Le jeudi 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h remportait la 8e édition du Vendée Globe sur son monocoque Banque Populaire VIII après un tour du monde sans escale et sans assistance. Le Finistérien améliorait ainsi le précédent record de près de 4 jours (3 jours, 22 heures et 40 minutes) établi par François Gabart lors de sa victoire lors de l'édition 2012-2013. Mais au-delà de la compétition et des records, le Vendée Globe c’est une histoire de technique et d’humanité, de mer et de sel, de limites et de dépassement. Et nous, on aime… Alors la rédaction de voilesetvoiliers.com vous en fait suivre les péripéties de près.

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Vendée Globe

Jérémie Beyou : «C’est un truc de barge !»

Le Vendée Globe s’était refusé à lui par deux fois. Jérémie Beyou (Maître CoQ) a enfin terminé hier soir la belle aventure dont il rêvait depuis si longtemps et ainsi vaincu le signe indien. Et de la plus belle des manières puisqu’il vient de s’offrir à quarante ans la troisième place de ce 8e Vendée Globe. En franchissant la ligne à 19 heures 40 minutes 40 secondes, il a achevé son périple planétaire en 78 jours 6 heures 38 minutes et 40 secondes.
  • Publié le : 24/01/2017 - 06:57

Beyou arrivéeJérémie Beyou vient d’en finir avec son premier tour du monde. Malgré l’adversité, sa troisième place sur le podium est amplement méritée. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Un grand bravo tout d’abord pour ce Vendée Globe. Quel est votre premier sentiment ?
Jérémie Beyou :
C’est un truc de barge ! C’est une course qui se mérite, on ne te la donne pas comme cela. Il faut aller la chercher. Moi, c’est ma troisième participation et cette fois-ci il fallait aller chercher chaque mille, chaque mètre, avec plein de petites victoires quotidiennes. Il faut se dépasser et demander au bateau de se dépasser. Quand tu arrives au bout, c’est difficile de décrire mais l’émotion est immense. Et les derniers milles ont été fabuleux. Un dernier bord à 20 nœuds avec tous ces bateaux autour de moi, c’était magique. J’étais vraiment à l’aise, il ne pouvait rien m’arriver.

Voilesetvoiliers.com : C’est la ténacité qui a payé ?
J. B. :
C’est vrai que cela partait mal. A l’envers dès la deuxième semaine avec beaucoup de soucis que j’ai traînés jusqu’au bout. Chacun a ses problèmes mais pour moi cela en a engendré d’autres, façon loi de Murphy. Mais je n’ai jamais lâché la course tout en la mettant entre parenthèses de temps en temps pour arriver à faire face. Je ne me suis jamais dit "je vais juste finir", mais plutôt qu’il fallait que j’aille chercher une belle place. Pas la première, mais sans jamais rien lâcher. Faire troisième est donc génial.

Voilesetvoiliers.com : Quel a été votre handicap principal ?
J. B. :
Des problèmes d’électronique principalement. De pilote automatique, de girouette et de connexions par satellite. Le pilote marchait principalement en mode compas sans garder l’angle du vent. Je n’avais pas de connexion Internet, et donc quasiment pas de météo. J’avais juste une petite antenne disponible qui captait quand elle voulait et à la vitesse d’un Minitel. Avec ça, on ne fait pas grand-chose. C’était compliqué mais pas infaisable. Pour le reste, la vélocité du bateau, sans problème de voiles, de gréement et d’appendices, m’a permis de rester aux avant-postes. Mais cela a été pénible car je n’avais pas toutes les billes.

Voilesetvoiliers.com : Un petit mot sur votre bateau ?
J. B.:
Il m’en a fait baver mais moi aussi, et en premier. Tu lui tires dessus et il lâche par endroits. En moyenne, il a bien tenu. Je ramène un bateau propre. Pas de problème d’appendice, de gréement ni d’énergie.

Beyou arrivéeLes derniers jours de course ont été fastidieux pour Jérémie Beyou. Fort heureusement, les ultimes milles à plus de 20 nœuds ont été un pur bonheur. Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Vous venez de franchir cette ligne en troisième position alors que dans l’Indien, tout a failli s’arrêter (après ses soucis de pilote dans l’Atlantique, il affronta des problèmes d’antenne satellite puis de hook de gennaker et de grand-voile). Racontez-nous.
J. B. :
Tu passes par tous les états. A un moment, il faut que tu sois capable de prendre du recul, d’aller t’allonger pour te reprendre en main. Tu te remotives mais tu te retrouves pas au Cap. J’ai connu ça - deux abandons - et je ne voulais pas le revivre. Cela m’a servi et j’ai su aller chercher très loin en moi la force que je ne pensais pas trouver. Aujourd’hui, c’est la récompense. Ce n’est pas une victoire mais c’est déjà finir un tour du monde et sur le podium. Il y a beaucoup de personnes qui me regardaient avec malice quand j’ai décidé de mettre des foils sur mon bateau. Ils disaient, il n’a jamais bouclé le Vendée Globe et il continue à être ambitieux au niveau perf. Il faut d’abord qu’il finisse. Mais je ne suis pas comme cela. J’ai envie de faire les choses bien. Tout mon entourage y a cru et c’est une belle récompense.

Voilesetvoiliers.com : Comment vit-on la casse des autres ?
J. B. : Je m’étais promis de prendre du recul par rapport aux problèmes des autres. Mais l’avarie de Kito de Pavant m’a pris aux tripes. Heureusement, cela s’est bien terminé pour lui. Son bateau est resté sur le bord de la route mais ce n’est pas grave, lui est vivant. Pour les autres, j’ai essayé de passer au-dessus. Il ne fallait pas que je m’attarde sur ça. C’était important que je reste dans la performance pour ne pas me mettre dans un mauvais mode. Je reste désolé pour tous ceux qui ont abandonné comme Morgan (Lagravière) ou Vincent (Riou). Ne pas prendre cela à cœur m’a donc aidé.

Beyou arrivéeJérémie Beyou se projette déjà sur la prochaine édition en 2020. En attendant les bateaux qui volent.Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Qu’est-ce qui a fait que vous n’avez pas pété les plombs ?
J. B. :
J’ai pété les plombs, évidemment ! Vous me connaissez, à un moment, il faut que cela sorte. Il y a des noms d’oiseaux, des coups de poing sur le bateau qui n’a rien demandé pour autant. Une fois que tu as fait ça, que tu as pleuré, crié alors que personne ne t’entend, il n’y a plus rien d’autre à faire. Tu te bottes le train et tu fais le nécessaire car tu n’as pas le choix. Et il était hors de question d’abandonner cette fois-ci.

Voilesetvoiliers.com : Après l’abandon de Paul Meilhat (SMA) dans le Pacifique, alors que vous naviguiez pratiquement ensemble, la route n’a pas été trop longue tout seul ?
J. B. :
J’ai trouvé ça plus facile, malheureusement pour lui. En fait, tu fais ta course. Il est vrai que dans l’Indien il faisait office de poisson pilote car sans météo j’étais un peu paumé. Mais au bout d’un moment, c’est oppressant. Et le format de la course fait que tu es plus à l’aise tout seul. Tu choisis tes options et donc tu es plus libre.

Voilesetvoiliers.com : Cette troisième place peut-elle changer votre avenir ?
J. B. :
J’espère. Le troisième du Vendée Globe est libre actuellement (son contrat avec son partenaire actuel est arrivé à son terme, ndlr) et a envie de revenir avec des ambitions supérieures, forcément. Notre superbe équipe est en place. C’est sûr que nous avons eu des avaries mais nous avons toujours été transparents sur tous nos problèmes. Le bateau, performant, est allé jusqu’au bout. Cette équipe est donc prête pour relever un nouveau défi. J’espère que tout cela aura un écho. J’ai découvert un truc de fou où chaque jour il y a des challenges à relever. En prenant sur soi car rien n’est gratuit. C’est démentiel.

PodiumLe podium de cette 8e édition du Vendée Globe a fière allure. Armel Le Cléac’h et son dauphin Alex Thomson étaient bien évidemment présents la nuit dernière pour accueillir Jérémie Beyou. Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/Vendée Globe

Voilesetvoiliers.com : Cette place vous a changé également ?
J. B. :
Cela va me changer dans ma façon de naviguer. Il faut être patient et la patience n’est pas la première de mes qualités. J’ai appris cela sur la Solitaire du Figaro en sachant que la roue peut toujours tourner. Mais là, cela a duré 78 jours pour moi. 78 jours de remise en question permanente. Si tu n’es pas prêt à cela, tu n’es pas troisième à l’arrivée. Cela m’a changé forcément.

Voilesetvoiliers.com : Vous vous projetez déjà sur une nouvelle participation dans quatre ans. Le bateau sera alors comment ?
J. B. : A foils, bien sûr ! Un peu plus ergonomique. Un bateau étanche à l’intérieur et à l’extérieur, car là j’en ai vraiment bavé. Ma casquette était en fait une enfilade pour que l’eau rentre dedans. Comme les bateaux vont aller plus vite, il faut qu’il soit confortable. Ensuite, il faut qu’il soit plus léger. J’allais aussi vite ou mieux sans ballaster. Nous sommes à la veille de faire voler ces IMOCA. Il reste tout un travail de recherche et de conception qui s’ouvre devant nous et qui va être passionnant et auquel j’espère participer.

Voilesetvoiliers.com : Un dernier mot au sujet des deux skippers classés devant vous ?
J. B. :
De grands navigateurs. Armel, je le connais depuis nos culottes courtes. Un mec de Carantec (lui) et un de Saint-Pol-de-Léon (Le Cléac’h) sur le podium du Vendée Globe, c’était difficile de l’imaginer ! Je connaissais Armel pour son opiniâtreté et il avait annoncé qu’il était venu pour gagner. Et il l’a fait après deux deuxièmes places. C’est juste phénoménal. C’est de l’ordre de la performance de Michel Desjoyeaux qui gagne deux éditions. C’est quasi pareil. Pour Alex, je suis super fan. J’aime bien le personnage. Il met du fun là-dedans, de l’agressivité. En assumant ses choix. Il fait vraiment du bien au paysage de la voile océanique. Il faut donc qu’il soit au départ la prochaine fois.

Classement mardi 24 janvier à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII), arrivée le 19 janvier à  16 h 37'46''.
         Temps de course : 74 j 03 h 35'46''. Moy : 13,77 nœuds. 
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), arrivée le 20 janvier à 8 h 37'15''. Temps de course : 74 j 19 h 35'15''. 
         Retard sur le premier : 15 h 59'29''.

3.      Jérémie Beyou (Maître CoQarrivée le 23 janvier à 19 h 40'40''. Temps de course : 78 j 06 h 38'40''.
         Retard sur le premier : 4 j 03 h 02'54''.   
4.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 316 milles de l'arrivée  
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 389 milles de l'arrivée  
6.       Jean Le Cam (Finistère-Mer Vent), 434 milles de l'arrivée         

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.