Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

The Transat bakerly

Le grand chelem de François Gabart !

En coupant la ligne d’arrivée devant l’entrée de la baie de New York cette nuit à 22 heures 24 UTC (00 h 24’29’’ en France) et dans le temps de 8 jours 8 heures et 54 minutes, après une interminable dernière journée dans les grains et la pétole, François Gabart est devenu le huitième marin français à inscrire son nom sur les tablettes de la "Transat anglaise", et ce en quatorze éditions, sachant que Tabarly l’a gagné deux fois et Peyron trois ! Analyse de sa course et décryptage de ce champion hors norme.
  • Publié le : 11/05/2016 - 05:25

Le grand chelem de François Gabart !François Gabart rentre sous voiles dans New York ! La classe… Photo @ Lloyd Images/Macif

Et de quatre en quatre ans ! Ce Gabart est véritablement un phénomène. Il enchaîne les victoires comme on enfile des perles, a un sponsor en or, Macif… lequel a aussi misé sur un sacré numéro, un talent phénoménal et comme par hasard des bateaux extraordinaires ! Il y a vingt ans, il devient champion de France d’Optimist au Cap d’Agde, une année plus tard récidive en Moth Europe au Havre, avant de finir 1er équipage jeune de moins de 21 ans lors du championnat du monde des Le grand chelem de François Gabart !François Gabart sur son Optimist… et déjà Macif dans la voile !Photo @ Archives famille GabartTornado à Palma. Après trois saisons de Figaro et une seconde place (seulement aurions-nous tendance à dire !) mais un titre de champion de France de course au large la même année, il passe à la vitesse supérieure en IMOCA, triomphe dans le Vendée Globe puis la Route du Rhum, avant de passer au trimaran géant, et remporter la Transat Jacques Vabre puis aujourd’hui The Transat bakerly… tout ça dès sa première participation. Il marche clairement sur les traces de son «mentor» Michel Desjoyeaux qui, dès le début, a repéré, couvé et lancé cette «pépite». Clin d’œil de l’histoire, François Gabart a le même âge (33 ans) qu’avait Eric Tabarly quand il s’est imposé dans la Transat 1964 à la barre de Pen Duick II, lui aussi dès sa première participation. En revanche, quant au record de la traversée, toujours détenu justement par Desjoyeaux depuis 2004 sur le trimaran ORMA Géant en 8 jours 8 heures et 29 minutes, on entend un peu n’importe quoi ! Car vouloir comparer deux éditions avec deux multicoques qui n’ont rien à voir (l’un de 18,28 mètres et l’autre de 30 mètres) mais surtout deux parcours différents (le premier entre Plymouth et Boston et le second entre Plymouth et New York) n’est guère convaincant ! N’empêche, Gabart en a bien bavé et n’est pas du genre à fanfaronner. Il ne tenait pas ce discours à son arrivée aux Sables-d’Olonne en février 2013, «frais comme un gardon» après avoir pulvérisé le record du Vendée Globe. Mais à quelques milles de New York, c’est un Gabart «humain» qui s’est lâché lors de la vacation ! La preuve : «je crois que c’est le truc le plus dur que j’ai jamais fait dans l’engagement, parce que mine de rien tu progresses d’année en année. J’apprends des choses tous les ans et dans l’investissement, j’en mets de plus en plus à chaque fois. C’est hyper exigeant. Il faut aller jusqu’au bout. Je ne me suis jamais autant impliqué physiquement. Je suis cramé. Je ne sais pas combien de temps je vais mettre à m’en remettre, mais il faudra du temps. Je ne suis pas capable d’en faire deux dans l’année des courses comme ça.» Avant d’ajouter quelques heures plus tard, son trimaran enfin amarré au ponton à Brooklyn : «c’est ma première transatlantique en solitaire ! Et le passage au solo, ce n’est pas rien : c’est un peu magique. Je suis vraiment content de ce que j’ai fait : le bateau a un potentiel extraordinaire et les sensations à bord Le grand chelem de François Gabart !Quelques minutes après avoir coupé la ligné d’arrivée…Photo @ MACIFsont incroyables. Il faut se donner à 100 % parce qu’il n’y a pas le choix. Sur ces machines-là, il y a tellement de choses à faire ! Et à découvrir : c’est super excitant… Comparé à d’autres courses, le moment le plus dur fut celui où il a fallu traverser la dorsale, juste cet après-midi. Parce qu’on ne sait jamais trop comment ça va se passer. Ces bateaux vont tellement vite qu’en quelques heures, on peut perdre une trentaine de milles ! Ça va vite, ça va super vite ! Il y en a eu un paquet de moments difficiles : c’est aussi ce qu’on va chercher, mais c’est bon, agréable, enrichissant. L’effort physique est à la base dur, long, exigeant et plus on essaie de le faire bien, plus c’est sollicitant ! Sur cette course, il y a deux aspects : le physique avec ces heures sans fin où l'on tourne les manivelles, et le mental pour gérer un bateau qui fait 30 mètres et qui va à 35 nœuds pas loin de la moitié du temps… Je ne suis jamais allé aussi loin en termes de fatigue. Hier je ne savais plus où j’habitais ! J’ai même eu des hallucinations. Et sur ces bateaux-là, on n’a pas le droit de partir en vrille. Heureusement, j’avais déjà vécu ça en Figaro et cela m’a permis de me recadrer. Mais il y a des moments magiques comme ce matin, sur mer plate, avant d’arriver dans cette zone sans vent : Macif était à plus de 35 nœuds sous pilote, en équilibre au-dessus de l’eau, quasiment en vol ! Quelles sensations de glisse…»

Le grand chelem de François Gabart !Cela donne une bonne idée de la taille de l’engin… à mener en solo ! Photo @ JM Liot/Macif

Un superbe duel avec Coville

On a coutume de dire que pour faire un beau vainqueur, il faut un bon second ! C’est assurément le cas… même si Thomas Coville, qui a fêté hier en mer ses 48 ans, est tombé à nouveau sur un «os», après avoir notamment déjà fini dans le tableau arrière de Michel Desjoyeaux lors de The Transat 2004, puis buté sur les records autour du monde en solitaire face à un autre extraterrestre du nom de Francis Joyon. Sur Sodebo - l’ex-Geronimo de Kersauson - totalement reconstruit et largement optimisé, Coville a donné du fil à retordre à Gabart, le poussant dans ses retranchements et sur un plan VPLP sans aucun doute un peu moins véloce dans les vents en dessous de 15 nœuds. Les deux solitaires ne se sont quasiment pas lâchés sur les 3 050 milles du parcours (distance orthodromique), ont plongé plein Sud simultanément, glissé sous un énorme anticyclone s’étalant de l’Afrique occidentale à la Floride… géré des manœuvres pas humaines, fait de mini-siestes écoute de grand-voile et télécommande dans la main, et ont effectué un bon tiers de route en plus (soit 4 643 milles pour Gabart à la moyenne supersonique de 23,11 nœuds !), mais au portant en short et dans un régime d’alizé.
Le jour de l’Ascension, en parcourant 673 milles en 24 heures, le skipper de Sodebo manque de battre de 9 petits milles le record de distance sur deux tours d’horloge en solitaire détenu depuis 2014 par Armel Le Cléac’h. Remarquablement routé par Jean-Luc Nélias avec qui il a remporté la Volvo Ocean Race sur Groupama IV et Samantha Davies, Coville finit par lâcher prise avant d’infléchir sa route vers la côte Est des Etats-Unis, tandis que Gabart, lui routé par le maître Jean-Yves Bernot, assisté de Julien Villion et Corentin Horeau, reste un peu plus à l’extérieur de la parabole en bordure des hautes pressions. La remontée vers New York est en revanche une autre paire de manches sur des bateaux qui, faut-il le rappeler, mesurent 30 mètres et portent 430 mètres carrés de toile au près et 650 mètres au portant ! Près dans la brise, passage de fronts, courants, pétole… ni Gabart ni Coville ne lâchent prise… mais le skipper de Macif reste devant et contrôle intelligemment, et comme à son habitude ne fait pas d’erreurs et a de la réussite. Tous les observateurs avisés du milieu qui twittent à tout-va sont unanimes pour reconnaître que Thomas Coville a réalisé une superbe course… mais que face à ce champion qu’est François Gabart sur un bateau de dernière génération, il lui manque toujours cette grande victoire méritée… comme un certain Raymond Poulidor à l’époque du règne d’Eddy Merckx ! Inutile de remuer le couteau dans la plaie…

Le grand chelem de François Gabart !Thomas Coville sur Sodebo, magnifique deuxième de cette Transat.Photo @ DR/Sodebo

Christian Le Pape : «François est fascinant !»

Christian Le Pape, le patron du Pôle Finistère course au large à Port-La-Forêt, a vu éclore François Gabart, et comme à son habitude, livre une analyse lucide et pertinente du champion : «Le fait qu’il gagne toujours, c’est déjà plus un constat qu’une caractéristique. Il a certes une bonne étoile, mais possède le plus des grands champions, à savoir une apparente facilité. Il a cette fluidité que l’on retrouve chez de grands sportifs (je me souviens de Noah à Roland Garros en 1983, ndlr) et qui peut faire croire que jouer au tennis ou régater sont finalement tellement facile ! Il y a chez François aussi ce côté énergie positive qui est fascinant, et cette capacité à s’adapter à tous les exercices qu’on lui propose. Quand il se sont entraînés avec Thomas Coville sur leurs Ultime en baie de Port-la-Forêt, sur des parcours de 100 milles à la journée, j’ai été frappé de voir que François ne se comportait pas dans une routine un peu établie avec des procédures qu’il connaît certes parfaitement, mais s’adaptait afin de faire des choses vraiment appropriées à l’exercice. Quand il a commencé en IMOCA, nombreux sont ceux qui ont dit "il est super bon mais il ne tiendra pas la distance d’un Vendée Globe !" On connaît le résultat. Les mêmes ou presque ont redit qu’en Ultime, "sur l’Atlantique Nord, ça risquait de ne pas le faire" quand de mauvaises langues prétendaient que lors de la dernière Transat Jacques Vabre, il avait gagné, d’abord parce qu’il s’était associé avec Pascal Bidégorry réputé pour sa science et ses qualités de metteur au point à bord des maxi-multicoques…»

Le grand chelem de François Gabart !François Gabart a énormément travaillé sur la conception du cockpit fermé de son bateau. Photo @ JM Liot/Macif

Empannage «la barre dans le cul» au départ…

Le Pape encore : «à Plymouth dès le départ, il a fait un petit empannage de recentrage car il était trop tôt sur la ligne, ce que j’appelle un peu vulgairement "la barre dans le cul"… comme quand tu es en croisière par moins de 10 nœuds de vent. C’est typiquement une manœuvre où, sur un engin de 30 mètres, tu risques de péter toutes les lattes et foutre ta course en l’air. François a aussi cette gestion des priorités en solitaire que l’on retrouve chez Desjoyeaux, Cammas, Peyron, voire Le Cléac’h… et qui est vraiment fascinant. Il a des repères qui ne sont jamais figés, des automatismes que je qualifierai de souples. Il a une manière de prendre des infos sur le logiciel Adrena lors des départs, regarde sans regarder en fait. C’est un mélange de feeling de rigueur et de procédure.»

Le rêve pour un entraîneur !

Le Pape toujours : «lors d’un entraînement récemment à bord de Macif, sur un parcours de quelques heures, il a effectué un double empannage pour se ralentir sur la ligne et quelques minutes plus tard, il était à 32 nœuds. Il m’a bluffé. A 33 ans seulement et quel que soit le support, il est vraiment impressionnant. Ce qui fait le bonheur des entraîneurs, c’est aussi que quelle que soit la situation que tu proposes, il ne critique jamais. Ça nous arrive de proposer des exercices qui peuvent être merdeux… Certains vont te dire que c’est nul, que ça ne sert à rien ça, mais François, jamais. Au lieu de soulever un problème et râler, il voit une opportunité de s’adapter et te propose même d’aller plus loin. Pour un entraîneur, c’est génial. Ça te pousse à explorer d’autres pistes et à être toujours meilleur. Il a aussi cette curiosité sur chaque situation. Plus elle est merdique et plus il prouve sa capacité à s’y adapter. Il a enfin cette fraîcheur qui lui donne une motivation hors du commun. Le haut niveau pourtant use, mais le champion lui n’est jamais usé. Il me fait souvent penser à Cammas, qui est comme lui !»

Alors que Gabart, les traits tirés, accoste à la marina près du célèbre et bruyant pont de Brooklyn, Coville attaque son ultime nuit en mer, tandis que Le Blévec sur Actual, au contact une bonne partie de la course, s’est logiquement fait décrocher quand il a fallu border les écoutes et faire du près. Sûr que Gabart, le marin le plus brillant de sa génération, va apprécier plus que jamais un vrai lit ce soir… puis vite retrouver son fiston en Norvège, à bord du RM 890 de croisière qu’il s’est fait construire pour naviguer peinard dans les fjords.

Le grand chelem de François Gabart !A 33 ans, François Gabart a déjà (presque) tout gagné ! Photo @ A Courcoux/MACIF

La course n’est pas terminée !

François Gabart, vainqueur en temps réel et en catégorie Ultime de The Transat bakerly à bon port, le gros de la flotte continue à se battre. Une flotte hélas privée d’Armel Tripon depuis hier, le skipper du Class40 Black Pepper/Les P’tits Doudous ayant décidé de ne pas appareiller de nouveau vers les Etats-Unis à la suite de son escale technique aux Açores pour réparer de multiples avaries dont une panne d’énergie. «Je suis un compétiteur et repartir en mode convoyage vers New York alors que les autres seront à plus de 1 000 milles n'a pas d'intérêt», a expliqué Tripon.

Thomas Coville devrait arriver dans la matinée de ce mercredi (heure française) à New York pour prendre la deuxième place à bord de Sodebo au terme d’un très joli parcours. Et Yves Le Blévec, qui effectuait sa première transat en solo en Ultime mais sur un bateau beaucoup moins performant que les deux premiers (Actual, l’ancien Sodebo de Coville justement), est attendu demain.


En IMOCA, les leaders, après avoir longé la partie méridionale de la zone d’exclusion instaurée pour prévenir les icebergs, plongent vers New York en tricotant de manière à éviter autant que faire se peut les effets du Gulf Stream. En distance au but, Armel Le Cléac’h mène toujours mais le skipper de Banque Populaire VIII a vu son avance sur PRB se réduire à moins de 50 milles, Vincent Riou ayant créé un petit décalage en suivant une route un brin plus Sud. Bruine, froid, brouillard, intense activité pêche : l’atterrissage sur les Etats-Unis est fidèle à sa réputation. Selon la direction de course, le vainqueur de cette flotte qui ne compte plus que cinq bateaux pourrait en terminer dans la nuit de vendredi à samedi en heure française.


Mais pour eux comme pour les Multi50 et Class40, la fin de parcours risque d’être délicate. Pour l’heure, Gilles Lamiré (French Tech Rennes Saint-Malo) en tête des "petits" trimarans avec quelque 200 milles d’avance sur Lalou Roucayrol (Arkema) à 850 nautiques de New York, est aussi englué dans les petits airs. Le premier de cette catégorie est attendu vendredi dans la soirée.


Enfin, en Class40 où Isabelle Joschke a conforté son leadership à bord de Generali Horizon Mixité (17 milles ce matin sur Phil Sharp). Obligés de longer le mur de cette zone d’exclusion des glaces, les skippers de cette classe vont affronter du coup une méchante dépression lors de leurs ultimes journées de mer, sachant qu’il leur reste encore une semaine de mer.

 

Classements le 10 mai

Ultime

1. François Gabart (Macif), arrivé le 10 mai à 22 h 24’29’’ UTC. Temps de course : 8 jours 08 h 54’39’’(moyenne 15,18 nœuds sur l’orthodromie de 3 050 milles ; moyenne de 23,11 nœuds sur les 4 643 milles réellement parcourus).
2. Thomas Coville (Sodebo), 
arrivé le 11 mai à 08 h 02’02’’ UTC. Retard sur le vainqueur : 09 jours 37'23''. Temps de course : 8 jours 18 h 32’02’’(moyenne de 22,11 nœuds sur les 4 656 milles réellement parcourus).
 

Pointage le 10 mai à 4 h 00 UTC

Ultime
3. Yves Le Blévec (Actual), à 454 milles de l’arrivée

 
IMOCA
1. Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), à 794 milles de l'arrivée
2. Vincent Riou (PRB), à 44 milles du leader
3. Jean-Pierre Dick (St-Michel Virbac), à 144 milles
 
MULTI50
1. Gilles Lamiré (French Tech - Rennes Saint-Malo), à 846 milles de l'arrivée
2. Lalou Roucayrol (Arkema), 204 milles du leader
3. Pierre Antoine (Olmix), à 487 milles

CLASS40
1. Isabelle Joschke (Generali - Horizon mixité) à 1 357 milles de l'arrivée
2. Thibault Vauchel-Camus (Solidaires en Peloton - ARSEP) à 17 milles du leader
3. Phil Sharp (Imerys), à 31 milles

HORS COURSE
Loïck Peyron (Pen Duick II) à 1 803 milles de l’arrivée

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