Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Trophée Jules Verne

Fred Le Peutrec : «Imaginer un engin futuriste !»

À l’heure où IDEC Sport aurait dû franchir la ligne devant Ouessant, le trimaran de Francis Joyon et ses cinq hommes concédait environ 1 125 milles tandis que Spindrift 2, le trimaran de Yann Guichard et son équipage, avait encore environ 1 015 milles à parcourir jusqu’au phare de Créac’h ! Seul double détenteur en titre des deux derniers Trophée Jules Verne, sur Groupama 3 en 2010 et sur Banque Populaire V en 2012, Fred Le Peutrec analyse les parcours des deux prétendants qui n’ont pas pu améliorer le record de 45j 13h 42’ 53’’…
  • Publié le : 07/01/2016 - 00:01

Banque Populaire V est parti à 9 heures ce matinBanque Populaire V reste le détenteur du Trophée Jules Verne en 45j 13h 42’ 53’’, un temps qui semble difficile de battre avec les multicoques actuels sans un enchaînement météorologique très favorable…Photo @ Christophe Launay sealaunay.com/

 

Voilesetvoiliers.com : Personne ne va battre le record de Banque Populaire V cette année. 45j 13h 42’ 53’’ : peut-on arriver en dessous avec les bateaux qui existent à l’heure actuelle ?
Fred Le Peutrec :
Il n’y a aujourd’hui que Spindrift 2 (ex-Banque Populaire V) et IDEC Sport (ex-Groupama 3) auxquels on peut ajouter Sodebo Ultim de Thomas Coville (ex-Geronimo) et le nouveau MACIF de François Gabart. Quand nous sommes arrivés avec Groupama 3, nous savions qu’il était possible de faire mieux que 48 jours 7 heures 45 minutes. C’était l’ultime tentative possible avant que Franck Cammas ne fasse la Route du Rhum… Nous avions pris une fenêtre météo qui était correcte pour aller jusqu’à l’équateur, mais il y avait mieux comme début de record, et à l’arrivée à Créac’h, nous avions le sentiment que s’approcher des 45 jours était à portée. Avec Banque Populaire V, nous avions un bateau qui repoussait les limites de l’état de la mer, mais notre intuition déjà à l’époque, c’était que ça ne servait pas à grand chose de débouler à près de 40 nœuds dans une dépression si on la dépassait pour se retrouver butant sur une dorsale !

Voilesetvoiliers.com : Donc ce ne sont pas les performances intrinsèques d’un multicoque dans la brise, mais ses capacités à aller vite dans les petits airs qui permettent de battre le record autour du monde ?
F. LP.
: C’est ce qui s’est passé avec Banque Populaire V ! Nous pouvions aligner plus de 35 nœuds de moyenne en accrochant une dépression, mais à chaque fois, on allait plus vite que son déplacement géographique, ce qui fait que nous ralentissions dans la molle qui la précède… Cela a été encore le cas pour les deux prétendants de ce tour du monde, notamment Spindrift 2 qui avait bien largué IDEC Sport à l’entrée dans l’océan Indien : il a été poussé par un bon flux qui n’est pas allé assez vite et il a tapé dans une dorsale pendant plusieurs jours ! Et IDEC Sport qui a pris le « train » suivant, est revenu par derrière avec la brise et a comblé 800 milles d’écart…

 

Fred Le PeutrecFred Le Peutrec a presque tout fait en multicoque, des Jeux Olympiques en Tornado, au circuit ORMA et au Trophée Jules Verne par deux fois : il se consacre désormais aux épreuves lémaniques en D-35.Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Donc ce qui est limitant, ce sont les zones de molle alors que les deux prétendants, Spindrift 2 et IDEC Sport ont a contrario misé sur la brise en réduisant la hauteur de mât et la voilure !
F. LP.
: Leurs nouvelles configurations sont intéressantes parce qu’elles sont particulièrement efficaces dans la brise et que les équipages peuvent naviguer « safe » à plus de 35 nœuds de moyenne. Mais à quoi cela sert-il s’ils s’arrêtent à chaque fois dans le petit temps devant ? L’idéal serait d’avoir un engin futuriste qui permette de traverser ou de contourner les zones de vents faibles rapidement… Cela permettrait de raser de plus près le centre de l’anticyclone de Sainte-Hélène, donc de raccourcir la route, de traverser l’anticyclone des Açores avant l’arrivée, comme n’ont pas pu le faire Spindrift 2 et IDEC Sport ! Et de traverser les dorsales comme n’ont pas pu le faire Banque Populaire V dans le Pacifique, Spindrift 2 dans l’Indien ou IDEC Sport dans l’Atlantique Sud.

Voilesetvoiliers.com : Ainsi à ce jour, aucun bateau ne pourrait améliorer le temps de Banque Populaire V alors que le meilleur temps cumulé des différents multicoques n’est que de 40j 14h 39’ : 4j 21h 29’ de Ouessant à l’équateur (Spindrift 2) + 6j 08h 55’ de l’équateur au cap des Aiguilles (Banque Populaire V) + 6j 23h 04’ pour traverser l’océan Indien (IDEC Sport) + 8j 18h 08’ pour le Pacifique (Orange II) + 7j 04h 27’ pour la remontée de l’Atlantique Sud (Banque Populaire V) + 6j 10h 36’ pour l’Atlantique Nord (Groupama 3) !
F. LP. :
Très difficile ! Parce que les systèmes météorologiques « classiques » ne vont pas assez vite par rapport aux vitesses des engins actuels… En caricaturant, il faudrait un trimaran comme Oracle (vainqueur de la Coupe de l’America en 2010) pour aller à près de trente nœuds avec huit nœuds de vent réel, et un IDEC Sport ou Spindrift 2 dans la brise ! D’avoir un bateau qui va plus vite dans le vent fort t’amène plus rapidement dans la molle… Et tu ne peux pas la dépasser. Il semble donc très improbable d’améliorer le temps passé dans les mers du Sud parce que les multicoques ne peuvent pas aller plus vite que les dépressions. La différence dans l’Atlantique, c’est que les anticyclones sont plus stables et donc un engin qui irait très vite dans les petits airs pourrait sensiblement améliorer le temps de leur traversée. Mais il faudrait inventer l’engin avec plein de problèmes contradictoires à résoudre…

 

Rhum 2014 : Le Cléac’h sur l’ex-Groupama 3 !Groupama 3 reste le plus rapide sur la tranche de parcours entre l’équateur et Ouessant en 6j 10h 36’ : c’est lui qui a inspiré la nouvelle génération de trimaran qui arrive sur le circuit, MACIF, Banque Populaire IX, Gitana XV… Photo @ Yvan Zedda Sea & Co

Voilesetvoiliers.com : Mais il y a quand même du temps à gagner sur ce tour du monde !
F. LP. :
Gagner du temps dans les mers du Sud, c’est aller jouer dans les glaces ou bénéficier d’une dépression tropicale qui s’incruste dans le train des perturbations, et dans l’océan Indien, et dans le Pacifique : ce n’est pas évident et surtout impossible à anticiper au départ de Ouessant ! Après pour grignoter du temps dans l’Atlantique, ce n’est possible de l’imaginer avant de partir que si l’anticyclone est plutôt près de Sainte-Hélène, mais ce ne sera que sur la descente vers l’Afrique du Sud… Impossible de préjuger de la configuration météorologique lors de la remontée ! Sur cette double tentative, on a vu que IDEC Sport a plus souffert des molles dans l’Atlantique Sud au large du Brésil que Spindrift 2. Mais clairement, les trimarans actuels ne sont pas assez performants avec moins de douze nœuds de vent.

Voilesetvoiliers.com : Le Trophée Jules Verne se joue donc aussi sur la trajectoire : il faut pouvoir la raccourcir au maximum…
F. LP. :
Exactement : pour reprendre l’exemple d’Oracle, il pourrait « couper le fromage » dans l’anticyclone de Sainte-Hélène à trente nœuds avec seulement huit nœuds de vent : le gain serait énorme. Mais il serait incapable d’encaisser les mers du Sud ! Et puis, il ne faut plus se focaliser sur la fenêtre météo la plus favorable pour atteindre l’équateur : il faut pouvoir enchaîner un Atlantique Sud favorable. Mieux vaut perdre un peu de temps dans l’Atlantique Nord. Ce qui voudrait dire qu’au départ, on a la certitude d’avoir une bonne configuration de l’anticyclone de Sainte-Hélène : pas évident !

Voilesetvoiliers.com : Donc il vaut mieux s’arrêter au large du Brésil si ça ne passe pas ?
F. LP. :
Probablement ! Peut-être faut-il revenir pour tenter une nouvelle fois… Car à ce jour même si on peut anticiper la situation à dix jours, la fiabilité n’est pas suffisante à la latitude de Rio de Janeiro… Cinq jours après le départ, la configuration peut changer légèrement, mais suffisamment, pour ne plus ouvrir de porte vers les Quarantièmes Rugissants.

 

L’équateur en moins de 5 jours !Malgré des performances en hausse par rapport à la version Banque Populaire V de 2012, Spindrift 2 n’a pas pu améliorer le record autour du monde à la voile pour cause de dorsales à répétition dans les mers du Sud.Photo @ Eloi Stichelbaut / Spindrift Racing

Voilesetvoiliers.com : Il y a une relation entre la position de l’anticyclone des Açores et celui de Sainte-Hélène ?
F. LP. :
Certainement : quand l’un est favorable, c’est à dire que les hautes pressions de l’Atlantique Nord permettent d’aller vite à l’équateur, en général les hautes pressions de l’Atlantique Sud sont reléguées assez Sud, vers l’Afrique du Sud. Difficile de trouver le bon compromis, mais il faut probablement changer l’approche de la situation de départ… Car pour espérer battre le record autour du monde à la voile, il faut déjà être sûr à l’entrée de l’océan Indien d’avoir au moins une bonne journée d’avance…

Voilesetvoiliers.com : Est-ce que les nouvelles configurations de voilure de IDEC Sport (ex-Groupama 3) et de Spindrift 2 (ex-Banque Populaire V) avec leurs mâts plus courts sont plus adaptés au Trophée Jules Verne ?
F. LP. :
Je pense que non. Il aurait mieux valu que Francis Joyon parte avec le gréement d’origine, mais cela imposait de partir plus nombreux, donc plus lourd. Car on a bien vu cette fois que IDEC Sport a beaucoup souffert dans le petit temps. Mais cela n’aurait pas changé grand chose au final : ils auraient été aussi rapides dans la brise et un peu plus véloces dans les molles, mais à l’arrivée, cela n’aurait fait gagner que quelques heures. Spindrift 2 a moins rogné son mât en proportion en gagnant pas mal de poids : le bateau doit être encore plus sain dans la brise. Mais les deux bateaux à l’origine étaient très proches en performances : ils alignaient 32-33 nœuds de moyenne sans problème. Yann Guichard et son équipage ont tout de même réussi à s’échapper à chaque fois mieux que Francis Joyon dans le petit temps…

Voilesetvoiliers.com : Il y a donc plus de différences entre IDEC Sport et Spindrift 2 qu’entre Groupama 3 et Banque Populaire V ?
F. LP. :
Probablement. IDEC Sport avait du mal à glisser bas, à descendre au portant et a dû se recaler plusieurs fois avec des empannages alors que Spindrift 2 avait des trajectoires plus profondes en réduisant la route et les manœuvres. Cela a été clair au niveau de la Nouvelle-Zélande où les deux bateaux naviguaient de conserve…

 

IDEC SportIncontestablement très à l’aise dans la brise grâce à sa configuration Route du Rhum, IDEC Sport (ex-Groupama 3) devrait se contenter d’améliorer le temps de Franck Cammas et ses hommes sur le même bateau autour du monde. Déjà une superbe performance !Photo @ Jean-Marie Liot

Voilesetvoiliers.com : Groupama 3 a dû s’y prendre par trois fois, Banque Populaire V par deux fois !
F. LP. :
Groupama 3 était un bateau neuf ! Nous avons cassé la première fois de façon spectaculaire (rupture de bras au large de la Nouvelle-Zélande) et irrémédiablement la deuxième fois (rupture d’une cloison névralgique sous la poutre arrière). Cette fois, je crois que IDEC Sport n’a pas souffert et Spindrift 2 a connu une avarie en percutant un objet flottant dans l’Indien.

Voilesetvoiliers.com : Ne faut-il pas aussi que l’équipage soit aguerri par un précédent tour du monde ?
F. LP. :
Cela intervient évidemment. Le fait d’avoir bouclé un tour du monde précédemment sur le même bateau permet d’en connaître les limites et de mettre l’équipage en confiance pour supporter les hautes vitesses pendant longtemps ! Déjà partir avec un bateau qui a fait le tour permet d’être plus serein quant à la fiabilité de la machine. La première fois avec Groupama 3, on partait tout de même un peu dans l’inconnu sur le bateau : c’était la première fois qu’il y avait des foils pour faire le tour du monde et on atteignait des vitesses moyennes que nous n’avions pas connues aussi longtemps ! Il faut prendre ses repères. Et l’histoire du Trophée Jules Verne montre qu’il n’y a que huit tentatives fructueuses sur 26…