sa manière, en douceur dans son port d’attache de La Trinité-sur-Mer peu avant 18 heures. Sur le quai, une assistance respectueuse était venue le saluer. Short noir, élégante chemise blanche, casquette, Francis Joyon menait lui-même la délicate manœuvre de mise à quai d’IDEC Sport dont le flotteur bâbord avait pris l’eau. Le marin menhir rentrait ‘’juste’’ d’un convoyage en solitaire sur l’Atlantique Nord après The Bridge… Un retour tellement express qu’il est devenu record puisque Joyon a battu de 49 minutes sa propre performance datant de 2013, mettant 5 jours 2 heures et 7 minutes pour rallier le cap Lizard, viré le 12 juillet à 1 heure 37 TU, au départ de New York ! Peu après avoir franchi la ligne au large de Big Apple – sans attendre une fenêtre météo spécifique –, il avait envoyé un texto à Damien Grimont, organisateur de The Bridge, pour s’excuser de ne pas être présent à la soirée de remise des prix, appareillage oblige, et qu’il partait avec les pare-battage, les aussières, les sacs de ses équipiers et ce qu’ils avaient laissé à bord comme nourriture… Et, incroyable circonstance, il croisait alors le Queen Mary 2, rentrant lui aussi en Europe ! Il y avait de la revanche de The Bridge dans l’air… Hier à La Trinité-sur-Mer, Damien Grimont lui offrit une maquette du batiment, le scalp à la mode jivaro du paquebot qu’il aura été le seul à battre ! Entretien avec le skipper le bateau à peine amarré.
  • Publié le : 12/07/2017 - 20:36

Francis JoyonChampagne pour Francis Joyon à son arrivée à La Trinité. Photo @ Philippe Joubin

Voilesetvoiliers.com : Francis, voilà un convoyage retour rondement mené…
Francis Joyon :
Cette traversée n’a été pas trop longue ! Ca a été (il rit). La météo offrait plus une possibilité de six à sept jours au départ mais quand les conditions sont bonnes au départ de New York il faut les saisir car elles le sont rarement. La saison pour les records est très courte : ce n’est que le mois de juillet ; tous les records se sont faits ce mois-là. Une fois, j’ai débuté un stand-by début avril et je n’ai pas eu une seule possibilité avant juillet. Ensuite, en août, c’est mort car il y a de très gros orages et c’est dangereux. Toutes les conditions étaient réunies, et c’est cela qui a offert cette possibilité.

Voilesetvoiliers.com : Qu’est-ce qui vous a donné le top départ ?
F. J. :
Alors c’est le fait que je n’avais pas de place à quai pour entrer dans le port de New York ! Fallait le dire. Sinon, un meilleur timing était possible en milieu de nuit le jeudi 6. Je suis parti ce jeudi-là à 23 heures 30 TU, soit à la tombée de la nuit à New York. Et il y avait peut-être quelques heures à gagner en partant plus tard car, au début, j’ai eu plusieurs heures de vent de face à tricoter.

Voilesetvoiliers.com : C’était un challenge que d’affronter le Queen Mary 2 aussi sur cette route retour ?
F. J. :
Il ne faut pas oublier que l’histoire de The Bridge, c’était la course de quatre trimarans contre un navire à moteur. C’était un peu faussé car cette navigation était face au vent et les multicoques n’avaient pratiquement aucune chance de le battre alors que le retour, avec du vent favorable, rend le temps du Queen Mary accessible. C’est vrai que je n’y avais pas pensé non plus mais, qu’est ce que je vois en sortant de New York ? Le Queen Mary ! J’étais obligé d’y penser (il est attendu à Southampton demain soir, ndlr).

Joyon GrimontDamien Grimont, organisateur de The Bridge, avait tenu à venir saluer Francis Joyon à son arrivée, lui remettant une maquette du Queen Mary 2 en guise de trophée !Photo @ Philippe Joubin
Voilesetvoiliers.com : A quel moment avez-vous pensé que vous pouviez battre le record ?
F. J. :
J’ai fait marcher le bateau au mieux les premiers jours. Il y avait normalement des vents de Nord-Est sur l’Europe à partir du sixième jour qui allaient ralentir l’arrivée. Mais quand j’ai constaté que les vents portants étaient restés Ouest, je me suis dit : «y a une petite chance». J’ai lancé des routages. Les quatre premiers jours j’ai fait avec les moyens du bord puis, hier, je me suis dit qu’il fallait faire les choses plus sérieusement. Alors j’ai appelé Marcel Van Triest, notre compagnon routeur du Trophée Jules Verne à la rescousse et il m’a aidé à tricoter les derniers bords. C’était très, très chaud mais cela s’est révélé possible.

Voilesetvoiliers.com : Un départ sans routage, sans fenêtre météo, et tout s’est enchaîné parfaitement…
F. J. :
C’est vrai que cela m’a un peu surpris moi-même ! Mais il y a un truc dont je me suis aperçu durant le Trophée Jules Verne c’est que, en naviguant, il peut se présenter de bonnes circonstances. Parfois on prend des départs que l’on considère mauvais. Sur le Trophée Jules Verne, on en a pris trois-quatre pourris puis un jour il y en a eu un autre qui ne semblait pas mieux que les précédents et finalement on bat le record en quarante jours. Il ne faut pas hésiter à partir, à naviguer, à essayer sur ces histoires de record. Mais c’était un peu incertain tout cela ! (il rit). La mer et les bateaux ne sont pas des certitudes. On essaie. Tant mieux si ça marche. Et là ça a marché.

arrivée Idec SportSous un grand soleil, IDEC Sport retrouvait sa place dans le port de La Trinité-sur-Mer devant une assistance respectueuse pour l'exploit inattendu du marin.Photo @ Philippe Joubin

Voilesetvoiliers.com : Du coup lorsque vous avez vu que le record était possible vous avez dû pousser un peu plus…
F. J. :
Lors des deux derniers jours, c’était très, très chaud et hyperintense en termes de fonctionnement sur le bateau. Plus intense que jamais car je savais que cela se jouerait à quelques minutes. D’habitude, un record se joue plus largement. Sur le Jules Verne, on avait quatre jours d’avance ; une autre fois on en avait deux de retard. C’est clair. Là ce ne l’était pas : chaque minute gagnée ou perdue dans une manœuvre pouvait changer le dénouement du record. Du coup, lors des deux derniers jours je n’ai pas du tout dormi. Je me suis bien rattrapé sur le retour (entre le cap Lizard et La Trinité-sur-Mer, ndlr) !

Voilesetvoiliers.com : Il s’agissait aussi de votre première traversée en solo sur ce bateau-là.
F. J. :
Navigation en solo tout court ! Car je n’avais jamais navigué avec ce bateau-là en solitaire. Les gars du Trophée du Jules Verne avaient bien voulu me laisser manœuvrer seul de temps en temps. Du coup, je m’étais un peu entraîné pour les manœuvres. Mais la première sortie en solitaire sur ce bord, c’était celle-là : en quittant New York ! Mais j’ai quand même des repères dans ce domaine-là et ce bateau avaient les siennes avec d’autres skippers (Franck Cammas et Loïck Peyron gagnèrent la Route du Rhum à son bord, ndlr). C’était possible.

Voilesetvoiliers.com : C’est quoi cette histoire d’œufs et de bananes achetés à la va-vite ?
F. J. :
Il y avait une épicerie à New York à côté du bateau et, comme le jeudi 6 au matin, j’avais compris qu’il n’était pas certain que j’ai une place à quai j’ai couru à l’épicerie et j’ai acheté douze œufs et quelques bananes pour compléter ce que les garçons avaient laissé à bord et pas mangé. Et quand ils ne mangent pas quelque chose sur le bateau, c’est que ce n’est pas bon… (il rit)

IDECAprès être passé dans les mains de Franck Cammas puis celles de Loïck Peyron, ce trimaran de légende a une nouvelle fois montré tout son extraordinaire potentiel, décrochant le Trophée Jules Verne en équipage (notre photo) puis le record en solitaire de l'Atlantique Nord.Photo @ Jean Marie Liot / DPPI / IDEC

Voilesetvoiliers.com : Vous avez un bandage au poignet droit. Que s’est-il passé ?
F. J. :
Il y a des histoires de manœuvre qui ne se passent pas tout le temps comme on le voudrait. Mais cela fait partie des petits secrets du bord.

Voilesetvoiliers.com : Le flotteur bâbord a pris l’eau. Que s’est-il passé ?
F. J. :
Je ne sais pas encore. A New York, on a fait une réparation dans le flotteur tribord mais pour le bâbord je ne comprends pas. Peut-être que l’eau est rentrée au niveau du puits de foil. On va examiner cela. C’est peut-être pas grand-chose. Cela peut aussi être un manchon en caoutchouc de safran. On a vite fait d’embarquer une tonne d’eau.

Voilesetvoiliers.com : Cette traversée en solo vous donne des envies de tour du monde en solitaire sur ce bateau ?
F. J. :
C’est lointain tout cela ! Voilà six jours, je ne savais pas que je partirais en solo sur l’Atlantique ! Alors ce que je vais faire dans deux ans (référence à la course en solitaire autour du monde pour les Ultim prévue en 2019, ndlr)… je ne sais pas du tout. Même l’hiver prochain, je n’y ai pas réfléchi du tout !

 

A noter que Thomas Coville s'est aussi élancé à l'assaut de ce même record à bord de son Sodebo Ultim'. Il a quitté New York hier à 8 heures 19 (heure française). Pour battre le nouveau record de Joyon, il doit couper la ligne d'arrivée au plus tard dimanche 16 juillet à 10 heures 26 (heure française).