Ils sont les plus grands, les plus fous, les rapides voiliers à arpenter la planète. Leurs bouées préférées sont à l'échelle des continents. En solitaire, en double ou en équipage, ils accélèrent le temps, rétrécissent le globe – et distillent l'adrénaline. Bienvenue dans le monde des maxi-multicoques.

Actualité à la Hune

Spindrift racing

Yann Guichard, du match-race au tour du monde

Directeur sportif de l’écurie Spindrift racing, Yann Guichard est l’un des plus talentueux spécialistes français du multicoque, formé à l’olympisme en Tornado avant de se tourner vers la régate monotype et le large… Pour cette nouvelle saison, plus de Tour de France à la voile en Diam 24, mais une alternance entre M32 et GC32, et une grosse préparation pour une nouvelle tentative sur le Trophée Jules Verne. Et ça marche fort : le week-end dernier, Spindrift a terminé 4e de la manche danois du World Match Racing Tour. Entretien.
  • Publié le : 17/05/2016 - 00:01

Yann GuichardFormé à l’olympisme avec Pierre Pennec, Yann Guichard s’est d’abord embarqué sur les trimarans ORMA, Groupama 2 et autres multicoques avant de monter l’écurie Spindrift avec Dona Bertarelli.@ Eloi Stichelbaut/Spindrift Racing

Voilesetvoiliers.com : La saison 2016 s’annonce dense !
Yann Guichard
: Oui ! Nous venons de terminer quatrième d'un rendez-vous important, à Copenhague samedi sur le circuit de match-racing en M32. Mais l'écurie Spindrift racing est aussi présente en GC32, en D35 et avec le trimaran Ultime Spindrift 2, avec l’objectif principal du
Trophée Jules Verne…

Voilesetvoiliers.com : Quel programme pour le maxi-trimaran ?
Y. G.
: Nous n’avons pas encore défini le stand-by, parce qu’il y a le départ du Vendée Globe, et certains impératifs de relations publiques et de développements techniques sur le bateau. Spindrift 2 doit sortir prochainement du chantier CDK de Lorient. Il n’y a pas d’évolutions majeures, juste de l’entretien et de petites réparations à la suite du Trophée Jules Verne. Depuis 2008, date de sa première mise à l’eau, il doit avoir 200 000 milles au compteur ! On travaille sur les foils puisque l’on en avait cassé un : on devrait plus sustenter sans pour autant imaginer voler. Avant de repartir autour du monde, nous participerons à la Transat Québec/Saint-Malo (Spindrift 2 partira le 13 juillet de Québec alors que le reste de la flotte aura appareillé le 10, ndlr). C’est une course mythique avec un parcours magique. Et pour le tour du monde, ce sera avec une grande partie du même équipage qu’en 2015, avec un système de quart par deux inspiré par la Volvo Ocean Race et identique à notre première tentative du Trophée, avec toujours quatre personnes sur le pont pendant trois heures. Maintenant, il faudra que la météo soit plus favorable dans l’Atlantique Sud !

Voilesetvoiliers.com : Francis Joyon a aussi annoncé qu’il partirait l’automne prochain…
Y. G.
: Nous verrons quelle fenêtre sera la plus favorable. Je sais que IDEC et les nouveaux trimarans sont capables aussi de battre le record autour du monde, mais encore faut-il que les conditions soient bonnes. Nous avions buté sur une dorsale dans l’océan Indien qui nous a bloqué plusieurs jours et nous ne sommes pas allés plonger Sud : dans le Pacifique, le routeur de Francis Joyon nous a demandé de faire un «gentlemen agreement» pour ne pas risquer de rencontrer des glaces. Cela m’a surpris après sa trajectoire au milieu des icebergs dans l’Indien… La démarche était bonne et nous n’y sommes pas allés non plus alors que l’on pouvait gagner deux jours au cap Horn.

Trophée Jules Verne-SpindriftA l’arrivée devant Ouessant, l’équipage de Yann Guichard et Dona Bertarelli pouvait être fier de cette première tentative sur le Trophée Jules Verne malgré une météo particulièrement défavorable en Atlantique Sud.@ Eloi Stichelbaut/Spindrift Racing

Voilesetvoiliers.com : Et la deuxième priorité de la saison ?
Y. G.
: Le World Match Racing Tour. L’intérêt sportif est très important et nous avons mis l’énergie nécessaire pour être compétitifs. J’ai vraiment envie, à terme, de m’investir sur ce circuit ! Même si nous avons bien marché à Fremantle (2-7 mars) en finissant troisièmes derrière le Britannique Ian Williams et le Suédois Hans Vallén (depuis l'équipe a terminé 4e à Copenhague d'une manche gagnée par Taylor Canfield, ndlr), nous avons une grosse marche de progression : presque toutes les autres équipes naviguent beaucoup sur ce catamaran M32 et ce sont des spécialistes du match-race. Et pour s’améliorer sur la technique du duel, nous avons fait appel à Marc Bouet qui nous donne son expertise lors d’entraînements en baie de Quiberon.

Voilesetvoiliers.com : Tu es donc présent sur l’ensemble des événements ?
Y. G.
: Absolument, sauf celui de Long Beach (5-10 avril) qui se déroulait encore en monocoque… Il y aura donc cette année, après l’Australie et Copenhague, Newport (30 mai-4 juin) et le final à Marstrand (4-9 juillet). Nous voulons nous inscrire dans la durée sur ce circuit ! Le match-race est sportivement très plaisant avant tout parce que nous naviguons à armes égales puisque les bateaux sont tirés au sort avant chaque duel.

Voilesetvoiliers.com : Que penser de ce catamaran M32 qui n’est pas franchement révolutionnaire ?
Y. G.
: C’est un bateau facile d’utilisation et son potentiel est rapidement exploitable : on peut donc régater dans de bonnes conditions même si ce n’est peut-être pas le meilleur support. Tu arrives avec ton sac à dos et tu embarques. Pas de préparateurs ou de logistique à gérer. Ce sont des duels très sympas puisqu’il y a des courses en flotte au début avant de passer au match-racing. Je n’avais presque jamais fait de duels et là, tu pars au bout du monde pour une semaine… et au bout de deux jours, tu peux rentrer chez toi parce que tu as été éliminé ! Si tu n’es pas bon dès le début, tu es sorti. Pour moi qui ai parfois du mal à rentrer en course comme c’était le cas en voile olympique, c’est très formateur ! Nous sommes le seul équipage français face à une armada internationale et c’est très enrichissant.

Voilesetvoiliers.com : Et en termes de manœuvres ?
Y. G.
: C’est un catboat, donc c’est assez difficile de virer de bord. Mais le bateau est très léger (500 kilos) alors que le GC32 ou le D35 font une tonne. Le bateau n’a pas été dessiné spécifiquement pour le match-racing et il y a plusieurs circuits dans le monde. Nous avons acheté un M32 pour nous entraîner et participer à d’autres épreuves en Europe. Nous sommes quatre à bord et l’équipe est composée de Sébastien Marsset, François Morvan, Christophe Espagnon et Paul Dagault. C’est le même équipage en GC32 avec un équipier en plus, Benjamin Amiot.

Trophée Jules Verne-SpindriftMême si le trimaran Ultime n’a pas réussi à battre le record autour du monde, Spindrift 2 a démontré qu’il avait encore gagné en performances : une nouvelle tentative est prévue à l’automne prochain.@ Eloi Stichelbaut/Spindrift Racing

Voilesetvoiliers.com : C’est la première année où ce circuit se déroule sur des catamarans !
Y. G.
: Le format change aussi légèrement puisque le championnat du monde sera, comme à La Rochelle en 1994 quand Bertrand Pacé avait été sacré champion du monde, organisé à l’occasion du dernier rendez-vous. Au bout des quatre premiers événements, le classement établit les vingt premiers qui vont à Marstrand : les scores sont remis à zéro et le vainqueur est déclaré champion du monde ! Donc potentiellement, tout le monde peut être sacré…

Voilesetvoiliers.com : Mais il y a des cartes d’invitation ?
Y. G.
: Dix équipes sont automatiquement sélectionnées en début de saison et dix autres viennent sur chaque rendez-vous en fonction de leurs résultats sur d’autres événements match-race. Il y a un gros brassage avec toujours des surprises puisque certains équipages inconnus peuvent scorer ! Cela laisse le championnat du monde 
très ouvert.

Voilesetvoiliers.com : Justement, comment as-tu été sélectionné pour ce circuit ?
Y. G.
: J’ai fait la première démarche vis-à-vis des organisateurs : sur les dix invités, il y avait déjà les six premiers du World Tour 2015 et quatre cartons supplémentaires. Lorsque j’ai vu que le circuit match-race passait au multicoque, cela m’a interpellé et j’ai envoyé une candidature qui a été retenue. Je voulais découvrir autre chose, avec un panel international de coureurs. C’est la meilleure façon de se remettre en cause : je sais faire du multicoque tout comme mes équipiers, mais le duel est un format très spécifique et exigeant.

Voilesetvoiliers.com : Qu’est-ce qui change dans l’approche ?
Y. G.
: Déjà, le rythme n’est pas du tout continu comme pour une série de régates classiques. Tu peux attendre toute la journée sans naviguer si les éliminatoires durent… En fait, on court très peu mais c’est intense, et il faut être tout de suite opérationnel et performant. Tu navigues d'une heure et demi à deux heures grand maximum par jour ! Comme les bateaux sont tirés au sort avant chaque manche, tu n’as qu’une dizaine de minutes pour t’échauffer. Tu es immédiatement dans l’intensité avec un adversaire qui vient te chercher, et le départ est très important puisqu’il n’y a que deux tours avec une bouée au vent très proche.

M-32 SpindriftLe circuit de match-racing international a radicalement changé avec l’adoption du catamaran M32 : ce support catboat avec échelles semble convenir au team Spindrift racing qui a terminé le premier rendez-vous de la saison à la troisième place.@ Spindrift

Voilesetvoiliers.com : Et les spécificités du match-race ?
Y. G.
: Il y a des fautes à ne pas faire ! La multiplicité des schémas d’attaque et de défense est très large, et il faut réagir très vite, surtout avec un multicoque qui vire mal… Mais comme il y a des portes au vent et sous le vent, le jeu reste ouvert. Ce n’est jamais fini jusqu’à l’arrivée parce qu’une mauvaise manœuvre te fait perdre ton avantage : une marche arrière sur un virement de bord, c’est terrible !

Voilesetvoiliers.com : Les spécialistes du duel se sont adaptés à ce nouveau support ?
Y. G.
: Ian Williams, champion du monde en titre, a gagné à Fremantle ! Ce sont des habitués du duel, et la plupart ont déjà navigué en multicoque. Et ils se sont entourés d’équipiers expérimentés. Et puis ce sont des coureurs qui naviguent toute l’année en match-racing ou en GC32, comme Taylor Canfield, ou en M32 comme Ian Williams : c’est pourquoi il est important de s’entraîner nous aussi régulièrement.

Voilesetvoiliers.com : Et les règles changent !
Y. G.
: Elles sont en constante évolution. Mais surtout, ce qui est difficile pour moi, c’est de s’adapter à ces règles du match-race parce que ce ne sont pas les mêmes en flotte en GC32 ou en D35. Les règles de priorité ne sont parfois pas les mêmes, les distances d’engagement varient… Je passe du temps à réviser avant chaque rendez-vous !

CG-32 SpindriftLe GC32 est un support exigeant et physique : avec une dizaine de catamarans à foils cette saison, le circuit s’annonce particulièrement intense…@ Eloi Stichelbaut/Spindrift Racing

Voilesetvoiliers.com : Le circuit GC32 s’étoffe aussi…
Y. G.
: En GC32, nous n’avons pas d’objectifs sportifs affichés, déjà parce que nous ne pourrons pas être présents sur l’ensemble des rendez-vous. La philosophie est différente et il y aura une dizaine d’équipes cette saison : le niveau va encore s’élever d’un cran. Le bateau est très bien conçu et simple, même s’il vole, mais on n’exploite encore que 80 % de ses possibilités ! Même s’ils sont monotypes, ils sont à la pointe de la technologie et ils ne sont pas accessibles à tout le monde : naviguer à 33-35 nœuds demande de la technique. Et comme les parcours sont courts, cela demande réactivité, précision et contrôle.

Voilesetvoiliers.com : Ce n’est donc pas la même approche qu’en M32.
Y. G.
: Les plans d’eau sont beaucoup plus ouverts, avec des courses en flotte qui permettent d’exploiter le potentiel du bateau. Les attitudes sont différentes qu’avec un multicoque archimédien mais paradoxalement, les GC32 sont plus difficiles à faire chavirer ! Mais il faut faire très attention dès qu’on est au contact d’un autre bateau : tout va très vite.

Voilesetvoiliers.com : Et vous êtes cinq à bord !
Y. G.
: Un barreur, un tacticien, un régleur de grand-voile, un régleur de foc et un équipier d’avant. Ce qui est compliqué sur ces bateaux, ce sont les foils : dès que l’on commence à voler, il faut régler en permanence l’incidence du foil. Et pour les manœuvres, il faut absolument descendre le foil au vent avant parce qu’il est impossible de le baisser après : il y a 1,3 tonne à soulever avec de petits winches. En plus, il faut naviguer contre-gîté, ce qui change les habitudes… On est passé dans une autre dimension !

D-35 SpindriftLe D35 reste l’un des catamarans les plus techniques du monde avec une surface de voile impressionnante dédiée au lac Léman : Ladycat sera de nouveau présent cette année aux mains de Xavier Revil.@ Chris Schmid

Voilesetvoiliers.com : En parallèle, il y a Ladycat
Y. G.
: Dans la continuité des onze dernières années, Ladycat powered by Spindrift racing sera présent sur le circuit lémanique des D35. Comme, avec Dona, je suis pris par d’autres activités, Xavier Revil sera le skipper du bateau avec Erwan Israël et d’autres équipiers qui se préparent pour le Trophée Jules Verne. Il faut continuer à naviguer ensemble sur des supports différents pour être prêts l’hiver prochain ! Nous devrions être dix ou onze catamarans, et c’est encore un D35 qui devrait gagner le Bol d’Or Mirabaud cette année. C’est une machine très intéressante, surtout sur le lac Léman avec ses vents erratiques : c’est le seul multicoque capable de naviguer quand il n’y a pas une seule ride sur l’eau !

Voilesetvoiliers.com : Finalement, cela fait combien de jours sur l’eau ?
Y. G.
: Environ 200 jours, un peu comme pour une préparation olympique ! Et surtout l’intérêt de cette saison, c’est sa diversité, le fait de changer de support et de format. Et ces circuits vont nous permettre de progresser pour le tour du monde. Ces rendez-vous sont l’occasion de rencontrer d’autres coureurs qui n’ont pas la même approche, de se mélanger avec la culture anglo-saxonne…

 

Spindrift racing sur tous les fronts

M32
World Match Racing Tour, 5 manches 2016.
Résultat 2016 : 3e, Fremantle (AUS) ; DNC, Long Beach (USA) ; 4e, Copenhague (DAN)
Prochaine étape : 30 mai-4 juin 2016 (Newport, USA)
Classement au Championnat après trois manches : 1. Talor Canfield (USA), 87 points ; 2. Nicolai Shehested (DAN), 66 pts ; 3. Ian Williams (GBR), 61 pts ; 4. Yann Guichard (FRA), 53 pts; etc.

GC32
GC32 Racing Tours, 5 manches en 2016
Première étape 26-29 mai, Lac de Garde (ITA)

D35
D35 Trophy, 8 manches en 2016
Résultat 2016 : 1e, Genève (SUI)

Prochaine étape : 20-22 mai 2016 (Open de Versoix)

Ultime
Québec/Saint-Malo (départ le 10 juillet 2016)
Trophée Jules Verne (hiver 2016-2017)

 

Les suites de l’accident

Le 16 juin 2015, Spindrift 2 avec Yann Guichard à la barre percutait un semi-rigide chargé de la sécurité lors du départ de l’étape de la Volvo Ocean Race à bord duquel se trouvait trois personnes, dont Virginie Le Namouric (48 ans) qui y perdait la jambe gauche, sectionnée par un safran du maxi trimaran. Le procès, programmé au tribunal de Lorient le 10 février dernier a été renvoyé au lundi 27 juin à 13 heures 30 à la demande de l’avocat de Yann Guichard qui a sollicité un supplément d’informations sur les circonstances de l’accident.