Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Courses océaniques

Ultime… dérapage ?

  • Publié le : 06/06/2015 - 00:01

Après dix huit mois de tractations et de réunions en comité fermé et restreint, le « collectif » s’invente une nouvelle jauge pour protéger les intérêts de trois commanditaires de multicoques Ultimes… Une décision unilatérale qui met hors circuit les MOD-70 et le géant Spindrift 2. Et ce avec la caution du président de la FFV, fédération soutenue financièrement par l’un des trois sponsors… 

 

Veuillez nous excuser : un problème technique a renvoyé cet article dans les archives pendant 24 heures... Bonne lecture (V&V).

Spindrift 2

Yann Guichard avait soufflé plus d’un observateur averti en finissant la Route du Rhum 2014 à la deuxième place ! Le « collectif » veut désormais éliminer Spindrift 2…

Photo @ Alexis Courcoux

 


Ultime : du latin ultimus, dernier. Extrême, final, suprême, terminal : tels sont les synonymes. Le dictionnaire n’explique pas pour autant le sens donné à cette catégorie pour les courses océaniques…

 

Ultime : Multicoques de plus de 60 pieds sans limitation de taille. Telle est la définition donnée par Pen Duick qui a ouvert cette nouvelle classe pour la Route du Rhum 2010 et confirmé en 2014. « Ces géants incarnent la créativité et la liberté architecturale et renouent avec les premières éditions de la course… » précise le dossier de presse.

 

Classe Ultime : Longueur HT (LHT) comprise entre 70 et 105 pieds. Telle est la définition donnée par la Transat Jacques Vabre 2015… Mais pour qu’une classe soit admissible, un minimum de cinq bateaux inscrits avant le 12 juillet 2015 est nécessaire, sauf dérogation accordée par l’organisateur (article 6.1.3). À ce jour, seuls deux bateaux sont pré-inscrits (Prince de Bretagne et Sodebo). Rappelons qu’en 2013, la Transat Jacques Vabre accueillait les MOD-70 uniquement.

 

GeronimoGeronimo fut l’un des premiers maxi trimarans conçus pour le Trophée Jules Verne avant d’être radicalement transformé pour la dernière Route du Rhum.Photo @ Jacques Vapillon

 

Détournement

 

Alors quand un « collectif » qui n’est en fait qu’un triumvirat de trois sociétés impliquées dans la voile (Banque Populaire, Macif, Sodebo), décide unilatéralement de créer la Classe Ultim en définissant un « cadre architectural » qui impose une longueur hors-tout comprise entre 24 mètres (minimum) et 32 mètres (maximum), cela s’appelle simplement un détournement… de fond !

 

Car sur la forme, on est en droit de s’interroger sur la caution que le seul président de la Fédération Française de Voile (y a-t-il eu débat au sein des instances de la FFV ?) donne à ce « putsch » : « La Fédération Française de Voile est satisfaite d’avoir participé à la création du cadre règlementaire du Collectif Ultim. A la demande de ce dernier, elle a ainsi aidé à définir et valider les caractéristiques requises pour ces grands bateaux pour leur permettre de courir sur toutes les mers du monde en solitaire et préserver l’intérêt sportif des compétitions. Pour nous, l’implication de tous les acteurs ayant participé à ces travaux et le dialogue entre eux est la meilleure des garanties pour courir dans de bonnes conditions de sécurité, prérequis en vue de l'obtention des autorisations nationales et internationales pour courir un tour du monde en solitaire. La création du Cadre règlementaire est une étape déterminante pour le développement des Ultims. Elle est porteuse d’avenir. »

 

Banque Populaire VIIL’ex-Groupama 3 que Franck Cammas avait mené à la victoire lors de la Route du Rhum 2010, a ensuite défendu les couleurs de Banque Populaire avant de se recouvrir de la robe IDEC…Photo @ DR Banque Populaire

 

Du passé, faisons table rase

 

Cela nous remémore les dérives des années 90 quand l’AIACC (Association Internationale des Armateurs et Commanditaires de Courses) dirigée d’une main de fer par François-Xavier Dehaye, préférait rester en bonne compagnie (quelques bateaux seulement) plutôt que de s’ouvrir à de nouveaux armateurs. Le patron des successifs Elf Aquitaine suggérait en effet en petit comité qu’il valait mieux être troisième sur trois partants que dernier sur douze…

 

Sous pression aussi, Michel Étévenon et l’UNCL (Union Nationale pour la Course au Large) décidaient de balayer les décisions prises en concertation avec l’ACIMO (association des skippers initiée par Loïc Caradec) en 1990 qui avaient mis en place une phase de transition pour passer de la taille des 22,80 m (75 pieds) à 18,28 m (60 pieds) en coupant certains bateaux à 20 mètres. En effet, Jet Services V gagnant toutes les courses et records de l’époque, incitait les autres sponsors à se rabattre sur la Classe 2 (dans laquelle on retrouvait le trimaran… Elf Aquitaine 2 !), sous prétexte que ces grands voiliers coûtaient trop chers !

 

SodeboLe premier Maxi trimaran Sodebo est toujours à vendre, mais qui va acheter un Ultime qui n’a aucune chance face à la nouvelle génération en construction ?Photo @ Yvan Zedda

 

A quelques semaines du départ de la Route du Rhum 1990, trois bateaux étaient donc priés de se mettre en conformité avec la nouvelle règle édictée unilatéralement par l’organisateur, donc de couper leur bateau à 18,28m ! Francis Joyon sur BPO (un puzzle de pièces récupérées sur le catamaran Elf Aquitaine et sur Roger & Gallet) tronçonnait ainsi l’arrière de ses flotteurs et rasait les étraves, collait le tout au Sikaflex et partait en Manche faire une nouvelle qualification avec 40 voire 50 nœuds… Pour revenir en vrac à Saint-Malo, voiles déchirées mais inscrit. Ce qui ne fut pas le cas pour Bruno Peyron sur son catamaran (ex-Crédit Agricole), ni pour Hervé Laurent sur son foiler (ex-Ker Cadelac, ex-Lada Poch) qui prirent le départ en « pirate » non sans avoir dénoncé ce diktat précipité.

 

Ultim… collusion ?

 

Cette fois, le « collectif » n’y va pas de main morte puisqu’il élimine carrément les MOD-70 (21,20 mètres HT) qui devraient alors se rallonger de 2,80 mètres et Spindrift 2 (40 mètres, ex-Banque Populaire V) qui aura du mal à se réduire de huit mètres... Trois commanditaires (Macif, Sodebo, Banque Populaire) s’adjugent donc le droit de créer une nouvelle classe de multicoques en rayant de la carte sept MOD-70 (certes éparpillés au quatre coins de l’Atlantique) et un Maxi détenteur du Trophée Jules et deuxième de la dernière Route du Rhum.

 

Prince de BretagnePrince de Bretagne est en fait un trimaran ORMA de 60 pieds rallongé : l’ex-Sodebo a ainsi gagné 20 pieds de long !Photo @ Marcel Mochet

 

Déjà la Banque Populaire avait ajouté un avenant au premier contrat de vente de Banque Populaire V indiquant un montant pharaonique (plusieurs millions d’euros) si le nouveau propriétaire (Dona Bertarelli) inscrivait le trimaran à la Route du Rhum (avenant non avenu au final). Une nouvelle démarche dans le monde obscur du partenariat puisque Olivier de Kersauson aurait aussi rédigé un addenda au contrat de vente de Geronimo à Sodebo, indiquant une somme conséquente (500 000 € ?) dans le cas où son ancien trimaran remporterait la Route du Rhum 2014…

 

Or quand on sait aussi que la Fédération Française de Voile est soutenue financièrement par la Banque Populaire, que celle-ci disposait de l’ex-Groupama 3 revendu à Francis Joyon (ironie de l’histoire, puisque la « Banque de la Voile » l’avait remercié en 1999 faute de résultats et que le skipper avait ensuite remporté l’OSTAR 2000 sous les couleurs d’Eure & Loir…) et qu’elle avait armé Banque Populaire V pour le Trophée Jules Verne (après avoir aussi remercié Pascal Bidégorry), et qu’elle va faire construire un nouveau trimaran (Maxi Solo Banque Populaire IX) de plus de 100 pieds, on se dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

 

IDECFrancis Joyon a battu presque tous les records océaniques avec ce trimaran dessiné par Nigel Irens et Benoît Cabaret mais qui n’a jamais brillé en course.Photo @ Jean-Marie Liot

 

Et comme on n’est jamais plus en sécurité qu’avec ceinture et bretelles, le « collectif » se réserve le droit de faire évoluer ce cadre « compte tenu des évolutions très rapides dans les domaines aérodynamiques et de sustentation… ». Or le Gitana Team (qui ne fait pas partie du « collectif ») a annoncé il y a trois semaines la construction d’un Maxi multicoque entre 31 et 35 mètres conçu par Guillaume Verdier et ses collaborateurs et Sébastien Josse ne cache pas qu’il vise à sustenter cette machine (comme il le fait sur son MOD-70 trafiqué)…

 

Un programme en cours d’élaboration

 

Bon et tout ça pour quoi faire ? On voit mal Pen Duick (ou plutôt OC Sports appartenant aussi au Groupe Le Télégramme vu que le Directeur Général de Pen Duick, Pierre Bojic a annoncé son départ à la fin de l’année), empêcher le géant Spindrift 2 de s’aligner au départ de la Route du Rhum 2018 ! Quand on sait aussi que l’ex-Idec a été vendu au chinois Guo Chuan pour établir un record sur un nouveau parcours, la Route de la Soie, que Francis Joyon part en équipage (!) cet hiver pour tenter de battre le temps du Trophée Jules Verne (sur l’ex-Groupama 3, ex-Banque Populaire VII), que Prince de Bretagne (qui mesure comme par hasard, 24 mètres HT) ne peut plus prétendre à s’imposer face à la nouvelle génération de trimarans en construction (Banque Populaire IX, Macif) ou en réparation (Sodebo), que Yann Guichard a peu de chance de gagner en solitaire (voire même en double) sur le géant Spindrift 2, on est en droit de se demander à quoi sert ce « cadre architectural » si ce n’est à préserver les intérêts de ces trois commanditaires.

 

Gitana MOD70Alors que le circuit des MOD-70 a vécu, les trimarans monotypes à l’origine naviguent encore au gré des épreuves ouvertes aux Ultimes… jusqu’à ce jour !Photo @ Yvan Zedda/Gitana Sa.

 

Alors il faut s’attendre à la création d’une course autour du monde sans escale pour ces nouvelles machines mais à quelle date ? Pas l’an prochain puisque tous ces bateaux ne seront pas prêts et qu’il y a un Vendée Globe. Pas en 2017 puisque ce sera le départ de la Transat Jacques Vabre et aussi celui de la Volvo Ocean Race. Pas en 2018 puisque ce sera la Route du Rhum. Donc logiquement en 2019… Ce qui correspond aussi aux engagements de Banque Populaire et de Macif avec leurs skippers respectifs, Armel Le Cléac’h et François Gabart ! Bref tout cela sent la collusion pour éviter la collision d’intérêts contradictoires…

 

Le fallacieux prétexte qui met « la sécurité des marins et des skippers au centre de ses préoccupations » (dixit le communiqué de presse du jeudi 4 juin) ne tient pas la route puisque d’ici 2019, il est fort probable que les technologies auront grandement évolué. Comme en 1990 avec la suppression des 22,80 m qui avait boosté les 60 pieds, comme en 1996 avec la création de l’ORMA, comme en 2010 avec Groupama 3 sur la Route du Rhum, comme en 2011 avec les MOD-70…

 

Bref que certains commanditaires s’accordent pour créer une classe de 100 pieds soit, avec la bénédiction de la FFV soit, mais que trois sponsors décident autocratiquement de bouter hors des courses (qu’ils n’organisent pas !) plusieurs bateaux plus grands ou plus petits pour ne pas risquer de se faire battre à la loyale frise le scandale… Dans tout texte, il existe la possibilité d’inscrire une clause d’antériorité : il serait fort attristant de voir se ballotter plusieurs multicoques devant les écluses du Havre ou de Saint-Malo, voire même de Plymouth puisque OC Sports organise de nouveau The Transat en 2016 (ex-OSTAR) en l’ouvrant aux Ultimes…

 

SodeboThomas Coville n’est pas allé très loin lors de la dernière Route du Rhum mais l’ex-Geronimo s’annonce comme un redoutable chasseur de record autour du monde.Photo @ Yvan Zedda


 

Les Ultim (version 2014)
-IDEC 2, ex-Groupama 3, ex-Banque Populaire VII (trimaran 31,50 m, VPLP, mis à l’eau en juin 2006)
-Qingdao, ex-IDEC (trimaran 30 m, Irens-Cabaret, mis à l’eau en juin 2007)
-Sodebo (trimaran 32 m, Irens-Cabaret, mis à l’eau en juin 2007)
-Spindrift 2 (trimaran 40m, VPLP, mis à l’eau en 2008)
-Oman Air Majan (trimaran 31 m, Irens-Cabaret, mis à l’eau en août 2009) en chantier à Lorient
-Gitana 11 (trimaran 23,50 m, VPLP, mis à l’eau en septembre 2009)
-7 MOD-70 (trimarans 21,20 m, VPLP, mis à l’eau de mars 2011 à avril 2012)
-Prince de Bretagne (trimaran 24 m, VPLP, mis à l’eau en 2012)
-Sodebo (trimaran 31 m, VPLP, mis à l’eau en mai 2014)
-Macif (trimaran 30 m, VPLP, mise à l’eau prévue en juin 2015)
-Banque Populaire VII (trimaran 30 m, VPLP, mise à l’eau prévue été 2017)
-Maxi Gitana (multicoque de 31 à 35 m, Verdier, mise à l’eau prévue été 2017)