Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

Actualité à la Hune

VENDÉE GLOBE LES GRANDS ENTRETIENS 14/29

Eric Bellion : «Je suis drogué à la mer»

Amateur passionné, Eric Bellion se lance dans l’aventure du huitième Vendée Globe avec un message fort en direction de la société : oser la différence. A 40 ans, ayant déjà parcouru la planète mer mais avec une expérience en solitaire très limitée, il souhaite avant tout boucler la boucle et porter haut les valeurs qui l’animent depuis une quinzaine d’années.
  • Publié le : 26/10/2016 - 00:07

BellionLe défi sportif sera bien évidemment présent, mais le Vendée Globe sera pour Eric Bellion une opportunité pour expliquer que la différence est un des atouts de notre société. Photo @ Nicolas Henry
Voilesetvoiliers.com : Comment avez-vous découvert la mer ?

Eric Bellion : Ma passion de la mer est venue de par mes lectures de jeunesse. La révélation a été le livre de Poncet et Janichon, Damien autour du monde. J’ai découvert la voile à 16 ans sur les bateaux des parents des copains. Plus tard, alors que j’étais étudiant en école de commerce, lors d’une soirée où en général on refait le monde, j’ai discuté avec deux amis qui rêvaient de faire le tour du monde à la voile. Le même fantasme que moi. Le pari était lancé. Issu d’une famille bourgeoise versaillaise, bien protégé, je me suis retrouvé clodo autour de la planète pendant trois ans sur Kifouine, un petit voilier de 8,50 mètres ! C’était de 2003 à 2006. Quarante-cinq jeunes adultes infirmes moteur cérébraux sont venus au cours des escales nous rejoindre, des jeunes de mon âge ayant donc des trajectoires de vie différentes. Nous sommes allés dans des coins où seule la voile peut t’amener. Des lieux loin de toute activité touristique où nous avons rencontré des vrais gens.

Voilesetvoiliers.com : Quand vous revenez en France, votre relation à l’autre a-t-elle changé ?
E. B. :
Quand je rentre, je ne suis plus le même. Il n’est pas question que je retourne dans ma vie d’avant mais bien de continuer l’aventure, continuer à m’intéresser à la notion de différence. Le contact avec ces personnes handicapées m’a bouleversé. Mon père est bègue, et très jeune, j’ai été marqué par la vision qu’avaient les autres de lui, la cruauté des gens par rapport à son handicap. Depuis cette époque, j’ai les cases en horreur. En rentrant donc, j’ai créé avec un sportif tétraplégique le Défi Intégration, un record entre Port-Louis à côté de Lorient et Port-Louis de l’île Maurice. Cela nous a pris trois ans pour concevoir un bateau adapté et pour réaliser ce parcours fin 2010. Le but bien sûr était de montrer que la différence nous enrichit. Mais mes bonnes intentions ont volé en éclat. J’ai découvert qu’avec la bien-pensance, l’angélisme, on ne va pas très loin. C’est plutôt la confiance mutuelle qui est importante. Dans la baston, tu ne donnes pas la barre à quelqu’un envers qui tu as de la pitié. Quels que soit son origine, son âge, son milieu social, tu confies la barre à celui en qui tu as confiance.

Bellion BulleEric Bellion, en amateur pur, ne souhaite pas rester dans sa bulle mais au contraire délivrer le message fort qui anime ses aventures depuis plus de quinze ans.Photo @ Nicolas Henry

Voilesetvoiliers.com : Vous arrêtez donc ce genre de navigations ?
E. B. :
Pas du tout. J’ai mis un an à digérer cette expérience car elle avait été difficile humainement. Mais j’y avais vu quatre principes d’actions : oser la différence, faire confiance, innover face à la contrainte et viser la performance collective. En fait, j’ai une chance incroyable. J’ai réussi à fusionner mes questions d’homme avec ma passion de la course au large. Je ne suis pas le Père Jaouen, mon truc est très égocentré finalement, mais comme c’est dans la relation à l’autre, c’est généreux. J’ai donc continué en achetant un Volvo 60. J’ai recruté avec des psychologues de la Marine nationale un équipage d’hommes et de femmes n’ayant rien à voir sur le papier mais ayant le fondamental. Avec Team Jolokia, après six mois d’entraînements, nous nous sommes confrontés à d’autres bateaux sur le Fastnet, le Trophée SNSM, l’Armen Race. Nos résultats ont été intéressants puisque nous avons battu des pros. J’ai découvert alors un cinquième principe. Le fait de vivre cette différence pragmatiquement, avec une volonté farouche, cela crée du bonheur. J’ai compris, en ayant fait le bilan de ces aventures, que j’avais les réponses que j’attendais mais que l’aspect témoignage pêchait. Pour faire entrer la notion de différence dans les entreprises. Elles dépensent des fortunes en formation pour que leurs salariés conservent un esprit de challenger, innovent, mais sont par ailleurs terrorisées à l’idée de recruter des personnes différentes. Des handicapés, des jeunes des quartiers, des femmes. Il me fallait donc trouver un support médiatique pour raconter tout cela.

Voilesetvoiliers.com : Et vous voici donc au départ du Vendée Globe…
E. B. :
J’ai confié les clés du projet Jolokia à Pierre Meisel, je suis donc reparti à zéro et j’ai monté le projet Comme un seul homme. Je n’avais jamais fait de solitaire auparavant. C’est donc un truc de malade. Quand j’ai pris ma décision, le clou était enfoncé et je ne pouvais pas faire machine arrière. J’ai eu la chance de pouvoir acheter mon bateau, l’ancien DCNS, avant la dernière Route du Rhum et donc de pouvoir pas mal naviguer avec. Approchant la quarantaine, il a fallu aussi que je devienne un sportif.

Bellion différenceQuatorze entreprises mécènes accompagnent Eric Bellion dans son aventure. Elles seront derrière leur marin comme un seul homme. Photo @ Jean-Marie Liot

Voilesetvoiliers.com : Comment avez-vous monté ce challenge ?
E. B. : Avec l’aide de mécènes. Je n’ai rien à vendre donc. Les quatorze partenaires se sont mis en retrait, convaincus de mettre en avant la différence. Pour ma part, à l’approche de l’élection présidentielle, on entend deux discours. Un de haines et de peurs, et en face un discours bien-pensant et stérile. Le mien se veut pragmatique. La différence est difficile, mais c’est notre seule façon d’innover et d’être heureux collectivement

Voilesetvoiliers.com : Vous semblez serein et prêt à partir…
E. B. :
Je dors bien et ne vais pas partir à l’arrache. Je suis un amateur mais j’ai fait les choses professionnellement. C’est pour cela qu’avec mon équipe de jeunes nous avons été hébergés chez Mer Agitée. Nous avons mis le bateau à poil et l’avons remonté pour faire la Jacques Vabre l’an dernier (7e en compagnie de l’Anglais Sam Goodchild, ndlr). Pour le Vendée Globe, on a transformé les roufs pour avoir plus de protection, modifié l’ergonomie à l’intérieur et on a fiabilisé à mort. Ce qui nous a aidés, c’est que le bateau, un des derniers plans IMOCA Finot-Conq, était sain. Quand nous avions une question, il y avait toujours Michel Desjoyeaux et son équipe pour dérouler. Je suis leur client mais ils m’en ont donné cent fois plus. «Mich» est un obsédé de la différence. Pour être performant, il faut être différent, pour ne pas tourner en rond. Il y a aussi Samantha Davies ou Jean Le Cam qui sont passés à bord et qui ont validé des choses.

Comme un seul hommePour sa préparation et la fiabilisation de son bateau, Eric Bellion a énormément appris auprès de Michel Desjoyeaux et de son équipe de Mer Agitée. Photo @ Jean-Marie Liot

Voilesetvoiliers.com : Quelles sont les qualités de Comme un seul homme ?
E. B. :
Il a les qualités de ses défauts. C’est un bateau léger mais solide. Michel Desjoyeaux l’a qualifié de «coffre-fort». Tous les marins que j’ai pu croiser m’ont dit que ces plans Finot-Conq avaient cette réputation. Des bateaux qui ne sont pas traîtres, faciles à mener. Ses roufs sont très esthétiques mais très humides. Au reaching, pendant les manœuvres, tu t’en prends plein la gueule ! Mais la vision est incroyable, tu vois ce que tu fais. Au niveau voiles, je pars un peu comme tout le monde : J1, J2, J3, GV et tourmentin, les obligatoires. Après, j’ai un grand spi de 410 mètres carrés. N’étant pas un professionnel, je vais le préserver en l’affalant au-delà de 18 nœuds. Il faut aussi que je pense à moi. C’est ce que j’ai appris sur les 3 500 milles que j’ai fait en solitaire.

Voilesetvoiliers.com : Quel sera l’objectif sportif ?
E. B. :
Me dire devant une glace que j’ai bien marché. J’espère mettre moins de cent jours. Pour le reste, je manque de confrontation avec les autres et je ne sais pas trop où me placer. Il restera de cette histoire un DVD dans ma bibliothèque. Quelques centimètres un peu illusoires et donc il faut que j’en retire un plaisir maximum. Je ne vais pas avoir de pression. Le danger, c’est que je me prenne au jeu. Le but est de communiquer mais pas trop, et surtout d’arriver.

Voilesetvoiliers.com : Il y aura un après Vendée Globe…
E. B. :
A chaque fois je me dis qu’il faut que je me débarrasse de cette passion car elle est dévorante, limite absurde. Parfois, je me demande même si je ne devrais pas faire de l’alpinisme. C’est aussi engagé et fabuleux mais cela demande moins de forces de travail. Mais je suis drogué à la mer.

En solitaireL’ex-DCNS, lancé pour Marc Thiercelin, avait servi de support pour le film «En solitaire» de Christophe Offenstein avec François Cluzet, sorti en novembre 2013. Photo @ Les films du Cap Gaumont