Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Trophée Jules Verne

Un fauteuil pour trois…

  • Publié le : 12/12/2015 - 00:01

À l’entrée du Pacifique au Sud de la Tasmanie, les deux prétendants au Trophée Jules Verne sont quasiment à égalité de distance de l’arrivée après vingt jours de mer par rapport au détenteur du Trophée Jules Verne ! Mais si Banque Populaire V avait été très rapide jusqu’au cap Leeuwin, il avait été moins percutant jusqu’au cap Horn. Spindrift et IDEC sont donc dans les temps avec des conditions météorologiques très favorables. Le record est plus qu’envisageable…

On dirait le Sud !Le détenteur du Trophée Jules Verne avait été très rapide dans l’Atlantique et l’Indien, mais plutôt lent dans le Pacifique : une bonne opportunité pour IDEC Sport et Spindrift 2 à égalité au passage de la Tasmanie !Photo @ Bpce

Qui aurait pensé que le duel concrétisé à Ouessant lorsque IDEC Sport et Spindrift 2 sont partis à deux heures d’intervalle (et le même jour que Banque Populaire V avec quatre ans d’écart !) allait se renouveler au Sud de la Tasmanie vingt jours plus tard… Car au passage de cette longitude névralgique qui marque l’entrée dans l’océan Pacifique, les deux prétendants et le détenteur du Trophée Jules Verne sont quasiment à égalité de distance au but ! Et ce à une journée de la mi-parcours… Ce qui arrange bien les choses car le problème sur ce tour du monde autour de l’Antarctique, c’est que tout le monde ne calcule pas les mêmes distances à parcourir et surtout, que la Terre est ronde.

Carte Jules Verne 80 jours

Carte du parcours de Phileas Fogg et Jean Passepartout lors du tour du monde en 80 jours de Jules VernePhoto @ Wikipedia

Retour aux origines

Car le Trophée Jules Verne est un « dégât collatéral » du trimaran d’Eugène Riguidel. Mis à l’eau en 1982 pour la Route du Rhum, William Saurin le premier multicoque géant de 27,10 mètres démontre qu’il est possible d’aligner plus de treize nœuds de moyenne sur plusieurs jours d’affilée. Et trois jeunes coureurs qui convoyaient le bateau (Yves Le Cornec, Gabriel Guilly, Philippe Naudin) font le calcul : cela fait un tour du monde en moins de quatre-vingt jours… Dès 1986, Yves Le Cornec (dit Mickey) présente un dossier sur les traces du roman de Jules Verne.

Mais la grande différence entre le livre publié du 6 novembre au 22 décembre 1872, c’est que pour Phileas Fogg et son domestique Jean Passepartout, l’essentiel de ce tour du monde s’effectue entre Londres et Londres approximativement sur le 40°Nord, en descendant jusqu’à l’équateur au passage de l’Inde. Ainsi donc les deux compères du XIXe siècle étaient loin d’avoir parcouru les 40 008 kilomètres correspondant à la circonférence de la Terre à l’équateur… Mais la force de l’écrivain de fiction, passionné par les sciences, résidait dans la découverte qu’en effectuant le tour du globe dans le sens inverse de la rotation de la Terre sur elle-même (donc d’Ouest en Est), cela permettait de « gagner » une journée !

Idec-IndienConditions humides et froides à bord d’IDEC Sport dans l’océan Indien, mais surtout état de la mer très favorable à des moyennes exceptionnelles, parfois supérieures à 35 nœuds !Photo @ IDEC

Une journée fictive (surtout d’un point de vue biologique) puisqu’au passage de l’antiméridien, le voyageur vivait deux mêmes dates comme cela aura lieu pour les équipages de Spindrift et d’IDEC au large de la Nouvelle-Zélande lundi prochain. Un effet virtuel puisqu’un astronaute qui effectue le tour de la Terre dans l’espace douze fois par jour, ne « gagne » pas douze jours ! Il faudra attendre encore quelques dizaines d’années avant qu’Einstein ne développe le concept de la relativité…

De la distance parcourue

Ainsi, lorsque Yves Le Cornec lance l’idée en 1986 d’un tour du monde en 80 jours, la seule solution maritime est bien de faire le tour de l’Antarctique sur la base d’une rotation sur le 60°Sud, ce qui correspond à environ 21 600 milles soit 40 003 km ! Quasiment la circonférence de la Terre… L’idée géniale sera reprise bien après le premier Vendée Globe de 1989. Mais ce qui pose problème, c’est que le mille marin correspond à une minute de latitude sur le 45° parallèle, soit 1 852 mètres. Or ce même mille nautique n’a pas la même valeur quand un bateau se déplace sur un parallèle au niveau de l’équateur et au Pôle !

En effet, plus un navire tourne près d’un Pôle, plus il coupe les longitudes rapidement à l’inverse d’un bâtiment en route le long de l’équateur : la différence atteint plus de 16 % entre le 40° (Nord ou Sud) et le 50° ! C’est donc ce qui fait débat lorsqu’on veut comparer les distances parcourues des deux prétendants aux Trophée Jules Verne, surtout que Spindrift part sur une base de 23 387 milles quand IDEC se fonde sur 22 461 milles !

Spindrift-IndienSur Spindrift, l’équipage a beaucoup manœuvré dans l’océan Indien en raison d’une dorsale qui a bloqué le trimaran depuis les Kerguelen et dans l’attente de la dépression de Madagascar qui n’est arrivée que la nuit dernière…Photo @ Yann Riou

Il est donc nettement plus facile de s’y retrouver ce week-end lorsque Yann Guichard et son équipage ont coupé virtuellement en même temps la route de Banque Populaire V ce samedi vers 3 h 30 (heure française) alors que Francis Joyon et ses hommes étaient positionnés environ 120 milles plus à l’Est à la même latitude. Car le paradoxe du prochain point névralgique du Trophée Jules Verne, l’entrée dans le Pacifique marquée par la longitude de la pointe Sud de la Tasmanie (vers 9h ce samedi pour Spindrift, 4-5h plus tard pour IDEC), c’est que les deux prétendants seront en avance en temps sur Banque Populaire V, mais en retard en nombre de milles à parcourir jusqu’à Ouessant !

En effet, le détenteur du Trophée Jules Verne faisait il y a quatre ans, route vers le Sud-Est quand les deux challengers font désormais cap plein Est : ces derniers coupent plus de méridiens et se rapprochent moins du cap Horn… Il faudra donc attendre ce troisième cap mythique pour y voir définitivement plus clair et, d’après les prévisions météorologiques qui s’annoncent pour les cinq jours à venir sur le Pacifique, il est fort probable que les trois trimarans passent quasiment en même temps la pointe Sud de l’Amérique !

Du choix de la route

Mais, depuis le cap des Aiguilles qui marque l'entrée dans l’océan Indien, il s’en est  passé des choses ! D’abord les glaces dérivantes ont été nombreuses et concentrées sous l’archipel des Kerguelen : les deux prétendants ont donc eu le choix entre passer au Nord comme l’a décidé Spindrift, ou sous le pack d’icebergs comme l’a choisi IDEC. Le premier a perdu pas mal de temps et de milles dans l’affaire quand le second a énormément gagné en descendant jusqu’au 54°Sud ! Mais rappelons que Francis Joyon et ses hommes avaient alors près de 800 milles de retard sur le record quand Yann Guichard et son équipage étaient à égalité avec le détenteur…

IDEC SportFrancis Joyon et ses hommes ont réalisé un superbe parcours depuis le départ de Ouessant, mais surtout ont réussi un coup stratégique remarquable dans l’océan Indien en passant sous le pack des glaces par 54°Sud…Photo @ Jean-Marie Liot


Les conditions météorologiques n’étaient donc pas du tout les mêmes et comparer les routes a posteriori n’a pas grand sens : chacun fait avec ce qu’il a ! Mais force est de constater que Spindrift est toujours resté au contact (même s’il a eu jusqu’à 345 milles de retard), quand IDEC a réussi à gagner quasiment 700 milles grâce à sa trajectoire ! Mais ce qui aura été le plus surprenant sur cet océan Indien, c’est bien l’état de la mer : il n’y a jamais eu de gros temps et les deux bateaux n’ont jamais été obligés de lever le pied à cause de la houle et des vagues… C’est aussi pour cette raison que les mêmes bateaux (Spindrift-Banque Populaire & IDEC-Groupama) ont pu aligner des moyennes nettement supérieures à leurs prédécesseurs…

Et maintenant ?

Bon, au passage, le service de presse de Francis Joyon s’est un peu emporté en annonçant avec deux jours d’avance que IDEC Sport avait battu le record WSSRC de l’océan Indien, entre le cap des Aiguilles et le Sud de la Tasmanie, puisque le cap Leeuwin n’a qu’une valeur symbolique… Mais incontestablement, le trimaran rouge va ce samedi matin exploser le record détenu par Banque Populaire V en 8 jours 7 heures 22 minutes ! Mais très probablement Spindrift 2 sera plus rapide de quelques heures sur le trajet Ouessant-Sud Tasmanie que son prédécesseur (20 j 07h 11’)… Il y en a donc pour tout le monde !

Ecarts à Banque PopulaireÉcart de Groupama 3, IDEC Sport et Spindrift 2 par rapport au temps du record du Trophée Jules Verne : Banque Populaire avait au Sud de la Tasmanie plus de 2 000 milles d’avance sur le trimaran de Franck Cammas !Photo @ V&V

Mais la difficulté est désormais devant les étraves : tout va bien se passer jusqu’au Sud de la Nouvelle-Zélande (prévu pour lundi matin), mais ensuite, le Pacifique s’annonce… pacifique ! Une zone de vents faibles s’installe dans l’Est des îles des antipodes avec une dépression que les deux prétendants ne pourront probablement pas accrocher, surtout qu’elle s’étiole, quand un gros anticyclone s’installe sur le 60°Sud en remontant vers le Nord-Est. Soit pile sur la route des prétendants…

Certes Banque Populaire V n’avait pas été rapide dans le Pacifique avec deux journées catastrophiques à moins de 250 milles (10 j 15h 07’ pour traverser cet océan), alors que Groupama 3 conserve encore le meilleur temps sur cette tranche (8 j 19h 07’)… Il faut donc s’attendre à ce que Spindrift 2 et IDEC sport patinent aussi jusqu’au moins la moitié de ce gros morceau pacifique… Tous ensemble au cap Horn ?

Comparatif TasmanieGraphique des distances parcourues en 24h par Spindrift-Banque Populaire (même bateau) et par IDEC-Groupama (même bateau) : il est clair que le plus grand trimaran est potentiellement aussi rapide quand le trimaran rouge est nettement plus véloce. Cela est non seulement dû à la configuration du plan de voilure, mais surtout à des conditions météorologiques très différentes et à une trajectoire nettement plus Sud, donc plus courte…Photo @ V&V

 

Retrouvez ici une cartographie qui réunit les deux challengers IDEC Sport et Spindrift 2 sur une même carte avec également la référence du tracé de Banque Populaire Vdétenteur du record(Carte créé par Volodiaja)

situation 15/12/15Situation mercredi 15 décembre à 12h (source Volodiaja.net) : dans l’Est de la Nouvelle-Zélande, l’anticyclone se déplace sur la route des deux prétendants et il faudra probablement faire cap Sud-Est vers le 55°Sud pour passer dessous et attraper le flux d’Ouest qui s’installe jusqu’au cap Horn…Photo @ http://volodiaja.net/Tracking

 

Equipage de Spindrift 2 :
- Yann Guichard
- Dona Bertarelli (SUI)
- Erwan Israël
- Sébastien Audigane
- Antoine Carraz
- Thierry Duprey du Vorsent
- Christophe Espagnon
- Xaviel Revil
- Jacques Guichard
- Loïc Le Mignon
- Sébastien Marsset
- François Morvan
- Thomas Rouxel
- Yann Riou

 

Equipage d’Idec Sport :
- Francis Joyon
- Bernard Stamm (SUI)
- Alex Pella (ESP)
- Gwénolé Gahinet
- Boris Hermann (GER)
- Clément Surtel

 

Trophée Jules Verne :

Record détenu depuis le 6 janvier 2012 par Loïck Peyron et l’équipage de Banque Populaire V en 45 jours 13 heures 42 minutes.
Idec Sport : départ le dimanche 22 novembre à 3h02. Pour battre le record, Idec Sport doit revenir avant le 6 janvier 2016 à 16 h 44
Spindrift 2 : départ le dimanche 22 novembre à 5h01. Pour battre le record, Spindrift 2 doit revenir avant le 6 janvier 2016 à 18 h 43.

Chronos intermédiaires de Spindrift 2 :

- Équateur : 4 jours 21 heures 29 minutes (17h25 d’avance sur Banque Populaire V)
- Cap des Aiguilles : 12 jours 00 heure 02 minutes (12 minutes 44’’ de retard sur Banque Populaire V)
A venir :
- Hobart (entrée dans le Pacifique)
- cap Horn
- équateur (retour).