Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Trophée Jules Verne

Mission impossible ?

  • Publié le : 02/01/2016 - 00:01

Alors qu’il ne reste plus que quatre jours et demi pour battre le record de Banque Populaire V établi en 2012, les deux prétendants étaient encore à plus de 3 000 milles du but ! Si les chances de Francis Joyon et ses hommes sont particulièrement réduites puisque IDEC Sport a passé l’équateur seulement vendredi en début de soirée, celles de Spindrift 2 s’avèrent aussi bien minces… La faute à un anticyclone des Açores très étendu en longitude et à une succession de dépressions violentes au-dessus du 40°Nord.

IDEC SportDans les alizés puissants de l’hémisphère Nord, Francis Joyon et ses cinq équipiers vont pouvoir réduire leur retard, mais probablement pas suffisamment.Photo @ Jean-Marie Liot

L’Atlantique Sud aura été par deux fois la plus pénalisante des tranches de ce parcours autour du monde : à l’aller avec un front orageux qui a fait fondre l’avance accumulée au passage de l’équateur et a sérieusement retardé IDEC Sport (presque une journée et demie de delta au cap des Aiguilles) ; et au retour avec près d’une journée et demie de retard à l’équateur pour Spindrift 2 (alors qu’il avait plus de 18h de marge au cap Horn) et plus de deux jours et demi de delta pour Francis Joyon et ses hommes.

Météo du 2 janvier 2016La carte météo de ce samedi matin confirme que Spindrift 2 va devoir s’écarter de la route directe pour tenter de passer les hautes pressions du côté du 45° Ouest. Et pendant ce temps, les dépressions se succèdent sur Ouessant !Photo @ Gribview

Le bilan est clair : c’est la partie des trois océans qui est la plus délicate à négocier et c’est désormais là où se joue le Trophée Jules Verne. Puisque même si les deux prétendants n’ont pas été particulièrement rapides dans les océans Indien et Pacifique, ils ont été plus véloces que le détenteur du Trophée Jules Verne.

Météo du 4 janvier 2016Si les deux prétendants au Trophée Jules Verne n’ont pas atteint la zone de la croix rouge au large des Açores lundi midi, il est très peu probable que le record autour du monde soit amélioré…Photo @ Gribview

L’Indien sourit aux cow-boys

Car, nouveau paradoxe de ce tour du monde en duel virtuel et réel entre ces trois bateaux, c’est IDEC Sport qui a avalé le plus vite les mers du Sud : 17 jours 16 heures 33 minutes, quand Spindrift 2 mettait 18 jours 04 heures 05 minutes et Banque Populaire V, 18 jours 22 heures 28 minutes… Comme quoi l’Atlantique Sud à l’aller a été la zone névralgique qui a plombé Francis Joyon et ses cinq équipiers quand il a fortement handicapé Yann Guichard et son équipage, même s’il possédait encore plus de 500 milles d’avance au cap Horn alors que IDEC Sport était quasiment à égalité avec le temps du détenteur.

Spindrift-DroneIncroyable vision du trimaran noir et or en pleine mer du côté de l’équateur : grâce à son drone, Yann Riou a pu envoyer des photos saisissantes et des vidéos incroyables…Photo @ Yann Riou

Avec son temps canon de 7 joures 04 h 27’ pour rallier l’équateur depuis la pointe extrême de l’Amérique du Sud, Banque Populaire V devenait donc difficilement prenable si l’écart au passage du changement d’hémisphère excédait une demi-journée et si l’anticyclone des Açores ne se montrait pas coopératif ! Et c’est malheureusement ce qui se produisait puisque les deux prétendants ont commencé à alterner depuis le cap Horn, petites brises et vents contraires quasiment jusqu’à la latitude de Salvador de Bahia, alors que le détenteur du Trophée Jules Verne se permettait d’aligner cinq journées à 600 milles jusqu’à l’équateur…

Ecart à BPV à l"équateurPar deux fois cette année, l’Atlantique Sud aura été très pénalisant pour les deux prétendants au Trophée Jules Verne, en particulier entre le cap Horn et l’équateur : le retard a même atteint 1 350 milles pour IDEC Sport et 792 milles pour Spindrift 2…Photo @ BB

Banque Populaire V avait remonté en 2012 l’Atlantique Sud à plus de 23 nœuds de moyenne quand Spindrift 2 n’atteignait même pas 18 nœuds, alors que IDEC Sport restait en dessous de 17,5 nœuds. Alors le delta accumulé par Yann Guichard et son équipage au passage de l’équateur (1 jour 10 h 46’, soit 550 milles de retard) et celui de Francis Joyon et ses hommes (2 jours 14 h, soit 710 milles de retard) sont-ils rattrapables sur les 3 200 milles en ligne directe de l’Atlantique Nord ?

IDEC Sport-icebergSurprise en plein Atlantique Sud alors que les Quarantièmes Rugissants étaient dans le sillage de IDEC Sport : un iceberg tabulaire de plus d’un kilomètre en pleine décomposition !Photo @ IDEC Sport

Açores encore…

Rappelons que Spindrift 2 doit arriver devant le phare de Créac’h avant le mercredi 6 janvier à 18 h 43' 51’’ (heure française) et IDEC Sport deux heures plus tôt ! Lorsque ce dernier passait la ligne de changement d’hémisphère (vendredi 1er janvier à 17h55), il lui restait encore 3 250 milles à parcourir sur l’orthodromie et il y en avait 2 900 milles pour le trimaran noir et or… Ce qui en terme comptable représentait 24 nœuds de moyenne en ligne directe pour Yann Guichard et son équipage, et 27,3 nœuds pour Francis Joyon et ses cinq équipiers ! Aïe…

Météo du 7 janvier 2016Une très violente tempête est annoncée pour jeudi prochain : elle ne devrait que lécher la pointe bretonne avec « seulement » une cinquantaine de nœuds en rafales, mais la mer va être énorme à l'entrée de la Manche !Photo @ http://volodiaja.net/Tracking

Lorsqu’on se remémore que Groupama 3 en 2010, qui avait été le plus rapide sur cette tranche de parcours (6 jours 10 h 36’), avait aligné 21 nœuds de moyenne, on peut penser que la mission est impossible ! Mais force est de constater que Spindrift 2 est aujourd’hui plus rapide que Banque Populaire V en vitesse de pointe comme en moyenne dès que la brise dépasse les 25 nœuds au travers ou au portant : plus léger et moins toilé, le trimaran de 40 mètres est au moins 3% plus véloce dans ces conditions.

Tout comme IDEC Sport est plus à l’aise dans la même configuration météo que Groupama 3 et quasiment aussi performant que son adversaire du jour si l’état de la mer reste maniable ! Le comparatif au niveau de la Nouvelle-Zélande est là pour le confirmer… (voir notre prochain article du 4 janvier sur la comparaison architecturale des deux bateaux).

Cartouche à Ouessant !

Pour autant, si Spindrift 2 va pouvoir réduire son écart vis à vis du détenteur du Trophée Jules Verne à moins de 300 milles ce samedi, il est aussi contraint de faire une « vuelta » comme son prédécesseur ! L’anticyclone des Açores est certes peu épais, mais il est très étendu, des Canaries jusqu’aux Antilles et même s’il a tendance à se rétracter ces prochains jours, c’est pour former une petite bulle secondaire dans l’Ouest de l’archipel atlantique… Il est donc clair que si les deux trimarans ne sont pas lundi midi à proximité des Açores (voir la croix rouge sur la carte météo du lundi 4 janvier à 11 heures), ils n’auront plus aucune chance d’améliorer le temps de Banque Populaire V. Car ils seront pris dans les tentacules des hautes pressions et phagocytés pendant au moins une demi-journée.

Spindrift-mâtAu large de l’Uruguay, Yann Guichard et son équipage ont constaté un enfoncement du mât dans sa partie basse bâbord : il a fallu stratifier un renfort en pleine mer et en navigation !Photo @ Yann Riou

Surtout que la fin de ce tour du monde risque fort d’être la phase la plus violente après plus de 25 000 milles de mer ! Car si la pointe bretonne est particulièrement secouée depuis des semaines par les dépressions venues de Terre-Neuve, le train n’est pas prêt de s’arrêter, au contraire… Deux nouvelles perturbations puissantes vont encore passer d’ici mercredi soir et une terrible tempête est annoncée pour jeudi sur l’Irlande. Ce qui signifie qu’il ne sera pas bon être en mer au large de la mer d’Iroise en milieu de semaine avec une mer très forte, très chaotique (à cause des bascules du vent du Sud-Ouest au Nord-Ouest des jours précédents) et qui ne permettra certainement pas d’exploiter le potentiel des multicoques. Faudra-t-il comme Enza-New Zealand en 1994 mettre des traînards pour ne pas sancir et pour lisser les déferlantes ?

Cette double tentative sur le Trophée Jules Verne aura de toutes façons été extrêmement disputée par les deux prétendants avec quelques temps de référence exceptionnels sur ce parcours : Ouessant-Équateur en 4 jours 21 h 29’ pour Spindrift 2, et la traversée de l’océan Indien (record WSSRC) en 6 jours 23 h 04’ pour IDEC Sport… Chapeau bas !

 

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