Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Sur la route… du rhum (8)

Francis Joyon : «J’affectionne plutôt la route Sud…»

Sixième participation pour Francis Joyon et deuxième à bord de son maxi trimaran Idec : le spécialiste des records océaniques en solitaire revient sur la Route du Rhum en outsider car son multicoque construit en 2007 s’avère désormais moins performant que les trois gros Ultime au portant et moins véloce dans les petits airs face au trois MOD 70 et à Prince de Bretagne. Et pourtant le tandem skipper-bateau est probablement le plus affûté sur ce parcours avec près de 200 000 milles ensemble !
  • Publié le : 24/10/2014 - 00:01

Francis JoyonA 58 ans, Francis Joyon repart pour la sixième fois sur ce parcours de 3 542 milles entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, un Atlantique Nord qu’il connaît parfaitement pour l’avoir sillonné en long et en large lors de ses records en solitaire.Photo @ Jean-Marie Liot IDEC

 

v&v.com : Déjà cinq participations à la Route du Rhum, la première en 1990…
Francis Joyon :
Avec les flotteurs de l’ancien Elf Aquitaine que j’avais récupéré chez Multiplast, j’avais sollicité les poubelles de coureurs de l’époque pour finir d’équiper le bateau avec le bras central réalisé en contre-plaqué stratifié, une poutre arrière recyclée, les trois morceaux d’un mât de Marsaudon… Le bateau avait dû coûter moins cher qu’un huit mètres de croisière ! Un catamaran de 22 mètres tout de même…

 

v&v.com : Mais le règlement avait changé et ton bateau était trop grand…
Francis Joyon : Il y avait trois skippers sur d’anciens multicoques de 22 mètres (Bruno Peyron, Hervé Laurent et moi-même) et nous avions un accord de l’organisation pour courir si on réduisait la longueur à 21 mètres. Mais avant le départ à Saint-Malo sous la pression des gros sponsors qui avait peur de Bruno Peyron, il a été décidé d’appliquer la nouvelle règle des 60 pieds…

 

v&v.com : Et tu avais dû le couper avant le départ !
Francis Joyon : J’ai réduit d’un bon mètre à l’étrave et de 1,20 m au tableau arrière. Rafistolé au Sikaflex… Le bateau avait une étrave bizarre : ce n’était finalement pas une galère, même si j’avais dû refaire une qualification en allant virer Ouessant et qu'il y avait eu baston d’Ouest. Quand je suis revenu un peu plus de 24 heures après, le bateau était plein d’eau, les voiles déchirées : je suis rentré à la maison pour décompresser et avant le départ, le catamaran était en vrac total ! Et ça ne s’est pas arrangé pendant la traversée, mais la grand-voile n’a finalement craqué que dans le canal des Saintes… J’ai bouclé le parcours en dix-sept jours, dixième juste devant le premier monocoque, celui de Titouan Lamazou. Cela reste un excellent souvenir parce que c’était ma première Route du Rhum.

 

Idec-JoyonIdec a été conçu pour le portant dans la brise et sa faible largeur (16,5m) est quasiment identique à celle d’un MOD 70 (16,8m) à comparer avec celle de Prince de Bretagne (18,2m) et aux 21,2m de Sodeb’O, aux 22,5m de Banque Populaire VII et aux 23m de Spindrift 2 !Photo @ Jean-Marie Liot IDEC


v&v.com : En 1994, c’est ta deuxième participation, cette fois sous les couleurs de la Banque Populaire.
Francis Joyon : On venait de construire au chantier de Gilles Carmagnani, un trimaran sur plans Nigel Irens. J’avais récupéré un mât de Florence Arthaud, mais nous n’avons pu le mettre à l’eau qu’à la fin du mois d’août : tout a lâché sauf la structure qui était magnifiquement construite ! J’avais encore pas mal de pièces d’occasion dont un safran de coque centrale qui a cassé en faisant un trou dans la coque (voie d’eau), le bas-étai s’est rompu et le mât s’est affaissé : je suis arrivé en vrac aux Açores après cinq jours de dérive…

 

v&v.com : En 1998, toujours avec Banque Populaire, le même bateau est fiabilisé…
Francis Joyon : Il était arrivé à maturité : un bon bateau. Je me suis lancé sur la route Sud avec Loïck Peyron qui a changé son fusil d’épaule en cours de route. Il faut dire que les alizés étaient faibles au niveau des Canaries et je suis descendu quasiment jusqu’au Cap-Vert. Après j’ai fait de très bonnes journées au portant jusqu’à 500 milles par jour, mais c’était trop tard pour espérer un podium : j’ai fini sixième… Et mes sponsors m’ont remplacé.

 

Idec-JoyonAvec son plan Irens-Cabaret, Francis Joyon détient encore plusieurs records en solitaire : la traversée de la Manche (6h23’), le tour du monde (57j 13h), la Mauricienne (26j 04h), l’Atlantique Nord (5j 03h)…Photo @ Jean-Marie Liot IDEC


v&v.com : Ce fut la rupture avec Banque Populaire ?
Francis Joyon : Le fait est que j’ai «raté» ma route du Rhum et que je n’étais pas en phase avec mon sponsor - nous avons rompu. Et en 2002, je repars sous les couleurs de l’Eure et Loir toujours avec le même trimaran. Mais les conditions météorologiques ont été très dures : la flotte a été massacrée et j’ai chaviré sur le côté le deuxième jour, sous trois ris et tourmentin ! Erreur du marin… Les Route du Rhum se jouent habituellement sur la vitesse et il ne faut pas lâcher surtout dans le mauvais temps, mais cette fois, il fallait y aller mollo : les trois trimarans sur dix-huit qui sont arrivés en face avaient, soit fait une escale technique (Michel Desjoyeaux et Marc Guillemot), soit navigué plus "safe" (Lalou Roucayrol). Cela a été une édition douloureuse pour les 60 pieds ORMA !


v&v.com : Absence en 2006…
Francis Joyon : Le règlement n’autorisait pas encore les grands bateaux et je naviguais déjà sur le grand Idec : il a fallu attendre que Pen Duick ouvre la catégorie Ultime en 2010. Il y avait lors de la dernière édition pas mal de grands bateaux finalement et on était tous un peu sceptiques sur la capacité de Franck Cammas à gérer une telle machine conçue pour le Trophée Jules Verne. On pensait qu’il n’irait pas très vite dans les petits airs et qu’il serait très dur à manœuvrer… On l’a vu partir dans le petit temps devant le cap Fréhel et on a alors compris qu’il y aurait un problème ! Et il est arrivé dix heures devant moi, sans se presser vraiment à la fin.

 

v&v.com : Et tu choisis encore l’autoroute des alizés.
Francis Joyon : Les quatre premiers bateaux ont choisi de descendre rapidement vers le Sud, route qui s’est avérée la meilleure cette fois, parce qu’elle ne fonctionne pas toujours. A chance égale, la voie du Nord présente plus de risques d’avaries et l’autoroute du Sud est plus sécurisante. J’affectionne plus la route Sud…

 

Idec-JoyonIl y a quatre ans, Francis Joyon avait opté pour la route des alizés en glissant dans le sillage de Franck Cammas, rapidement vers le cap Finisterre. Les gros trimarans Ultime voudraient bien y parvenir aussi cet automne…Photo @ Jean-Marie Liot IDEC

 

v&v.com : Idec a maintenant sept ans : n’est-il pas dépassé face aux nouveaux trimarans ?
Francis Joyon : Il a été mis à l’eau en 2007 : c’est donc le plus ancien du plateau de cette Route du Rhum en classe Ultime. Mais c’est aussi celui qui a le plus de milles… Je le connais parfaitement.

 

v&v.com : Tu as l’habitude de travailler seul ou presque, sans préparateurs comme les autres skippers…
Francis Joyon : Il y a un peu plus de travail cette fois : mon fils et mon frère me donnent un coup de main. Cette saison, j’ai fait un nouveau parcours (la Route de l’Amitié) entre Bordeaux et Rio de Janeiro au mois de mai, soit 11 000 milles, et comme les conditions météorologiques n’étaient pas terribles avec des dépressions sur la route directe, j’ai dû passer quasiment par la Guadeloupe ! Cela m’a permis de reconnaître le trajet…

 

v&v.com : Les conditions estivales sont très particulières cette année, un peu comme en 2002 : cela annonce-t-il une édition musclée ?
Francis Joyon : Il y a une logique d’équilibre de la nature : après le beau temps, le mauvais temps. Il y a eu quasiment cinq mois d’affilée un régime anticyclonique sur la Bretagne et l’Atlantique Est. Ce serait un peu normal qu’il y ait compensation cet automne et cet hiver avec pas mal de dépressions. Difficile d’imaginer qu’il va y avoir encore les mêmes conditions le 2 novembre que celles de septembre !

 

Idec-JoyonMis à l’eau en 2007, Idec cumule près de 200 000 milles en course, en record et en convoyage : c’est le plus ancien des trimarans Ultime de cette édition de la Route du Rhum, mais aussi le plus fiabilisé…Photo @ Jean-Marie Liot IDEC


v&v.com : Cela signifierait que la route Sud serait barrée…
Francis Joyon : Il peut y avoir une situation scabreuse qui favoriserait les "petits" Ultime parce qu’un MOD 70 peut prendre un ris en cinq minutes ! Cela serait défavorable aux très grands bateaux. Mais on part un peu dans l’inconnu et c’est cela qui est motivant : nous n’avons jamais confronté réellement nos bateaux sur un parcours océanique.

 

v&v.com : La flotte des Ultime est un peu scindée en deux groupes : les trois Maxi d’un côté, les trois MOD 70 et Prince de Bretagne de l’autre. Idec se positionne entre les deux ?
Francis Joyon : C’est peut-être un intermédiaire ? C’est un grand bateau qui reste maniable : je ne suis pas dans le camp des légers manœuvrants, ni dans la catégorie des très puissants. Idec est probablement plus polyvalent et je dois m’appuyer sur cette qualité. Le bateau a été conçu pour le portant dans la brise mais je sais que les trois Maxi sont désormais plus véloces à cette allure. Mais Idec fait aussi un près correct et c’est un bateau très marin. Les manœuvres sont finalement assez rapides… Et puis ça me fait plaisir aussi de ne pas trop en savoir ! Chacun a joué une carte différente.

 

v&v.com : Idec n’a quasiment pas évolué depuis sa mise à l’eau en 2007 ?
Francis Joyon : Il y a eu les foils en 2010 qui se sont avérés très utiles. Mais pour le reste, c’est la même configuration. Il a dû faire près de 200 000 milles depuis sa mise à l’eau ! Les milles défilent avec un bateau comme celui-là…

 

v&v.com : 7 jours et 17 heures, le temps de référence de Lionel Lemonchois en 2006. On peut mieux faire avec ces machines en 2014 !
Francis Joyon : On peut imaginer une traversée en bordure d’anticyclone en moins d’une semaine. Mais la statistique météo me laisse entendre que nous allons partir sur une édition un peu plus compliquée ! Car s’il y a eu des éditions de brise (1986, 2002), les deux dernières ont été plutôt modérées.


 

Idec-JoyonTrès fin aux étraves, Idec a peu de chances d’enfourner au portant avec sa longue coque centrale, mais sa puissance et sa stabilité latérale sont nettement moindres que celles des trois gros Maxi.Photo @ Jean-Marie Liot IDEC


v&v.com : Mais on sait désormais que s’il y a trop de brise au départ, les organisateurs ne font pas partir…
Francis Joyon : J’ai connu une transat Jacques Vabre avec Bilou (Roland Jourdain) où on était à peine parti qu’on avait 50 nœuds d’Ouest en Manche ! Mais avec trois ris et un tourmentin, on peut démancher. Évidemment que s’il y a 40 nœuds au moment du coup de canon, il est normal de ne pas envoyer. Mais il ne faut pas être trop restrictif car autrement, les bateaux vont se typer pour des conditions de vent modéré (15 nœuds) et deviendront dangereux dans le mauvais temps… Or on sait que traditionnellement, les OSTAR et les Route du Rhum sont ventées, avec au moins une énorme "prune". Ce n’est pas ce que je souhaite, parce que je n’aime pas plus les coups de chien que les autres marins, mais il faut l’accepter si c’est au-delà de 24h après le départ. Sur la Route du Rhum, on signe des décharges de deux kilomètres de long comme quoi on est responsable de tout et on peut toujours faire escale ou se mettre à la cape.

 

v&v.com : Tu connais bien presque tous tes concurrents de la classe Ultime : Thomas Coville, Loïck Peyron, Yann Guichard, Lionel Lemonchois, Sidney Gavignet…
Francis Joyon : Celui qui est le plus en phase avec son projet, c’est Lionel ! C’est pour moi le plus dangereux : il a chaviré, il a fait sa "bêtise" donc il est tranquille maintenant… Son bateau est très rapide dans les petits airs : on l’a vu sur sa descente vers l’île Maurice où il était plus véloce que Thomas Coville sur son ancien Sodeb’O qui était au-dessus de ses polaires !

 

v&v.com : Potentiellement, Idec sur des bords simples n’est pas le plus rapide…
Francis Joyon : La logique, c’est que le plus grand, le plus puissant est le plus véloce si c’est tout droit : il n’y a pas de questions à se poser, ce seront alors Spindrift 2, Banque Populaire VII et Sodeb’O Ultim sur le podium.

 

v&v.com : Avec le paramètre de pouvoir gérer de telles machines sans avaries, même mineures. Alors que ton bateau est encore maniable… C’est pourquoi on peut imaginer que la priorité des grands Maxi sera d’aller rapidement chercher les alizés !
Francis Joyon : C’est vrai que je peux encore intervenir sur de petits problèmes techniques. Et que les trois gros ont intérêt à naviguer dans des brises stables pour éviter les manœuvres. C’est pour cela que j’espère que les conditions météo seront un peu compliquées…

 

Idec-JoyonLe trimaran de Francis Joyon reste à dimension humaine malgré ses trente mètres de long et ses onze tonnes de déplacement. Photo @ Jean-Marie Liot IDEC


v&v.com : Avec toujours Jean-Yves Bernot comme routeur ?
Francis Joyon : On s’entend bien : je suis habitué à travailler avec lui et on se connaît assez pour ne pas se perdre en chemin : il faut souvent prendre des décisions assez vite. Mais il a trop de concurrents sur la Route du Rhum comme clients… Il y a des bateaux avec dix routeurs… et des routeurs avec dix bateaux !


v&v.com : Au départ de Saint-Malo, on saura à 80% par où chaque solitaire va passer…
Francis Joyon : Les routages étaient super bons il y a quatre ans et pourtant dans notre classe, on a vu Sidney Gavignet partir vers le Nord, Thomas Coville changer de route… Et il y a eu de grosses différences entre les conditions que j’ai eues et celles de Yann Guichard à quelques centaines de milles d’intervalle. Quand on a lancé le routage au départ, la route Nord était la plus rapide en 2010…

 

v&v.com : Quel programme après la Route du Rhum ?
Francis Joyon : Si je gagne, j’aurais peut-être le droit de continuer à naviguer ! Autrement, je rentrerai peut-être à la maison… Le programme avec Idec se fait chaque saison, mais cela fait quand même douze ans que nous sommes ensemble ! La Route du Rhum est un peu incontournable : c’est médiatiquement intéressant pour mon partenaire et satisfaisant pour moi de me confronter à d’autres duos skipper-bateau. Je vais me remettre à niveau comme un étudiant !

 

v&v.com : Le bateau a été remis à l’eau récemment…
Francis Joyon : Mi-septembre. Je suis passé de 32 pages à 14 sur mon listing de travail…

En complément

  1. 525 01/11/2014 - 00:01 Voiles et Voiliers n°525 - novembre 2014 Spécial Rhum ! Tous les quatre ans et les années paires, à la rédaction de Voiles et Voiliers, nous savons à quoi nous en tenir ! C’est LE numéro Spécial Route du Rhum et ses 54 pages sur la plus célèbre des transats.
  2. vignette josse 20/10/2014 - 00:01 Sur la route… du Rhum (7) Sébastien Josse : «Il ne faut pas avoir peur avant de l’avoir connue !» Le novice de la Route du Rhum (avec Yann Eliès) est très bien préparé à ce challenge depuis un an : Sébastien Josse a accumulé les milles à bord de son MOD 70 qui a été boosté cet hiver avec l’ajout de plans porteurs sur les safrans de flotteur. Pour autant, la traversée de l’Atlantique en course et en solitaire est un exercice de haut vol et la concurrence est rude face aux trois grands Ultime, à IDEC et à Prince de Bretagne, le plus proche des trimarans ex-monotypes. A 39 ans, le skipper de Edmond de Rothschild ne se fait pas d’illusions sur le résultat final, mais sait qu’il y a toujours des ouvertures sur ce type de compétition…
  3. Loïck Peyron : 10/10/2014 - 23:59 Route du Rhum 2014 Loïck Peyron : "je suis à la limite de l'exercice" Le 2 novembre prochain, Loïck Peyron sera à la barre de Banque Populaire 7 pour le départ de la Route du Rhum, en remplacement d'Armel Le Cléac'h, blessé à la main. Traverser l'Atlantique en solo à bord de l'ex-Groupama 3 de Franck Cammas, conçu pour un équipage de 10 personnes, est une épreuve qu'il qualifie lui-même de "plus grand défi de sa carrière". A l'occasion du défi Azimuth couru entre Lorient et Groix fin septembre, Loïck nous a donné une longue interview dans laquelle il revient sur les raisons de ce choix, sa manière de s'entraîner et sa vision d'une course qui ne lui a jusqu'à présent jamais réussi.