Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Rhum 2010 / Seul sur un géant : mais comment font-ils ? (5)

Francis Joyon : «La course océanique retrouve tout son piment»

  • Publié le : 16/08/2010 - 07:25

Idec, plus les foils Dernier fait d'arme de Joyon, le 19 juin : avoir remporté la Round the island race, le tour de l'île de Wight... C'était aussi l'une des premières occasions de voir sortir les nouveaux foils d'Idec. Le tribord est bien visible sur la coque au vent. Photo © Mark Lloyd (DPPI) Depuis son record inaugural de La Mauricienne entre la Bretagne et l'ile Maurice en fin d'année 2009, Francis Joyon est resté relativement discret. Le recordman du tour du monde en solitaire a consacré quatre mois au grand chantier d'Idec, son trimaran de 29,70 m, afin d'améliorer encore ses performances en vue de la Route du Rhum, notamment par l'adjonction de foils.

Rompu à la navigation en solo, connaissant son bateau sur le bout des doigts, il voudrait maintenant s'attaquer au record des 24 heures pour parfaire sa préparation à la grande confrontation dont, selon lui, le suspense sera total au départ de Saint Malo.

Idec, avant les foils Même gite pour Idec... Mais pas de foils ! Le trimaran de Joyon avait d'emblée été pensé pour recevoir ces appendices, mais c'est fin 2009, alors que le skipper allait se lancer dans La Mauricienne, qu'il a décidé de les ajouter pour le Rhum. Photo © Franck Faugère (IDEC) voilesetvoiliers.com : En quatre mois de chantier, quelles ont été les principales modifications apportées à votre trimaran ?
Francis Joyon :
Le plus long a été d'installer des foils (volets porteurs sur les coques extérieures, ndlr), une opération que j'avais décidée avant même de disputer La Mauricienne. Ce travail a impliqué de nombreux intervenants. Mick Kermarec a assuré l'essentiel de la conception avec l'architecte Benoiî Cabaret et l'appui de la société HDS pour les calculs de structure. Le maître d'oeuvre était le constructeur du bateau, Marsaudon Composites. Les poutres des foils ont été réalisées par Lorima (fabricant de mâts carbone, ndlr) et les foils eux-mêmes par Amco, le petit chantier de Saint-Philibert qui avait déjà fabriqué nos safrans. Leur implantation a nécessité le renforcement local de la liaison entre la coque et les flotteurs, en raison des efforts supplémentaires qu'ils peuvent générer en navigation. Nous pensions d'abord que cela passerait dans la configuration d'origine, mais nous nous sommes aperçus, en poussant les études théoriques avec HDS, que ces modifications s'imposaient.


v&v.com : Ces foils sont-ils réglables en incidence ?

F.J. :
Oui, mais uniquement au port. Cela permet de rester sur un système plus simple et plus léger que les foils réglables en navigation. C'est aussi basique que l'on puisse imaginer, conformément à l'esprit du bateau, et il nous laisse pour seule latitude de modifier le calage entre deux navigations. Mes foils seront réglés une fois pour toute avant le départ du Rhum et en cours de route, je ne pourrai plus y toucher.


Homme de records Francis Joyon, 54 ans, a claqué tous les records en solitaire. Certains ont été repris pas Thomas Coville, mais le plus prestigieux, le tour du monde, reste à son crédit : 57 jours. Photo © François Van Malleghem (IDEC) v&v.com : Quelles autres améliorations avez-vous apportées à votre trimaran à l'occasion de ce grand chantier ?
F.J. :
Beaucoup de petites choses. J'ai par exemple installé des hooks (verrous, ndlr) sur les prises de ris, qui en étaient jusqu'à présent dépourvues. Le bas-étai de trinquette est désormais réglable. Il y a comme cela mille petits détails. L'idée étant de rendre les manoeuvres un peu plus rapides, ce qui n'était pas l'objectif prioritaire sur le tour du monde. Sur le Rhum, en revanche, les manoeuvres seront plus fréquentes, plus soutenues, et il faudra qu'elles soient exécutées plus vite. J'ai donc porté l'attention à tout ce qui permet au bateau d'être plus réactif. Autres exemples, le foc ORC (foc de grosse brise, ndlr) est désormais sur emmagasineur et le système de fixation du point d'amure de gennaker est de manipulation plus rapide.


v&v.com : Avez-vous modifié le plan de voilure ?

F.J. :
La grand-voile avait rendu de fiers services et, même après deux tours du monde et demie, elle était encore en état de naviguer. Ces tissus sont décidément increvables. Mais il fallait jouer la carte de la performance, aussi ai-je commandé une nouvelle grand-voile en D4 (technologie de membrane à fibres orientées, ndlr) dotée d'une corne de cinq mètres, soit le double du modèle précédent.


v&vcom : Quel gain de surface de voilure cela représente-t-il ?
F.J. :
C'est de l'ordre de vingt mètres carrés. Les voiliers font tellement de secrets que les skippers eux-mêmes ne sont pas véritablement au courant de leur surface de voilure ! Et je ne plaisante qu'à moitié.


Couple infernal Pour avoir parcouru les océans sur Idec (ancienne version, sans les foils, sur cette image), Francis Joyon connait bien sa machine et aborde la prochaine Route du Rhum confiant et sans complexe. Photo © Jean-Marie Liot (IDEC) v&v.com : Des changements sur les voiles d'avant ?

F.J. :
Le gennaker avait déjà été optimisé l'an dernier, avec un point d'amure plus avancé sur l'étrave, et des bas-haubans débrayables, de façon à pouvoir border plus loin en arrière une surface de voile plus importante.


v&v.com : Avec toutes ces modifications, dans quelles proportions les performances de votre trimaran ont-elle progressé ?
F.J. :
Je ne quantifie pas les choses ainsi. La technologie ne représente qu'une part relativement faible de la performance. Il faut évidemment pouvoir disposer d'un bateau qui marche, mais il y ensuite tellement de paramètres à mettre en oeuvre... Disons qu'à certaines allures, celles où les modifications sont censées porter leurs fruits, l'augmentation de vitesse est de quelques noeuds.


v&v.com : Ce n'est pas rien !
F.J. :
C'est vrai, mais c'est aussi parler pour ne rien dire, car c'est d'un multicoque dont il s'agit. En multi, vous changez un petit truc, une voile, un réglage, ou vous abattez de quelques degrés, et vous gagnez tout de suite quatre-cinq noeuds. Il y a mille façons d'aller plus vite, même si évidemment le tout est de les trouver. Avec nos modifications, nous avons seulement augmenté le nombre de ces possibilités de gagner de la vitesse.


v&v.com : Vous bricoliez, récemment, votre système de safran relevable...
F.J. :
Les axes avaient pris beaucoup de jeu, il a fallu refaire le système. C'est bien d'avoir beaucoup navigué avec son bateau, mais le revers de la médaille, c'est que cela accélère la fatigue du matériel, et il y a des milliers de choses qui s'usent : un voilier, c'est un gros assemblage d'innombrables pièces. Cela implique de tout vérifier minutieusement. D'un autre point de vue, tout ce qui a cassé avant la Route du Rhum ne cassera pas pendant, et on sait combien la casse joue un rôle important dans cette course. Il suffit d'une toute petite avarie pour se retrouver hors-jeu.


v&v.com : Avez-vous apporté des changements dans votre façon de mener votre trimaran ?
F.J. :
Non. J'ai réalisé un tour du monde et de nombreux trajets qui bout à bout représentent plus d'un tour du monde supplémentaire, si bien que le bateau est hyper-rodé pour la navigation en solitaire, et que je suis relativement serein à bord.


v&v.com : Ce ne sera pas forcément le cas de tous vos petits camarades qui auront à gérer de gros multicoques pas forcément conçus à l'origine pour la navigation en solitaire...
F.J. :
Je ne vois que Franck Cammas dans ce cas. Sodeb'O a été conçu pour le solo, Majan est un quasi sistership. Gitana est né de l'agrandissement d'un 60 pieds, et si ces bateaux étaient en partie tournés vers l'équipage, le précédent skipper Lionel Lemonchois avait remarquablement optimisé le bateau pour le solitaire. Yann Guichard partait donc d'une superbe base et je pense que son équipe a réalisé du bon travail. Reste donc Groupama : son potentiel de vitesse est supérieur à tous nos bateaux, mais il est difficile à exploiter. C'est la façon dont Franck Cammas parviendra à résoudre cette équation qui dira si le jeu en valait la chandelle.


Cockpit similaire Conçu pour la navigation en solitaire, Idec n'aura ps subi de modifications majeures dans son cockpit dans la perspective du prochain Rhum. Photo © Jean-Marie Liot (IDEC) v&v.com : De tous ces adversaires, lequel vous semble le mieux armé pour remporter le Rhum ?
F.J. :
Il n'y a pas de réponse à votre question. C'est bien en quoi l'ouverture de l'épreuve aux grands bateaux redonne tout son piment à la course océanique, et je trouve ça superbe.


v&v.com : Vous êtes resté relativement discret depuis votre record de La Mauricienne. Avez-vous suffisamment navigué ?
F.J. :
Je n'ai pas l'impression d'avoir peu navigué. Je ne sais pas exactement ce qu'ont fait les petits copains, mais je ne pense pas être en reste.


v&v.com : Même vis-à-vis de Coville ?
F.J. :
Ah, oui, Thomas... C'est vrai, il a accompli deux transats en vue de la Route du Rhum. Il est sûr que plus on navigue, mieux c'est, mais naviguer, ça use le bateau ...


v&v.com : Prévoyez-vous, d'ici le départ du Rhum, des navigations plus importantes ?

F.J. :
J'aimerais tenter un record de 24 heures en solitaire pour prendre encore mieux le bateau en main après toutes ses modifications. L'idée serait d'aller aux Açores, puis de partir avec la première dépression. J'avais déjà réalisé sur ce modèle une tentative l'an passé, j'étais dans les temps sur les dix-huit premières heures, puis j'ai perdu toute mon avance lorsque le vent a molli. C'est que la barre est élevée, plus de 26 noeuds de moyenne (26,2 noeuds exactement, pour une distance de 628,5 nautiques en 24 heures, un record détenu par Thomas Coville, ndlr). Il faudrait que je tente cela en août ou septembre au plus tard. Je suis en pourparlers à ce sujet avec Idec, mon sponsor. Comme je vous le disais, plus on navigue, plus on use... Idec est plutôt dans l'idée d'économiser le matériel, il faut donc que nous nous mettions en phase.


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Retrouvez nos précédentes interviews des skippers de Géants engagés dans la prochaine Route du Rhum, ci-dessous.

Franck Cammas : <J'attends la première nuit en mer avec du vent...>
Yann Guichard : <C'est un peu comme si j'étais en moto et mes adversaires en 4x4 !>
Thomas Coville : <J'ai allégé le bateau de 600 kilos>
Sidney Gavignet : <Je me sens à l'aise sur un bateau aussi marin !>

En complément

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  2. concentration et optimisation 15/07/2010 - 05:45 Rhum 2010 / Seul sur un géant : mais comment font-ils ? (3) Thomas Coville : «J'ai allégé le bateau de 600 kilos» A la différence de ceux qui, comme Franck Cammas ou Yann Guichard (voir nos articles précédents), doivent apprendre à gérer un multicoque géant conçu pour un équipage, Thomas Coville dispose d'un trimaran conçu à sa main et pour le solo. La question, pour le recordman de l'Atlantique Nord et des 24 heures en solitaire, était plutôt d'optimiser encore son plan Irens-Cabaret en vue du sprint de la Route du Rhum. Allègement, foils à incidence réglable, aérodynamique soignée, nouvelle voile d'avant : le skipper de Sodeb'O raconte son bateau - et ce qu'il vient d'y changer.
  3. yann guichard, 36 ans 08/07/2010 - 07:11 Rhum 2010 / Seul sur un géant : Mais comment font-ils ? (2) Yann Guichard : «C’est un peu comme si j’étais en moto et mes adversaires en 4x4 !» Gitana 11, c’est le trimaran vainqueur de l’édition 2006 de la Route du Rhum, Lionel Lemonchois à la barre, et le détenteur du record de la course. Un sacré pedigree. Un trimaran de rêve. Mais pour s’aligner sur la prochaine édition, face à des adversaires bien plus grands, Yann Guichard – son nouveau skipper depuis 2008 – a dû lui commander un gros chantier : plus 17 pieds de long, de nouveaux flotteurs, un cockpit repensé… Vraisemblablement, le prix de la polyvalence. Interview.
  4. hyperactif, cammas  25/06/2010 - 06:18 Rhum 2010 / Seul sur un géant : mais comment font-ils ? (1) Franck Cammas : «J’attends la première nuit en mer avec du vent…» À l’arrivée du Trophée Jules Verne battu en mars avec neuf équipiers sur Groupama 3, nous avions interrogé Franck Cammas sur sa vision du trimaran grand format en solitaire. Le surlendemain de l’arrivée, le bateau était sorti de l’eau pour rentrer en chantier pour deux mois. Depuis mardi, Franck part s’entraîner seul. A trois mois du départ de la Route du Rhum, le skipper de Groupama 3 nous explique toutes les modifications réalisées pour mettre le bateau à sa main.