Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Rhum 2010 / Seul sur un géant : mais comment font-ils ? (1)

Franck Cammas : «J’attends la première nuit en mer avec du vent…»

  • Publié le : 25/06/2010 - 06:18

Hyperactif, Cammas ? Sautant d'un projet à l'autre, Franck Cammas prépare la prochaine Volvo (comme ici lors de la Transmanche, première épreuve du Volvo 70) et la Route du Rhum 2010. Photo © Didier Ravon A l'arrivée du Trophée Jules Verne battu en mars avec neuf équipiers sur Groupama 3, nous avions interrogé Franck Cammas sur sa vision du trimaran grand format en solitaire (voir Voiles et Voiliers n°471 de mai 2010). Le surlendemain de l'arrivée, le bateau était sorti de l'eau pour rentrer en chantier pour deux mois. Depuis mardi, Franck part s'entraîner seul. A trois mois du départ de la Route du Rhum, le skipper de Groupama 3 nous explique toutes les modifications réalisées pour mettre le bateau à sa main.


voilesetvoiliers.com : Quand as-tu pris la décision de t'engager dans la Route du Rhum en solitaire sur Groupama 3 ?
Franck Cammas : C'était début 2009. On a fait la simulation d'une transat avec les VPP (Velocity prédiction program, ndr) d'un plateau de concurrents potentiels. En fait, ce qui est marrant, c'est que sur le papier, c'est toujours le plus léger qui gagne, c'est à dire le 60 pieds ORMA ! Mais si tu dégrades la polaire d'un 60 pieds en tenant compte de la prise de risques en solitaire, les grands bateaux comme Groupama 3 ont leur mot à dire.

Vertige Aujourd'hui, aucune photo du "nouveau" Groupama 3 et notamment son gréement plus court n'a été diffusée... Mais cette ancienne vue, où un ris est pris, donne une idée de ce que cela donnera. Photo © Yvan Zedda (Groupama) v&v.com : Ça, c'est pour l'aspect sportif. Mais sur le plan humain ? C'est raisonnable, une transat en solitaire sur un multicoque de plus de 30 mètres conçu pour un équipage de dix marins ?
F.C : Oui, parce que la course va être courte ! (Rires) Si on le fait, c'est que l'on pense que c'est raisonnable. On a changé pas mal de choses sur le bateau, dont un mât plus court et une surface de voiles plus petite, pas mal d'emménagements pour faciliter le travail en solitaire...

v&v.com : À l'arrivée du Trophée Jules Verne, des équipiers comme Steve Ravussin disaient que l'enroulement des voiles d'avant posait un vrai problème sur le bateau. Qu'en est-il ?
F.C : On a beaucoup travaillé à tout ce qui contribue à diminuer la friction. Contrairement à ce que l'on fait depuis quinze ans, où l'on essayait plutôt d'alléger, donc de diminuer toutes les pièces du bateau, on est revenu à des solutions plus traditionnelles. On a remis des rails d'écoute de voile d'avant par exemple. On a fait aussi des tests pour comparer les enrouleurs à tension égale de gréement, pour voir lequel était le mieux. Il y a de vraies différences. La forme des petits rouleaux ou tonneaux peut changer beaucoup de choses. Cela dépend si le fournisseur s'est concentré sur la friction ou sur le poids. C'est vrai que depuis quelques années, tous les coureurs s'intéressent au poids. Moi, pour cette fois ci, ce n'est pas ce que j'ai demandé en priorité.
Pari musclé Pour avoir pris trois départs de Jules Verne, dont un a été bouclé, et fait moult traversées, Cammas connait assurément son Groupama 3. Mais il s'agissait de défi en équipage et le skipper doit maintenant apprivoiser le géant en configuration solitaire. Photo © D.R. (Groupama) v&v.com : Le poids n'est pas l'obsession, et à la fois Groupama 3 en configuration solo est beaucoup plus léger qu'en équipage. Combien avez-vous gagné sur le bateau ?
F.C : Environ 3 tonnes. Déjà, tu gagnes 1,7 tonne d'équipage et d'avitaillement, 200 kilos de voiles et un paquet dans les emménagements. Là, on a fait un joli loft : il reste une bannette et la table à cartes, c'est tout ! Et puis, il y a aussi le mât qui est plus court. Tu économises près de 400 kilos sur le profil. Dans les hauts et surtout en multicoque, ça compte beaucoup.

v&v.com : 400 kilos sur le profil en ne le coupant que de trois mètres, ça paraît énorme ...
F.C : On a refait un nouveau mât plus court de trois mètres en effet, mais on a aussi redimensionné le profil à la nouvelle puissance du bateau. C'est sur la taille, mais aussi sur l'échantillonnage que tu gagnes.

Cultiver le goût du mystère Remis à l'eau le 2 juin, le Maxi trimaran Groupama 3 a été passé en chantier pour une adaptation à la course en solitaire. Photo © Yvan Zedda (Groupama) v&v.com : Vous avez pesé le bateau dans sa nouvelle configuration à la mise à l'eau ?
F.C : Non, mais en partant du principe que Groupama 3 pesait 18,5 tonnes au départ du Jules Verne, on est autour de 15,5 aujourd'hui. Avec 3 tonnes économisées sur le bateau, tu peux toiler un peu moins et aller presque aussi vite. Reste qu'on est toujours à 3 tonnes de plus que des trimarans comme Sodeb'O ou Idec, mais c'est la conception initiale du bateau qui veut ça. Aujourd'hui, on demande tellement de performances sur les records que tu es obligé d'aller vers des bateaux puissants. Le nôtre l'était volontairement beaucoup moins qu'un cata comme Orange et l'expérience montre qu'il ne fallait pas aller en dessous.

v&v.com : Les deux mois de chantier qui viennent de s'écouler ont-ils montré des faiblesses ou une fatigue de Groupama 3 que vous n'auriez pas repérées sur l'eau pendant le tour du monde ?
F.C : Il y avait deux petites fissures, mais pas bien profondes, qu'on avait déjà repérées avant l'arrivée. Mais globalement, rien n'a bougé. Je repars avec la même dérive, les mêmes foils. Forcément, en solo, je vais moins tirer sur la plate-forme. Et puis, comme tu es plus léger, tu contrains moins le bateau, même dans les chocs. Ca tombe, mais ça tombe plus léger !

v&v.com : En plus des moulins à café, tu as installé à bord un système de pédalier pour manoeuvrer les winches...
F.C : Oui, c'est un système qu'on a développé pendant plusieurs mois. On l'a monté à Brest pendant le convoyage de retour vers Lorient après le Jules verne et aujourd'hui, c'est une solution validée.

Cammas ou… Poulie d'or ? Pour reposer de temps en temps ses bras et ses épaules lors de manoeuvres longues au moulin à café - pour hisser la GV après une prise de ris par exemple -, Franck a fait installer un vrai vélo dans le cockpit. La chaîne en reliée à la colonne - et voilà Cammas transformé en poulie d'or ! Photo © D.R. (Team groupama) v&v.com : Quel est le principe ?
F.C : Au lieu de commander le moulin avec les mains, tu peux aussi le commander avec les pieds. Ce n'est pas beaucoup plus puissant. L'intérêt, c'est de pouvoir alterner, car ça augmente l'endurance. Par exemple, quand tu largues un ris en solo, ça dure normalement 10 à 15 minutes : tu mets 10-12 minutes pour la drisse et bizarrement, 8 minutes pour reborder l'écoute parce qu'à la fin, tu trouves juste ça IN-TER-MI-NA-BLE ! Si tu fais deux minutes de bras, deux minutes de pieds, ça permet finalement d'être plus rapide.

v&v.com : Quelle est la manoeuvre la plus longue à exécuter sur Groupama 3 en solitaire ?
F.C : Je pense que c'est le largage de ris et l'enroulement du gennaker.

v&v.com : Et l'empannage ?
F.C : Oui, l'empannage dans du vent, c'est pas simple. Le problème, c'est que tu commences par faire passer la grand-voile. Déjà, ça te casse ! Et ensuite, tu restes plein vent arrière tant bien que mal pour larguer en grand le gennaker. Après, il faut entièrement reborder l'écoute... Ceci dit sur un Rhum, tu ne manoeuvres pas tout le temps. Quand tu es sur un bon bord, le bateau va vraiment vite et tu peux dormir sur tes deux oreilles, beaucoup plus que sur un 60 pieds. Ça, c'est très positif. Et puis l'avantage d'un bateau allégé, c'est que tu peux toiler nettement moins sans pénaliser la performance. On doit pouvoir facilement battre le record des 24 heures en solo je pense.

v&v.com : Quel est ton programme d'ici le départ ? Comment vas-tu te partager entre le trimaran, la navigation en équipage sur le 70 pieds et la conception du nouveau monocoque pour la Volvo ?
F.C : Depuis l'arrivée du Jules Verne, je suis à 95% sur le VO 70. Progressivement, je vais rebasculer sur Groupama 3. En juillet, je fais ma qualif' pour le Rhum et le design team du VO 70 est en congés. En août, nous avons au programme le Tour des îles britanniques sur le monocoque. Il restera septembre et octobre pour préparer Groupama 3.

v&v.com : À la veille de ta première navigation en solitaire sur le trimaran, tu as des appréhensions ?
F.C : Je suis assez confiant, on va y aller progressivement. Mais c'est vrai que j'attends la première nuit en mer avec du vent pour lever certaines questions...