Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

The Bridge

Le point à mi-course

Plus qu’un départ, ce fut un spectacle : les plus grands multicoques du monde tirant des bords dans 8 nœuds de vent, bord à bord avec le plus majestueux des paquebots jamais construit, sous l’œil bienveillant d’un autre géant, l’A380… Quoi de mieux pour les dizaines de milliers de spectateurs massés tout au long de l’estuaire ?
  • Publié le : 29/06/2017 - 07:08

départ The BridgeDépart à couper le souffle pour la Transat du Centenaire The Bridge !Photo @ Benoît Stichelbaut/The Bridge

Avec un Atlantique un tout petit peu plus conciliant, le jeu aurait pu rester complètement ouvert jusqu’à New York. Les nouveaux multicoques ont une telle capacité à tenir des moyennes de 30 nœuds qu’il était raisonnable d’imaginer un duel équitable.
 

Malheureusement, en ce début d’été, l’océan ne joue pas le jeu. Le golfe de Gascogne est vide de vent, une zone de calmes barre la route dans l’Ouest de la Bretagne et l’anticyclone des Açores s’étale comme jamais sur les trois quarts de l’Atlantique, ne laissant que deux alternatives : une route Sud qui rase le Cap Finisterre mais qui se meurt ensuite dans des Alizés moribonds. Ou une route Nord, plus courte et plus ventée, mais qui annonce de longues heures de louvoyage…

Dès le vendredi, les skippers savent que les quelques miettes de vent prévues les premières 36 heures de course ne seront pas suffisantes pour rivaliser contre les quatre moteurs de 21 000 chevaux du Queen Mary 2. 
 

Tant pis. Le géant d’acier, lancé à 25 nœuds, offrira à ses 1 880 passagers un habitacle quasiment immobile sur la route directe, pendant que les voiliers se bagarreront au niveau du 50° parallèle Nord.

Lundi 26 juinLundi 26 juin, matin. Passé la zone de calme (ronds bleus) qui barre la route de la Cornouaille jusqu’au large de la Corogne, les Ultim chercheront à attraper le vent de la dépression D1 qui se déplace vers l’Irlande.Photo @ Dominic Vittet
Les premières 36 heures de course

Au coup de canon, la décision était donc prise. Les marins tireront des bords le long de la côte bretonne en passant à l’intérieur des îles. Pour les trimarans, les premières 24 heures sont longues. Le tout petit vent d’Est de la première nuit finit par mourir au matin au large d’Ouessant et cède la place à une immense zone de calmes qui s’étend de la pointe de la Cornouaille anglaise jusqu’au large de la Péninsule ibérique.

Lundi soir, les plus en pointe, Macif et IDEC, sont enfin récompensés de leurs efforts. Leurs gréements frémissent aux premiers effluves venus de l’Ouest. Ils accélèrent et portent un premier coup à la concurrence. Les minuscules erreurs de Sodebo entre la baie de la Baule et Belle-Ile prennent des proportions énormes. Les 10 milles de retard se transforment vite en 30 puis en 80 milles. Dans des conditions normales, ces distances sont vite avalées par un multicoque de cette qualité, mais quand il s’agit de les reprendre aux Gabart et Joyon qui cavalent en tête, c’est une autre affaire. Conscient de ce handicap, l’équipage de Thomas Coville n’est pas KO mais il reçoit un premier uppercut qui fait mal. Réussira-t-il à raccrocher les wagons et se replacer pour le sprint final vers New York ?

Pour Actual, c’est encore pire. Après avoir réussi à tenir la cadence le long des côtes morbihannaises, il paie, avant tout, le poids des années qui l’empêche de rivaliser à armes égales avec ses confrères. Sa laborieuse sortie de la zone de calme lui porte un coup fatal. Désormais, son seul espoir reste de bénéficier de conditions particulières et profiter peut-être d’opportunités que les autres n’auront pas…


MARDI

Tandis que le Queen Mary a déjà 300 milles d’avance au bout de 24 heures, les voiliers se rapprochent de la dépression qui se creuse dans l’Ouest de l’Irlande. Le Sud-Ouest fraîchit jusqu’à une vingtaine de nœuds, puis l’œil du phénomène (rond noir) se décale vers le Connemara et fait basculer le flux au Nord-Ouest.

Dans la nuit de lundi à mardi, les funambules virent juste sous l’œil de la dépression et attaquent un grand tribord amure vers le centre de l’Atlantique. Pour la première fois depuis le départ, dans un ciel chargé de grains, les prototypes font enfin gémir leurs appendices de bonheur. Dans les vents de 20-25 nœuds de travers, les vitesses frôlent les 30 nœuds, voire un peu plus quand ils choisissent de tirer un peu la barre.

Mardi 27 juin à 19hMardi 27 juin à 19 heures, la dépression secondaire D2 rejoint D1. Un flux de Nord-Ouest permet enfin aux multicoques de faire quelques jolies pointes à plus de 30 nœuds. Tandis qu’Actual (marron) est décroché et que Sodebo (vert) paie ses quelques erreurs de début de course, les choses se compliquent à l’approche du couloir entre l’anticyclone des Açores (HP) et la zone d’exclusion des glaces interdites au Nord (zone rouge). Photo @ Dominic Vittet
Pour la première fois depuis le départ, et ce sera peut-être la seule, les quatre concurrents reprennent quelques milles au navire amiral de la Cunard. Un exploit dans ce début de match accablant. Du même coup, leur cap s’est rapproché de la route directe et l’hémorragie avec le Queen Mary n’est plus aussi humiliante pour ces pur-sang habitués aux records.

Dans cette grande descente vers la zone d’exclusion des glaces, rien ne vient perturber la marche triomphale du paquebot vers le pont Verrazano. Certainement pas cette minable houle de Nord-Ouest et ses deux mètres de creux qui s’est formée dans la nuit et qui se fracasse en silence contre les imperturbables 350 000 tonnes d’acier noir... Quelles que soient les conditions météo rencontrées, le puissant paquebot tire son trait parfait entre Saint-Nazaire et New York, n’ayant d’autre objectif que respecter à la minute près son amarrage sur les quais d’Hudson River. Tout en préservant, bien sûr, la totale quiétude des 1 880 passagers qui continuent de festoyer tranquillement. Quand j’ai eu l’outrecuidance de demander mardi soir au commandant pourquoi il ne décalait pas sa route 200 milles plus au Sud pour éviter les vents contraires prévus dans le dernier tiers du parcours, il a ri et m’a répondu : «No question, straight on !»
 

Le contraste est saisissant avec les skippers qui bagarrent nuit et jour sur leurs minuscules libellules océaniques de seulement 30 mètres : manœuvrer les voiles de 100 kilos, se protéger des embruns, dormir à tour de rôle dans des bannettes étriquées et humides et calculer en permanence la meilleure trajectoire dans cet océan à géométrie variable.

Oubliant ce combat inégal, Macif et IDEC engagent un bras de fer magnifique et se disputent inlassablement le leadership de la course jusqu’à l’entrée d’un couloir «obligatoire», large de 200 milles, compris entre le sommet de l’anticyclone des Açores qui s’étale au Sud, et la zone d’exclusion des glaces au Nord. D’autant que cette dernière s’est étirée de 30 milles supplémentaires vers le Sud-Est depuis le départ et oblige le comité de course à modifier la zone interdite par un avenant envoyé aux équipages mardi soir.

MERCREDI
 

La perspective d’un louvoyage le long de la zone interdite se rapproche. Il va falloir une grande habileté tactique pour se faufiler entre les petites zones de calmes qui précèdent l’arrivée d’une dépression annoncée pour vendredi tout en respectant les contraintes imposées par la zone d’exclusion des glaces.
 

Dans cette contrée aux prévisions météorologiques incertaines, tout est possible. Alors qu’il reste encore 1 700 milles de louvoyage, rien n’est joué entre les trois premiers annoncés à New York dans la matinée de lundi… Ils se tiennent en moins de 80 milles et une bascule opportune bien négociée pourrait tout faire basculer.
 

D’autant que jeudi et vendredi, la flottille va traverser une zone extrêmement particulière, espace de rencontre presque frontale entre les eaux à 2° du courant du Labrador qui poussent vers le Sud les icebergs du Grand Nord canadien, et les eaux chaudes du Gulf Stream qui remontent du golfe du Mexique.

Température de l"eauLes icebergs poussés vers le Sud par le courant du Labrador descendent à la latitude de Biarritz ! A la latitude de Brest, l’eau est à 2° et à celle de Vigo, elle serait de 22° !Photo @ Dominic Vittet
Le choc thermique est unique au monde et tout y évolue très vite, y compris les fichiers météo. Il va falloir une bonne dose de lucidité et de savoir-faire pour sortir indemne de cette passe si particulière qui avait été fatale au Titanic en avril 1912 et que le Queen Mary salue à chacun de ses passages.

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