Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

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Sur la Route… du Rhum 2014 (2)

Yann Eliès : «Je vise le podium !»

  • Publié le : 16/09/2014 - 00:01

MOD-70 PaprecPaprec Recyclage était le dernier des MOD70 construit pour un circuit qui n’a pas trouvé de partenaires principaux pour perdurer, alors que tous les coureurs étaient enthousiastes sur ces trimarans monotypes. Photo @ Jacques Vapillon

Recruté comme skipper du MOD70 racheté par Paprec Recyclage, Yann Eliès sera l’un des trois solitaires embarqués sur ces trimarans ex-monotypes conçus à l’origine pour les courses océaniques en équipage. Un défi à la hauteur du Figariste qui s’est déjà essayé au multicoque, mais qui découvre le solitaire sur ces impressionnantes machines… Le Breton vient de boucler son parcours de qualification de 1 000 milles entre Lorient, l’Irlande et le cap Finisterre. Rencontre juste avant son appareillage.
 

voilesetvoiliers.com : Comment s’est opéré le contact entre Paprec Recyclage et toi ?
Yann Eliès : En deux temps. D’abord, cet hiver, j’ai appris que Jean-Pierre Dick ne souhaitait pas courir la Route du Rhum avec le MOD70. J’ai donc postulé spontanément, indiquant que j’étais prêt à participer à une éventuelle sélection. Et là, pas de nouvelles pendant six mois… Et paf, pendant La Solitaire du Figaro, lors de l’escale des Sables-d’Olonne, j’ai reçu un coup de fil d’Absolute Dreamer, l’écurie de course de Jean-Pierre, qui m’informait qu’il y avait une sélection dont je faisais partie… J’ai donc passé un entretien après la course – et j’ai été l’heureux élu !

v&v.com : Parce que ce MOD70 appartient désormais uniquement à Paprec Recyclage ?
Yann Eliès : C'est ça. Auparavant, c’était un co-partenariat et Jean-Pierre Dick était propriétaire du bateau. Maintenant c’est Jean-Luc Petithuguenin le propriétaire – et il a voulu être présent sur la Route du Rhum comme unique sponsor.

v&v.com : Quel est ton programme exactement ?
Yann Eliès : Je ne sais pas ce qui était prévu avant ma sélection, mais le trimaran fera quelques relations publiques aux Antilles avant de rentrer en France.

v&v.com : J'imagine tu n’avais pas imaginé courir la Route du Rhum en MOD70 !
Yann Eliès : Ah non, en effet ! Après La Solitaire du Figaro, c’était la surprise totale. Et ça a été super parce que je n’ai pas eu le temps de ruminer ma déception de cet été (démâtage) : sportivement parlant, j’étais très déçu par cette 33e place au classement général, même si j’ai fait de belles choses et qu’avec le recul, j’ai de quoi être satisfait. Repartir sur un nouveau défi – un énorme défi, même, sur ce bateau-là –, ça aide à tourner la page…

MOD-70 PaprecAu retour de sa qualification de 1 000 milles entre golfe de Gascogne et mer d’Irlande, Yann Eliès a pu prendre la mesure de son défi en solitaire sur un Multi70…Photo @ DR

v&v.com :  Avais-tu déjà pratiqué le MOD70 auparavant ?
Yann Eliès : Oui, avec Yann Guichard, en équipage, lors du premier Tour de l’Europe 2012, où il n’y avait que des MOD70 – j’avais pu faire les trois-quarts du parcours de Kiel à Marseille. J’ai donc un bon aperçu du bateau, au large comme sur les petits parcours ; dans sa conception, le plan de pont est assez proche de celui de FenêtréA-Cardinal avec qui j’avais couru la Transat Jacques Vabre aux côtés d’Erwan Leroux. Ça m’a aidé à trouver mes marques.

v&v.com : Mais il y a tout de même 20 pieds de plus qu’un Multi50 !
Yann Eliès : Ouyi, mais dans les efforts, c’est assez proche d’un monocoque IMOCA – ce n’est pas beaucoup plus dur et il n’y a pas la dimension «matossage» et ballasts qui est extrêmement complexe. Le revers de la médaille, c’est le stress dû aux situations un peu chaudes où on risque le retournement. Il faut donc être encore plus dans l’anticipation ! En multicoque, la sanction est immédiatement le chavirage…

v&v.com : Par rapport aux trimarans ORMA des années 2000, on dit qu’un MOD70 est plus sain en longitudinal, mais plus volage en latéral…
Yann Eliès : Le gros point positif des MOD70, c’est la résistance structurelle. Ils sont super bien construits et échantillonnés – et on a tiré dessus en équipage pendant deux ans comme des furieux. C’est donc un paramètre fiabilité rassurant. Mais on chavire plus facilement par le côté car ils sont moins larges proportionnellement que les ORMA ; par ailleurs ce monotype a un défaut de naissance : il est un peu mou à la barre sur toutes les allures de près et de reaching. On a essayé d’augmenter la quête du mât – d’après Sydney Gavignet, qui ser aussi au départ à Saint-Malo, ça semble aller dans le bon sens.

MOD-70 PaprecPour la Route du Rhum, les trois solitaires en Multi70 – Josse, Gavignet et Eliès – vont emporter des gennakers plus adaptés à une transat solo…Photo @ DR

v&v.com : Les trois trimarans de 70 pieds qui vont courir la Route du Rhum (Groupe Edmond de Rothschild, Musandam Oman Sail et Paprec Recyclage) sont-ils encore des monotypes ?
Yann Eliès : Non, plus vraiment. Sur mon bateau, nous avons eu un timing assez serré et nous n’avons pas vraiment eu le temps de le modifier en profondeur pour le solitaire. Avec Oman, Paprec sera le bateau le moins différent de la jauge monotype. En revanche, le Gitana Team a décidé de s’inscrire très tôt et leur équipe s’est attelée à réaliser des modifications hivernales importantes : c’est un MOD 2.0 ! Il est doté de plans porteurs et l’équipe a réussi à grappiller du poids partout.

v&v.com : Oui, on l'a vu, Seb Josse dispose de safrans de flotteurs relevables avec des plans porteurs en «T»…
Yann Eliès : C’est la grosse évolution ! Ça permet de redresser le bateau pour le mettre dans ses lignes quand les foils poussent beaucoup. Cela évite le cabrage, donc la traînée des foils et, sur mer plate, c’est très efficace et le trimaran est plus rapide. Cela dit, dans la mer formée, est-ce nécessaire d’avoir un bateau moins cabré ? En tous cas, lors des phases d’entraînement que nous avons faites ensemble, Gitana allait vraiment plus vite, à toutes les allures et d’au moins un nœud ! Depuis, nous avons aussi amélioré Paprec Recyclage (ligne d’arbre au lieu du Z-Drive et foils réglages en navigation) et donc réduit le delta, mais Seb a quand même une machine plus rapide.

v&v.com : La jauge MOD, au départ, imposait le calage des foils pour toute la durée d’une course…
Yann Eliès : Voilà. Mais pouvoir modifier l’incidence des foils en navigation, ça permet d’avoir une incidence presque nulle au près pour avoir le moins de traînée possible et de cabrer aux allures portantes un peu chaudes. En plus, on a tous un ballast arrière avec plus ou moins de volume, autour de 200 litres, ce qui repousse un peu le moment où il faut réduire la toile. Et je pense que tous les trois, nous embarquerons un petit gennaker qui permet d’être plus tranquille à partir de 25 nœuds de vent… Et qui pourra servir de Code 0 pour les petits airs !

v&v.com : Au programme, tu vas maintenant effectuer la qualification de 1 000 milles…
Yann Eliès : Oui, tout doit se faire assez vite. On a mis à l’eau début septembre et on a validé les modifications techniques du bateau (dont le système antichavirage) avant la qualification mi-septembre. On a aussi installé tous les éléments de navigation et de communication sous la casquette pour ne pas avoir à descendre à la table à cartes. Toute la course se passera entre les cockpits, le pont et la casquette de rouf.

Yann ElièsAvant le départ pour sa qualification, Yann Eliès était serein et très motivé après la déception de La Solitaire du Figaro. Photo @ Dominic Bourgeois

v&v.com : Quel est ton ambition personnelle sur cette Route du Rhum ?
Yann Eliès : Mon idée, c'est de terminer premier des MOD70 ! Il y a une course dans la course des Ultimes. Et je pense qu’avec un poil de chance, le premier de nous trois sera aussi sur le podium à l’arrivée aux Antilles…

v&v.com : Tout de même, les autres multis de la catégorie Ultime sont beaucoup plus grands !
Yann Eliès : Il y a de gros clients, oui, c'est sûr ! Sur le papier, les MOD70 sont les derniers inscrits et, sportivement, les moins prêts et les moins ambitieux au départ. Mais la Route du Rhum a toujours réservé des scenarii originaux – et puis, ça reste du multicoque, sur une transat au mois de novembre… Il faut aussi compter sur la chance et le malheur des autres : sauf chavirage, un MOD70 peut traverser sans souci.

v&v.com : Parmi les concurrents, il y a Prince de Bretagne qui est assez proche d’un MOD70…
Yann Eliès : Oui, d'autant que Lionel (Lemonchois) est un double tenant du titre ! Son bateau semble avoir un potentiel proche de celui de Gitana, soit un petit cran au-dessus d’un MOD70 «normal». Mais Lionel est en plus détenteur du temps de référence sur la course… Il fait partie des grands favoris, même s’il devrait être un peu moins rapide que les grosses cylindrées comme Spindrift qui, sur le papier, est capable d’aller plus vite dans la mer, mais avec la difficulté de mener le bateau proche des 100%. Pour moi, le favori reste Banque Populaire, avec Loïck Peyron, car c’est le trimaran adapté au parcours, encore à taille humaine – et qui a gagné la dernière fois avec Cammas…


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Yann Eliès qualifié pour la Route du Rhum

L'interview avait été réalisée juste avant le départ de Yann pour ses 1 000 milles de qualification. Depuis, le skipper de Paprec Recyclage a bouclé cette importante étape entre Lorient, le phare du Fastnet et le Cap Finisterre. Voici ses mots à l'arrivée.

«C’était la première fois que je naviguais en solitaire sur un multicoque. J’ai abordé cette qualification en mode course, comme une étape du Figaro ,sauf que cette fois-ci c’était à la barre d’un trimaran de 70 pieds ! Je suis parti avec un temps de demoiselle, 10-15 nœuds de vent d’Est. J’ai rallié le phare du Fastnet dans la nuit à 25 nœuds de moyenne.

Au large du Cap Finisterre, Lionel Lemonchois m’a rejoint à bord de Prince de Bretagne. Mon parcours de qualification s’est transformé en régate au contact avec un de mes futurs concurrents. Nous avons navigué en permanence à vue à des allures différentes. C’était une bonne répétition pour la Route du Rhum !

A bord, j’ai essayé tout de suite de trouver mes repères et de mettre en place une routine. J’ai fait en sorte de naviguer vite, mais avec une main proche des écoutes. Je suis plutôt satisfait. J’ai réussi à trouver un rythme. Concernant le sommeil, c’était très stressant, ce n’est pas facile de déconnecter complètement. Je me suis souvent allongé, mais j’ai peu dormi, je suis allé dans mes retranchements. J’ai profité d’une accalmie pour récupérer. Le gros travail va être de trouver des configurations où je pourrais aller dormir sereinement…»

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