Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

La Route du Rhum 2010 au jour le jour / Jour 4

Le lutin magique et le géant vert

  • Publié le : 04/11/2010 - 00:01

> Le fait du jour

Bien sûr, le potentiel de Groupama 3 est connu. Bien sûr, les compétences, le talent, la vista de Franck Cammas ne sont un secret pour personne. Bien sûr, le skipper du plan VPLP a l'habitude de naviguer à des vitesses soutenues sur son maxi-trimaran. Bien sûr, avec sa grande largeur et son gréement assagi, Groupama 3 est puissant, mais <raisonnable>. Bien sûr, le routage de Jean-Luc Nélias et Charles Caudrelier est d'une époustouflante pertinence.

Bien sûr.

Mais tout de même. Quelle démonstration.

<Ça a été chaud, parfois, mais c'est passé>. Toujours sobre, Cammas. Y compris quand il raconte les moyennes de folie qu'il lui a fallu tenir pour passer dans le chas de l'aiguille laissé par l'anticyclone des Açores, au ras de l'Espagne. Un petit schéma valant mieux que tout, regardez donc, ci-dessous (et cliquez pour agrandir), les vitesses tenues depuis le départ par un skipper format lutin seul aux commandes d'un monstre de 31,50 mètres.

Les moyennes de Franck Cammas depuis le départ du Rhum Un graphique très parlant ! Voici les vitesses moyennes de Franck Cammas sur Groupama 3, du jour du départ (31 octobre) au 3 novembre. Soit trois jours d'une folle glissade où les 20 noeuds ont été largement dépassés ! Photo © Route Du Rhum-La Banque Postale 2010 Ça cause, comme on dit. Ça cause vitesse, mais aussi endurance, persévérance, résistance, vigilance. Réglages de tous les instants. Anticipation, aussi : <Je n'ai pas droit à l'erreur>. Sobre, toujours.

Derrière... eh bien, derrière on ne va pas dire que l'on se bat déjà pour la deuxième place, parce que ce n'est pas vrai, parce que c'est bien trop tôt, mais on se bat déjà pour accrocher une deuxième place qui permettra, ensuite, d'essayer d'aller chercher le lutin magique et son géant vert.

Thomas Coville (Sodebo), qui a poussé loin son option au centre, est passé de la première à la quatrième place de la classe Ultime, avant de revenir sur le podium provisoire cette nuit. Et Cammas le craint toujours : <Je suis content de l'avance que j'ai, mais elle n'est qu'éphémère. Au Nord, quand Thomas aura passé le front froid qui se déplace vers l'Est, il va pouvoir attaquer. Moi, ce front, je ne vais le franchir que jeudi, et je vais devoir rester prudent. Du coup, mon avance va diminuer>.

Il a raison, Franck : le danger pourrait bien venir de Thomas, qui bénéficie d'autres conditions, sur une autre route, et qui a ravi cette nuit la troisème place à Yann Guichard, plus que de ceux qui le suivent sur la même voie - et qui, pour l'instant en tout cas, semblent avoir perdu le combat de la vitesse pure...

Et puis... Et puis, la bagarre a perdu hier un de ses principaux animateurs. Sidney Gavignet (Oman Air-Majan), alors cinquième, commençait juste à engranger les dividendes qu'il pouvait attendre de son option Ouest : <Depuis un moment, au gré des variations de vent, de cap et d'allures, j'avais l'impression d'écrire mon nom sur l'océan. Mais là, c'est reparti, et je pousse Oman Air-Majan comme jamais !> Un joli duel s'annonçait avec Coville - et Cammas. Hélas, en fin d'après-midi, Sidney voyait le bras sous le vent de son maxi-trimaran se briser et son mât se casser. Il déclenchait sa balise de détresse, enfilait sa combinaison de survie, se réfugiait dans sa coque centrale - et attendait, de nuit, que les secours s'organisent via le MRCC portugais, avant d'être heureusement récupéré à 20h51 par un cargo en route pour la Turquie (voir notre Photo à la hune, ici et notre Vidéo à la hune, là, et le récit de Sidney ici). Cruelle désillusion pour un marin entré par la grande porte dans le monde fermé des (bons) skippers de multicoques géants...

Pour l'instant, donc, chez les Ultimes, ce sont deux des Sudistes qui réalisent la meilleure opération : derrière Cammas, Francis Joyon (Idec) a repassé Yann Guichard (Gitana 11) - sacrée bagarre !-, tous deux à environ 300 milles de Groupama 3. Mais attention : les vitesses de ces trois-là sont maintenant légèrement inférieures à celle de Coville. Rien n'est joué, donc. D'autant que devant eux, le gradient s'étiole, le vent faiblit, tandis qu'au Nord, Thomas va pouvoir déclencher le turbo de Sodebo. Rendez-vous dans deux ou trois jours pour un possible regroupement - d'ailleurs annoncé depuis le départ par nombre de routeurs et de logiciels...

Les prévis météo pour le jeudi 4 novembre 2010 Voici les prévis de la NOAA américaine pour le 4 novembre. On voit le front froid que Coville, au Nord, va rencontrer avant Cammas, au Sud. Derrière, le skipper de Sodebo va toucher des vents portants - et pouvoir enfin attaquer. Photo © N.O.A.A. Chez les IMOCA, la situation est inversée : les meneurs sont à l'Ouest, Arnaud Boissières (Akena Vérandas) et Michel Desjoyeaux (Foncia), au Sud, étant (provisoirement) empêtrés dans la dorsale anticyclonique : au dernier pointage, leurs vitesses moyennes flirtaient à nouveau avec les 12-13 noeuds. Les classements changent au gré des virements et des bascules, sept bateaux se marquant en quelques milles - voire moins : <Avec Safran, on a faille se rentrer dedans ! a ainsi raconté hier soir Kito de Pavant (Groupe Bel). Guillemot et moi on dormait tous les deux, mon alarme a sonné et j'ai pu manoeuvrer de justesse !> Un Figaro à l'échelle d'un océan...

Roland Jourdain (Veolia, Farr 2007), pour l'instant en tête, montre qu'il sait faire marcher vite et bien un IMOCA et que sa deuxième place longtemps tenue derrière Mich'Desj', lors du dernier Vendée Globe, n'avait évidemment rien d'un hasard. Lui et Armel le Cléac'h (BritAir, Finot-Conq 2007), deuxième, tiennent pour l'instant la dragée haute aux Verdier-VPLP. Il faut d'ailleurs à ce sujet saluer la réelle performance de Christopher Pratt (DCNS 1000, Finot-Conq 2008), qui a longtemps préservé une très belle troisième place face à la meute des favoris - Dick, Riou, Guillemot, de Pavant !- même s'il pointe maintenant au cinquième rang.

Les Multi 50, eux, ont vu une bonne partie du suspense s'envoler mardi soir, avec l'avarie de GV survenue à bord du Prince de Bretagne de Lionel Lemonchois, alors en tête grâce à son option Ouest (voir notre Photo à la hune, ici). Et si Lionel est finalement reparti après avoir pu réparer en mer (voir notre Photo à la hune, ici), il occupe une position peu enviable - juste au Nord de la bulle anticyclonique - et compte maintenant 250 milles de retard sur le nouveau leader, Franck-Yves Escoffier. Lequel peut être heureux : sur la route Sud, le skipper de Crêpes Whaou 3 possède maintenant 80 milles d'avance sur le deuxième, Yves Le Blévec (Actual).

Les Class40 connaisssent encore une autre situation : les sept premiers, emmenés par Thomas Ruyant (Destination Dunkerque), Samuel Manuard (Vecteur Plus-NC) et Bernard Stamm (Cheminées Poujoulat), sont en régate pure et dure à l'Ouest, séparés par moins de 20 milles ! Nicolas Troussel (Crédit Mutuel de Bretagne), huitième, plonge vers le Sud, lui qui, depuis ses victoires dans le Figaro 2006 et 2008, a donné son nom à une option osée, mais éclatante - on dit : <faire une Troussel>. Pense-t-il pouvoir passer, glisser, filer à l'anglaise le long des côtes espagnoles ? Loin derrière lui, une poignée de Class40 tentent de l'imiter, en tout cas...

Enfin, dans la classe Rhum, Charlie Capelle (Acapella, trimaran Greene de 12 mètres), deuxième, bataille avec Pierre-Yves Chatelin (Destination Calais, 13,50 mètres Lombard), troisième, derrière l'inamovible leader Andrea Mura (Vento di Sardegna, 50 pieds Felci).

Pour eux aussi, l'anticyclone des Açores constitue un obstacle, un piège et un casse-tête, tant il est vrai que les skippers, en course, détestent par-dessus tout les nappes de pétole.


> Les classements du jour (04 novembre, 11h40)

Ultime
1. Franck Cammas, Groupama 3.
2. Francis Joyon, Idec.
3. Thomas Coville, Sodebo.

60 IMOCA
1. Roland Jourdain, Veolia Environnement.
2. Armel Le Cléac'h, Brit Air.
3. Vincent Riou, PRB.

Multi 50
1. Franck-Yves Escoffier, Crêpes Whaou 3.
2. Yves Le Blevec, Actual.
3. Loïc Fequet, Maître Jacques.

Class40
1. Thomas Ruyant, Destination Dunkerque.
2. Sam Manuard, Vecteur Plus.
3. Jorg Riechers, Mare.de.

Classe Rhum
1. Andrea Mura, Vento di Sardegna.
2. Charlie Capelle, Acapella.
3. Pierre-Yves Chatelin, Destination Calais.

Franck Cammas au grand braquet Ici photographié en tête peu après le départ de la Route du Rhum, Franck Cammas n'aura cédé que très peu de temps le leadership à Thomas Coville. Est-ce le vélo installé à l'arrière de son cockpit ? En tout cas, Frankie a passé le grand braquet et réussi son échappée solitaire ! Photo © Gilles Martin-Raget (Sea & Co)
> La phrase du jour

Franck-Yves Escoffier, Crêpes Whaou 3 : <On s'amuse ! On fait des surfs à 18-20 noeuds dans un vent de 13 noeuds à peine. On joue les bascules de vent en regardant les nuage... Mon bateau se comporte à merveille et le bonhomme est en forme. Je crois que j'ai été dans le coup dès le départ. J'étais tendu, puis entre les deux Bé (îles de la baie de Saint-Malo, ndlr), j'ai hurlé : "Le Rhum commence !" et je me suis libéré !>

> Le chiffre du jour

5 à 8 minutes : c'est le temps qu'il faut à Franck Cammas pour reborder son gennaker après un empannage. Ce n'est pas si long ? Essayez donc de wincher à fond 5 à 8 minutes sans discontinuer pour border une voile de plus de 400 mètres carrés...
Et, au fait, le cadre de vélo utilisé dans le cockpit de Groupama 3 pour reposer un peu les bras ? Cammas, lors de la dernière vacation : <En fait, je ne l'utilise que pour rehisser la GV après une prise de ris. Et la dernière fois, c'était au cap Finisterre. Oui, ça veut dire que je suis GV haute depuis ce moment-là !>

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