Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Trophée Jules Verne

Jules Verne était le plus fort

  • Publié le : 09/01/2016 - 00:01

Arrivée IDEC Sport 1C"est à la voile que IDEC Sport termina en début de soirée sa navigation jusqu"au port de Brest. Photo @ Jean-Marie Liot / DPPI / IDEC Sport

IDEC Sport a rallié le port de Brest en début de soirée hier, après avoir terminé sa tentative de battre le Trophée Jules Verne à 17 h 50 au large de l’île d’Ouessant après 47 jours 14 h 47’38’’ de mer soit 2 jours 01 h 06’ de retard sur le temps établi par Banque Populaire V en 2012 (45 jours 13 h 42’53’’). Spindrift 2, arrivé hier aussi mais à 15 h 01, n’a pas battu non plus le record. Alors que celui-ci mettait immédiatement le cap sur son port d’attache, La Trinité-sur-Mer, qu’il atteignait en milieu de nuit, Francis Joyon et ses cinq hommes d’équipage se rendaient à Brest au grand plaisir des Brestois venus nombreux les accueillir dans une belle ambiance. Une fois son bateau à quai, heureux et épanoui, Francis Joyon revenait sur cette tentative infructueuse mais qui tourna en une magnifique aventure humaine pour un skipper habitué aux navigations en solitaire.

Francis JoyonFrancis Joyon était un skipper heureux et épanoui à son arrivée à Brest : grâce à ses cinq équipiers, il a repris goût aux navigations en équipage.Photo @ Jean-Marie Liot / DPPI / IDEC SportVoilesetvoiliers.com : Quel sentiment vous habite en touchant terre ce soir ?
Francis Joyon :
On est heureux de voir tous les gens qui sont venus nous accueillir ; heureux d’être à terre tout simplement. Vous savez, les marins sont contents de partir en mer et de revenir à terre. On a vécu 47 jours de folie sur l’eau. Car ce fut une grande aventure maritime et humaine. On est partis sur un bateau que nous ne connaissions pas et que nous avons découvert pour l’occasion. On ne savait pas si la mayonnaise prendrait. Tout s’est super bien passé d’un point de vue sportif comme humain. Ce côté aventure nous a lié et motivé pour atteindre un but que nous n’avons pas atteint mais que nous avons senti que nous aurions pu atteindre ! Voilà !

Voilesetvoiliers.com : Quelles images gardez-vous de ce tour du monde ?
F. J. :
Des milliers, des milliers, des milliers. Les grands caps. On est passé tout près du cap Horn à la tombée de la nuit dans une lumière superbe. On est passé tout près de petites îles abandonnées, telles que Tristan da Cunha, Nightingale ou des petits rochers perdus au milieu des océans et c’était un grand plaisir de voir qu’il restait des terres vierges et inhabitées.

Voilesetvoiliers.com : Quand comptez-vous repartir ?
F J. :
Peut-être bientôt, oui ! (rires).
Bernard Stamm, assis à ses côtés, souffle : « il y a une fenêtre météo mardi ! », éclat de rire général.
F.J. : On en a un peu parlé entre nous : on ne serait pas mécontent d’aboutir un jour sur ce Trophée Jules Verne. On est parti sur un projet dont le but était extrêmement difficile à atteindre. On le savait. Et il est déjà extrêmement positif de voir que cet objectif était à notre portée car au cap Horn nous étions tout à fait dans les temps (3 heures 29 minutes de retard sur le tableau de marche du détenteur du record ; ndlr). Cela nous donne des idées pour y retourner.
(Plus tard, Joyon ajoutera : « s’il faut partir en début de semaine prochaine cela va être un peu juste car il y quand même du travail à faire sur le bateau ; s’il faut repartir à l’automne prochain, c’est plus réaliste. »)

Arrivée IDEC Sport 2Fumigènes de rigueur à bord d"IDEC Sport au moment de s"ammarrer au Quai Malbert, juste derrière l"Abeille Bourbon qui saluait de sa trompe puissante les six marins du trimaran.Photo @ Jean-Marie Liot / DPPI / IDEC Sport

Voilesetvoiliers.com : Et tous ensemble, avec le même équipage ?
F. J. :
On a formé une bonne équipe. Il faut leur demander s’ils veulent bien encore de leur skipper mais moi je veux bien encore de cet équipage.
Et Stamm d’ajouter : « On est partants ! »
F. J. : Mais ce sont des marins : ces gars-là ils ne font pas de projet au-delà de trois jours. Il faut qu’on arrive à finaliser tout cela mais pourquoi pas ?

Voilesetvoiliers.com : Etes-vous définitivement convaincu par la navigation en équipage ?
F. J. 
:
Oui, avec un équipage sympa, agréable, motivé, courageux, il n’y a pas de problème. Ils ont toutes ces qualités-là. Un peu de civilisation à bord c’est pas mal. La navigation en solitaire c’est plus rustique ; là on avait quand même l’occasion de parler. Rien n’était acquis. Tout était à découvrir et toutes les découvertes furent positives. C’était sympa.

Voilesetvoiliers.com : Vous avez deux jours de retard sur le record. Qu’est ce qui a manqué ?

F. J. : Le concept de partir avec un plus petit bateau mené par un plus petit équipage s’est avéré excellent car nous étions dans le coup au cap Horn. Ensuite, on a manqué de vent dans l’Atlantique Sud. On a été pris dans des calmes : c’est la nature et on ne peut rien y faire. S’il n’y a pas de vent, le bateau s’arrête !

Arrivée IDEC Sport 4Certes, ils n"ont pas battu le Trophée Jules Verne, mais l"équipage d"IDEC Sport se lança néanmoins dans une belle cérémonie du champagne.Photo @ Jean-Marie Liot / DPPI / IDEC Sport

Voilesetvoiliers.com : Mais avec un mât plus grand et donc plus de voilure, cela aurait changé quelque chose ?
F. J. :
C’est quelque chose dont on a pas mal débattu entre nous car ce bateau possède un petit mât et un grand mât et nous sommes partis avec le petit. Je pense que nous n’aurions pas été plus vite avec le grand. On a souffert dans les phases de transition mais nous étions plus rapides dans la brise. Pour moi c’était payant. On a vraiment eu souvent ce débat et nous sommes arrivés à la conclusion que nous avions fait que des bons choix. Bref : on était content de nous (rires).

Voilesetvoiliers.com : Il y avait un autre bateau sur l’eau, Spindrift 2, lors de ce tour du monde. Cela constituait une source supplémentaire de motivation ?
F. J. :
On les a tout de même vus en mer : je pense que c’est la première fois que des multicoques, partis ensemble et arrivés ensemble, se croisaient en mer. On a été au contact et cela a créé une certaine émulation.
Et Stamm d’ajouter : « c’était bien car il était toujours un peu devant nous et cela faisait sémaphore : comme ça on connaissait ses conditions météo. »

Arrivée IDEC Sport 5Les lumières de la ville enfin après 47 jours 14 h 47’38’’ de mer soit 2 jours 01 h 06’ de trop pour battre le Trophée Jules Verne.Photo @ Jean-Marie Liot / DPPI / IDEC Sport

Voilesetvoiliers.com : Dans quel état arrive le bateau ?
F. J. :
On a perdu un bout de safran (lors de la dernière nuit en touchant un OFNI). Il y a une remise en état à faire mais le bateau a très bien supporté l’équipe de fous furieux qui le sur-bordait et le faisait marcher à fond en permanence. C’est un bon bateau, un très bon bateau. Il n’y aucun pépin structurel. Il a bien résisté. Aussi grâce au choix du petit gréement, j’en suis persuadé. Et ça avec une préparation très courte (Francis Joyon a récupéré ce bateau en septembre pour un appareillage le 22 novembre ; ndlr).

Voilesetvoiliers.com : Votre équipage était une vraie bande de furieux dites-vous. Mais qui a décroché le record à la barre ?
F. J. :
Oui, ils étaient vraiment très dynamiques ! Le record ? Bernard sans hésiter (il a atteint les 45 nœuds).

Voilesetvoiliers.com : Pourriez-vous partir seul sur ce bateau autour du monde ?
F. J. :
Il a le potentiel d’être mené en solitaire on le sait car il a gagné deux fois la route du Rhum. Autour du monde pourquoi pas ? Je n’exclue rien. Mais je n’ai pas encore d’expérience en solitaire sur ce bateau et ma connaissance globale en est encore trop faible pour avoir une réponse précise. »

Arrivée IDEC Sport 3Ils n"étaient que six à bord du trimaran de Francis Joyon. Un commando efficace que le skipper apprécia grandement.Photo @ Jean-Marie Liot / DPPI / IDEC Sport

Les mots du routeur


Présent à l’arrivée d’IDEC Sport, Marcel Van Triest qui effectua le routage – et fut aussi le routeur du record victorieux en 2012 avec Loïck Peyron et Banque Populaire - a livré son analyse de la performance. Verbatim.

« C’était une situation gagnante-gagnante pour moi : soit ils battaient le record et je le décrochais de nouveau, soit ils ne le battaient pas et je le conservais ! (…) En réalité on a eu deux océans pourris : le Pacifique et l’Atlantique Sud (à la remontée). On ne pouvait pas le savoir en partant de Brest. On a appareillé en étant conscient que nous aurions un peu de retard en arrivant dans l’océan Indien (il aura finalement 1 jour 9 h 26’ de retard ; ndlr). Mais, comme le détenteur du record, Banque Populaire V, avait vécu un Pacifique très difficile, on pensait que ce ne serait pas très grave. Et, de plus on l’a rattrapé dans l’Indien. Mais ensuite ce fut un Pacifique difficile et un Atlantique Sud encore plus. Il était impossible de battre ce record cette fois-ci. (…) C’est une performance remarquable que celle de Francis et ses hommes. C’est la troisième couleur que je connais de ce bateau : je l’ai aidé en vert (Groupama), en bleu (Banque Populaire VII) et en rouge (IDEC Sport). Je sais très bien comment ils ont navigué quand il était vert et c’était relativement tranquille. Ils cherchaient peu de vent de manière à naviguer très safe. Et là, à six à bord (ils étaient dix du temps de Groupama ; ndlr), on sentait le bateau mené beaucoup plus vite qu’avec le skipper du bateau quand il était vert (Cammas). J’ai été très impressionné par cette petite équipe ! »

Equipage d’IDEC Sport :
- Francis Joyon
- Bernard Stamm (SUI)
- Alex Pella (ESP)
- Gwénolé Gahinet
- Boris Hermann (GER)
- Clément Surtel